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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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24 octobre 2017

Fragments d'histoire

Madame S. marche dans le couloir avec sa soeur en attendant que le sol de la chambre soit sec. L'agent de service vient de faire le ménage et la rassure :

- il y en a pour cinq minutes, pas plus.
Mais madame S. n'est pas pressée; elle est là depuis ce matin et le temps passe lentement auprès de son mari en toute fin de vie; elle a besoin de parler d’autre chose, de s’évader un peu; alors elle m'emmène avec elle dans son enfance, dans son pays.

- Je vivais en Indochine; ça s’appelait comme ça à l'époque. Mon père était français, militaire il est mort à la guerre. Je me souviens encore du jour où je suis allée avec ma mère reconnaitre le corps. Ils ont soulevé le drap, j’ai vu ma mère hocher la tête, sans dire un mot et nous sommes reparties. J'étais toute petite, j'arrivais à peine à la hauteur de la table ; je n'ai pas vu le visage de mon père, seulement celui de ma mère. Et je le vois encore.

En disant cela, madame S. refait les gestes qu'elle a vus, soulève un drap imaginaire et hoche la tête comme sa mère. Elle est ailleurs. Dans un autre temps.

- Ma soeur est née trois mois plus tard. Pendant tout le temps de la guerre, ma mère recevait la solde de mon père, comme s’il était là. Mais après la guerre, il a fallu vivre avec moins. Tout était beaucoup plus difficile; alors elle a décidé de venir en France, retrouver la famille de mon père. C'était mieux pour nous. Bien plus tard ils ont dû agrandir Saigon, et détruire le cimetière. Ils ont proposé aux familles qui avaient un mort là-bas de le récupérer ou de le rapatrier à Fréjus dans un cimetière militaire. Quand ils ont appelé ma mère, elle m'a dit « ils proposent de faire venir ton père en France », et moi... j'ai compris que mon père allait revenir. Je ne l'avais pas vu mort, je m'attendais toujours à ce qu'il revienne; alors quand elle m'a dit ça - et pourtant j'étais adulte- j'ai vraiment cru qu'il allait revenir et que j'allais le voir arriver debout...

Le ton de sa voix tremble ; madame S revit la scène.

-Ma mère a choisi Fréjus. Elle me disait que si on récupérait ses cendres pour nous cela ne toucherait que notre famille; alors que si il était à Fréjus, il serait une mémoire pour tous les enfants d'aujourd'hui.

Sa soeur la regarde, visiblement troublée :

- Je n'étais pas au courant.


- C'est maman qui a décidé.

Madame S. me prend la main.

-  Et aujourd’hui on attend une autre mort. C’est mon mari qui est allongé ici sous le drap, et je le vois. je dois tenir; et j'ai la chance d'avoir tout le monde pour m'aider. La famille me tient, et moi je tiens la famille.

 

8 octobre 2017

Pourquoi nous ?

Deux jeunes soeurs sont venues voir  leur grand-mère. Dans le couloir devant la chambre, elle semblent fébriles et m’expliquent ne pas savoir vraiment qui elles vont trouver. Elles ne l’ont pas vue depuis dix huit ans; la plus jeune avoue n’avoir aucun souvenir d’elle – j’étais trop petite.

- C’est notre père qui veut. Il nous a appelées hier soir pour nous demander de venir lui dire un dernier au revoir ; il pense que c'est bientôt la fin.

L’ainée m’explique qu’elles devaient venir dimanche.
- Mais avec ce que m’a dit notre père, j'ai pensé que dimanche serait trop tard, alors j’ai demandé à mon patron de prendre mon après midi.

Elle regarde sa sœur :

- T’es prête ? On y va ?

Je les laisse entrer l’une après l’autre, d’un pas hésitant et vois leur silhouette disparaître derrière la porte.

Cette visite est difficile pour elles. Debout dans la chambre de cette vieille dame presque inconnue elles on du mal à trouver leur place; en m’éloignant dans le couloir je saisis quelques paroles – tu ne trouves pas qu’elle respire moins bien, elle n’a pas l’air d’aller ... Quelques minutes plus tard, elles appellent les soignants, qui d’un geste me demandent de les suivre. Le médecin est déjà là, un stéthoscope aux oreilles, les doigts posés sur le poignet de la malade. D’une voix douce il conseille les deux sœurs « parlez-lui ». De l'autre coté du lit la plus âgée caresse doucement la main de sa grand mère en lui parlant doucement, et en sanglotant. La seconde se tient loin et recule pas à pas. La grand-mère qu'elles venaient voir pour faire plaisir à leur père vient de mourir sous leurs yeux. Seulement dix minutes passées dans la chambre, à peine le temps de faire le tour du lit à la recherche d'un regard à croiser. Quelques respirations irrégulières, et ce silence insupportable. Sur un regard du médecin, je leur propose de sortir de la chambre et les assois autour d'une table. Elles ont besoin de se remettre. Ce qu’elles viennent de vivre est d’une violence terrible. Entre deux sanglots les langues se délient. Elles décrivent une famille déchirée, des tensions anciennes,  des brouilles insolubles. Elles ne sont plus en contact avec les autres membres de la famille.

- Mais pourquoi c'est avec nous que ça arrive ? Pourquoi juste au moment où on vient la voir ? Peut-être qu’on n’aurait pas dû venir. Mais qu'est ce qu'on aurait pu faire pour elle?  Ils vont tous nous en vouloir !

Elles interrogent le médecin venu nous rejoindre;

- Vous croyez que c'est à cause de nous qu'elle est morte? Docteur, vous leur direz aux autres qu'on pouvait rien faire…
Elles sont tellement choquées que les mots du médecin ne semblent pas parvenir jusqu’à leurs oreilles. Pourtant lui-même ne savait pas, ne pensait pas que ça irait si vite. Il leur rappelle que lui non plus n'a rien pu faire, c’était l’heure pour leur grand-mère. Il cherche les mots pour les rassurer, puis s'éloigne et me les confie. Je reste avec elles, tentant de les contenir ; elles ont permis à leur grand-mère de ne pas partir seule, d’être accompagnée par deux de ses petites-filles, de les revoir, mais je ne suis pas sure d’être entendue. Entre larmes et mots elles ont besoin de raconter ce qu'elles viennent de vivre et de me confier leur sentiment d'illégitimité; ce n’est pas avec elles que leur grand-mère aurait du mourir. Elles qui ne l’avaient pas vue depuis si longtemps.
- On était seulement venues pour dire au revoir.