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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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24 janvier 2019

Air Canada

Madame S. vient se servir un café et s’attable au coin famille. Nous nous sommes déjà rencontrées plusieurs fois et j’ai aimé sa franchise et sa lucidité. Mais aujourd’hui, cette femme de tête me paraît fragile et vulnérable.  Je la rejoins et lui propose un biscuit.
- merci, je n’ai pas faim. Depuis trois jours je ne peux rien avaler. Je suis totalement bloquée depuis qu’ils m’ont annoncé que mon mari n’en avait plus pour longtemps ; il est malade depuis six ans, et je savais en arrivant ici que nous étions au bout du chemin. Curieusement,  il était tellement mieux au bout d’une semaine que j’ai recommencé à y croire.  Mais depuis trois jours, il dort tout le temps et son teint a changé. Avant je savais qu’il sentait ma présence, il serrait un peu ma main, me suivait du regard, prononçait encore quelques mots. On était deux. Aujourd’hui, il n’a pas bougé ni manifesté quand j’ai pris sa main. Comme s’il était déjà loin de moi.  Et je ne sais pas quoi faire pour mon fils.

Depuis que je croise cette femme, je n’ai jamais vu personne à ses côtés.  
- Mon fils est au Canada. Il fait des études, il se cherche. C’est un jeune très sensible, qui a du mal à savoir qui il est. Il a essayé plusieurs formations, sans conviction, et depuis huit mois qu’il est parti, je sens qu’il est enfin bien, qu’il reprend confiance en lui, il a des amis, il sort, nous parle enfin… Mais son père est mourant ici.

Madame S. regarde son téléphone.

- il faut que je le rappelle. Je l’ai eu ce matin, et je n'ai pas pu m'empêcher de lui dire que je pensais que sa place était ici. J’ai bien senti à son silence qu’il n’avait pas envie d’entendre ça. Je sais qu'il a un cours qui va débuter la semaine prochaine, mais ça n'a pas de sens. J'ai peur de lui avoir mis un peu trop la pression, qu’il se sente obligé de venir sans comprendre pourquoi ; là-bas il oublie un peu tout ça, la maladie, les hôpitaux. Ça lui a beaucoup pesé. Quand vous êtes jeune et que vous essayez d’avancer dans votre vie, il n’y a pas de place pour la maladie et la fragilité des autres. Vous en avez déjà assez de la vôtre. Mon fils avait besoin d’air. Mais s’il n’est pas là, tout ça pour suivre un cours à la fac… il risque de le regretter toute sa vie.

Madame S. me regarde :

- vous feriez quoi à ma place ?

Je ne sais quoi répondre. Je ne m’imagine pas vivre ce temps sans mes enfants près de moi, mais n’en dis rien. Chaque famille est différente, son fils est fragile et loin...

Elle comprend mon silence ;

- Je ne sais pas quoi faire. Ça n’a aucun sens de faire passer un cours avant son père. Même s’il rate une semaine de cours, il pourra la rattraper. Et au pire il perd un semestre. C’est quoi un semestre dans une vie ? par rapport à une place de fils auprès de son père ? pour plus tard c’est important, il pourra se dire qu’il était là, qu’il a pu dire au revoir.

J’écoute madame S. dont le ton, hésitant au départ, se fait plus déterminé, convainquant.

Son regard, embrumé et fuyant au début de notre rencontre, accroche le mien avec densité.

- Il faut qu’il vienne. Peut être que ça lui parait trop dur aujourd'hui, mais bien sûr qu’il faut qu’il vienne. Même si mon mari n’en a pas conscience, c’est important avant tout pour mon fils en fait. Il ne le sait pas, il ne s’en rend pas compte mais sa place est ici. Auprès de son père, avec moi. Et puis, peut-être que son père le sentira...

Elle se lève et me tend une main ferme.
- Merci beaucoup, grâce à vous j’y vois plus clair. Je vais le rappeler et booker son billet. Je crois qu’il a besoin que je décide pour lui. Il est tellement jeune encore !

Le "grâce à vous" me fait sourire . Grâce au silence surtout.

Je regarde madame S. s’éloigner, la démarche assurée. Au fond de moi, je suis soulagée par cette décision. J’espère que son fils arrivera à temps et qu’elle ne sera pas seule pour vivre ce temps.

 

1 janvier 2019

Que faire de plus ?

Il faut des bras pour aider Madame V. à remonter dans sa chambre en lit. Je vais donc la rejoindre et retrouver son fils avec lequel j’échange depuis plusieurs semaines. Mais elle ne veut pas rentrer ; elle est installée dans le jardin pour fumer une cigarette :

- C’est la première depuis trois jours, alors j’en profite. J'ai été tellement mal, j'ai eu très peur.

Effectivement je lis sur son visage l’expression d’une terreur. Son fils m’explique :

- Elle s'est sentie partir.

Et me fixe d'un regard soutenu. Puis tout bas,  pendant que sa mère répond au téléphone, il ajoute :

- Les médecins aussi ont cru que c’était la fin. Ils m’ont appelé pour que je sois près d’elle comme je l’avais demandé… et puis elle est revenue. 
C’est tellement étrange ce qui se passe en ce moment. Je ne comprends rien. Je crois que personne ne comprend.

Son fils est là tous les jours. Jeune papa, travaillant, il tente de dégager du temps pour elle.  Je les ai rencontrés plusieurs fois, et suis admirative devant sa maturité et leur complicité. Il a l'intuition géniale de savoir comment être avec elle; ni triste ni trop léger, il trouve toujours le ton qui me semble juste. Il est à l'aise avec les manipulations, les déplacements du lit, semble trouver tout normal.  Aujourd'hui il est penché sur sa mère et caresse sa main avec douceur. Les rôles se sont inversés. Il y a une semaine, elle était toujours la mère, et face à son fils elle avait des paroles rassurantes, affichait un visage riant et gai, le questionnait sur ses enfants, son boulot. Elle était attentive, et il apportait l'air de dehors, de la vie. Il l’inscrivait dans son quotidien, partageait ses joies et ses histoires du jour.
 Mais cet incident a rendu sa mère angoissée. Alors je retrouve un fils à l’écoute, rassurant, attentif à chaque geste de sa mère, chaque regard. Il ne quitte pas son visage, comme s’il voulait anticiper ses demandes, ses peurs.

Madame V. a raccroché son téléphone, ils échangent peu de mots, la cigarette se consume lentement, les minutes s’égrainent, ils prennent leur temps, se sourient tendrement – tu es bien ? – et toi ?

Dans le jardin, des familles passent; ils sont des habitués, et tout le monde les connait; une femme interpelle le fils :

- Ha vous êtes là ? Votre mère se languit de vous! Elle vous réclame tout le temps.

Le fils sourit :

- Mais je suis là tous les jours !

- Ben faut croire que vous lui manquez !

Le fils me regarde, triste, impuissant :

- Vous savez je ne peux pas faire plus …

Vu de ma place, je ne vois pas ce qu’il pourrait faire de plus que cette présence douce, rassurante et enveloppante.
Etre là et aimer. Savoir aimer jusqu’au bout.