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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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30 mai 2018

Conte de famille

Une grande femme toute habillée de vert est assise sur un banc, des papiers en désordre posés devant elle, un stylo à la main. A mon approche elle lève les yeux et me sourit:

- J'écris un discours. Demain, c'est l'anniversaire de ma deuxieme soeur, et nous avons décidé de le fêter ici . Alors mon frère m'a demandé le discours. Vous savez c'est toujours moi qui parle dans la famille, j'ai l'habitude. Mais excusez-moi, je ne me suis pas présentée, je suis la soeur de madame J. Mais ce n'est pas son anniversaire à elle, non c'est celui de notre autre soeur.


Tout en me parlant, elle corrige, rature, re-écrit sur son papier. ses gestes sont rapides, presque fébriles . Alors que je m'éloigne pour lui laisser la possibilité d'écrire tranquile, elle me rattrappe:

- Vous voulez que je vous le lise?


Je reviens vers elle et m'installe en face. 
Elle se lève et telle une comédienne, commence à me lire son texte. 
La chambre des parents qui s'est barricadée, les ainées qui n'avaient rien remarqué, puis la cigogne qui dépose cette petite soeur, tellement belle. Elle me commente chaque phrase

- Vous savez à l'époque nous n'étions pas très savants des choses de la vie... nous n'avions meme pas remarqué que notre mère avait grossi...

Elle reprend sa lecture :

- Lumière après les ténêbres... Elle s'arrête et m'explique : nous avions perdu un frère un an avant sa naissance, et depuis nous étions tellement tristes, elle était notre rayon de lumière !


J'écoute son discours et j'ai l'impression l'espace d'un instant de rentrer un peu dans l'intimité de cette famille que je ne connais pas. Au fur et à mesure elle déroule des lieux, des prénoms, j'ai sous les yeux l'histoire d'une famille ordinaire, avec ses joies et ses accidents de la vie; avec ses souffrances, ses petits non-dits que l'auteur me raconte entre parenthèses. C'est bien écrit et bien dit, j'écoute s'écouler la vie de cette soeur, à la fois mère et grand-mère, épouse et grande professionnelle. La conteuse me touche, elle est fière de me lire son discours. A la fin, elle attend mon verdict;


- Vous savez je teste sur les autres. En lisant à haute voix, je l'entends, et je sais si c'est bien. Pour les mots, ils me viennent d'un coup comme ça, après je rectifie pour éviter les répétitions. 

Nous sommes toutes les deux bien loin de ce lieu de fin de vie où l'une de ses soeurs est en train de finir ses jours; elle est déja en train de se réjouir d'un anniversaire, une raison de faire la fête, d'oublier pourquoi elle est là.

- Malgré ce qui nous arrive avec la maladie de notre soeur, nous voulons vivre la vie, et prendre ses joies aussi !

7 mai 2018

L'homme qui marche

Dans le couloir un homme fait les cent pas. Un peu vouté, les mains croisées derrière le dos, le regard au sol, il marche lentement tournant à chaque fois au même endroit. J’hésite à aller le rencontrer, mais il me parait tellement concentré, à moins que ce ne soit de l’évitement, ou de la tristesse. Comment deviner sans connaitre l’histoire ni croiser le regard ?

Finalement je décide de le laisser tranquille et entre dans la chambre d’une malade qui souhaite faire un tour dans le jardin.

Il fait doux dehors, et ce temps passé auprès d’une charmante dame qui somnole me redonne des forces. Je la regarde présenter son visage si pale aux rayons du soleil, geste si familier qui me parle de toutes les femmes de la famille aujourd’hui disparues. Je revois chacune amorcer ce même mouvement du cou levé vers le ciel, esquisser un léger sourire, et fermer les yeux. Comme un temps suspendu. A ses côtés, je me laisse porter par sa sérénité.
La fin de journée est là, mon hôte du jour a retrouvé sa chambre et je remarque que l’homme qui marche est maintenant assis. Il a déplacé une chaise pour être près de la porte d’une chambre. Je ne sais si sa position assise ou son regard qui me croise me semble plus accueillante mais mes hésitations ont disparues et je m’approche pour le rencontrer.  

- C’est gentil madame, mais ne vous occupez pas de moi. C'est un peu différent pour moi. Je ne viens pas rendre visite à quelqu’un. Moi ici, je reviens.

Devant mon air interrogateur il continue :

- Je reviens tous les ans depuis quatre ans. Je ne peux pas m'en empêcher.

Tout en me parlant il se lève et me montre un espace accueil – nous serons mieux ici pour parler -

Je rapproche la boite de mouchoirs posée sur une table et m'assois près de lui.

- C’était dans cette chambre. Mon épouse est restée trois semaines ici.

Il pleure sans bruit en regardant vers la chambre et je suis son regard. Je sens qu’il n’a pas envie d’être regardé, seulement d’être seul avec quelqu’un à côté…

- Je suis désolé de pleurer comme ça. Je n'ai pas de tenue.  Mais si vous saviez ce que ça fait du bien. Il n’y a qu’ici que je peux me le permettre. Ici je me sens libre.

 Nous resterons là quelque temps sans parler. Il pleurera, je lui tendrai un mouchoir, puis il se lèvera, me serrera longtemps la main - merci de m'avoir laissé pleurer, je vais mieux maintenant- et repartira de cette même démarche, vouté, les mains derrière le dos.

Son pas me semblera moins lourd.