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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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27 décembre 2015

Errance

J'erre.
Je ne suis pas venue depuis trois semaines. Vacances, maladie, débordée... Avec mon badge, le papier sur lequel j'ai noté le nom des malades, tellement mal écrits que j'ai du mal à les relire, j'arpente le couloir. J’essaye de me mettre en tête les noms des patients que je vais aller voir, mais aucun ne s'imprime. D'habitude je n'éprouve pas le besoin de retenir les noms. Je les retiens le temps d'entrer dans la chambre des malades, pour créer une relation singulière, pour qu'il sachent que c'est bien eux que je viens voir. Et je les oublie aussitôt ; Mais aujourd'hui sans comprendre vraiment pourquoi j'ai besoin de me les répéter. Peut-être parce que je n'en connais aucun. En trois semaine, aucun de ceux que je rencontrais n'est là. Ce n'est pas la première fois que cette situation se présente, mais je me sens pourtant totalement déstabilisée.
Comme chaque semaine je reprends mon rituel, qui m'aide à me mettre au rythme du lieu et à entrer dans mon bénévolat. Je fais le tour du service, lentement. Je m'arrête devant le poste des soignants, leur signifie ma présence d'un signe de la main ; exceptionnellement ils sont en réunion et je n'assiste pas à la réunion de transmission ; je ne les dérange pas, et reviens à mon point de départ.
Je m'arrête devant la chambre 1... je me souviens de la dernière personne que j'ai accompagnée. J'ai encore à l'esprit cette présence silencieuse que j'ai fait auprès d 'elle alors que la nuit commençait à tomber... Je relis le nom du nouveau malade. Je voudrais bien entrer, mais quelque chose m'arrête. J'irai un peu plus tard. Je vais continuer à marcher. Juste un peu, le temps de trouver le bon rythme. Dans le couloir je croise une jeune femme qui marche d'un pas décidée... Je la regarde, lui souris mais ne m'approche pas. Si elle a besoin de moi, je pense qu'elle viendra, mais au fond de moi, j'espère que ce ne sera pas tout de suite... 

Je ne comprends pas pourquoi je n'arrive pas à entrer dans les chambres. Elles me paraissent toutes inhospitalières. Je vais aller préparer un café… Cela me permettra de m'habituer. Au coin famille, la cafetière est déjà en route ; les tables sont occupées par plusieurs familles que je n'approche pas. Le groupe m'intimide. Ils me paraissent auto-suffisants. Il faut que je me recentre. Je ne suis pas au rythme d'ici, je n'y arrive pas. Comment je faisais déjà ? J'ai l'impression qu'il fait très chaud dans le service... Je fais un tour supplémentaire, je me fais l'effet d'un éléphant dans un cirque. Je tourne.  Je m'arrête. Je repars...

Une chaise m'attend, je m'assois dans le couloir... je voudrais être transparente. Je regarde le mur face à moi…inspirer... souffler... inspirer... trouver le bon rythme.  Habiter mon corps pour habiter les lieux.

- Excusez moi, je suis un peu perdu, vous savez où est la sortie ?

Je tourne la tête et rencontre un vieux monsieur au regard rassurant. Je me lève pour l'accompagner. Il ajoute:

- Heureusement que vous êtes là, j'ai l'impression de tourner en rond, je suis complétement perdu !

J'ai envie de lui dire que moi aussi je suis perdue aujourd'hui... S’il savait cet homme, le service qu'il me rend en me demandant de l'aide. Je sais où est la sortie… Je le racompagne, et peux enfin retrouver mon rôle de bénévole.

 

15 décembre 2015

Petite leçon d'humilité

Madame V. est devant la porte d’une chambre et attend la fin des soins ; elle semble impatiente de pouvoir entrer.
- vous connaissez mon mari ? Si vous saviez... C’est un homme tellement exceptionnel ! Vous allez voir, je suis sure que vous allez lui plaire !

L'homme que je rencontre a l'air d'un prince. A notre entrée, il fait un effort pour se redresser un peu dans son lit, me tend une main douce et brulante.

Ses mots sont posés et choisis, son élocution parfaite mais sa voix est très faible. Nous entamons un échange à trois, ils parlent à l'unisson, il finit les phrases qu'elle commence; puis c'est le contraire; petit à petit il parle de moins en moins ; il est épuisé.

Tout doucement il s'endort, bercé par la voix de sa femme, et nous restons de part et d'autre de son lit. Les voix se font plus feutrées, comme des confidences qui se disent ;  madame V. me dévoile une partie de leur vie, leur amour fou et leurs difficultés; les écarts de son mari, l'humilité et la patience dont elle a du faire preuve, l'attente insupportable et le bonheur de son retour; la reconstruction, le nouveau départ, leur amour encore plus solide.

Dans la pénombre qui commence à s’installer, elle se raconte, avec pudeur et liberté.

Tout en parlant, je la vois sortir du tiroir de la table de nuit une serviette blanche brodée, ainsi que des couverts en argent et un verre à pied. Doucement elle déplie la serviette, l'installe sur la table, et dresse un couvert.

Le diner est arrivé. Elle retire le plateau - c'est vraiment trop laid- pose les assiettes sur la table, enlève la "cloche" en plastique sur l'assiette, verse du bordeaux dans le verre et me sourit :

- c'est quand même plus agréable non? ça fait cinquante ans que nous vivons comme ça, ce n'est pas parce qu'on est ici qu'il faut tout abandonner !

Son mari se réveille doucement; il regarde la table, prend la fourchette, la soulève avec difficulté pour la porter à sa bouche puis la repose. Une seule bouchée, il est trop fatigué pour manger. Il approche lentement le verre en tremblant et trempe ses lèvres dans le vin, regarde sa femme avec un hochement de tête - très bon- et ferme les yeux. Il se rendort.


- Peu importe s'il ne mange rien; c'est une nourriture visuelle.

Madame V. le regarde avec tendresse; elle lui prend la main et tout doucement me confie:

- je ne suis pas prête. Je ne peux pas le perdre maintenant.

Et dans un sourire s'excuse de ses larmes.

Je les quitte chargée de tous ces fragments de vie racontés, touchée par cette confiance qu'elle m'a accordée.

La semaine suivante, en entrant dans cette chambre, je me fais une joie de les retrouver.

Madame V. me regarde, l'air absent:


- Bonjour madame, vous êtes bénévole ? c'est la première fois que nous nous voyons il me semble?

Faire de l’accompagnement c’est aussi apprendre l’humilité…

 

Vous aimez? n'hésitez pas à diffuser autour de vous et à faire connaitre ce blog.

 

6 décembre 2015

Trouver la clé

Monsieur F m’est présenté comme un homme très confus ayant besoin de présence. En entrant dans sa chambre et en tentant d'établir un début de relation avec lui, je remarque d'abord un regard très ailleurs, en constant mouvement, comme une agitation interieure qu'il ne peut maitriser. Je me présente, et lui précise la raison de ma venue... son agitation se change en interrogation, il me regarde avec application, comme un examen de passage - j'attends - puis pose un dictatorial :

 - asseyez-vous!

suivi d'un :

- vous êtes qui ?

Je m'assois et reprends ma présentation;

- je fais partie de l'équipe des bénévoles, je viens vous proposer un peu de compagnie si vous le souhaitez... 


Je ne suis pas sure qu'il le souhaite, ni même qu'il ne le souhaite pas. Il me dévisage encore -peut être cherche t-il une ressemblance- et me questionne :

 - vous êtes là pourquoi? 


Je reprends tout en ayant conscience que mes explications et ma présentation rodées n'ont aucun sens pour cet homme; les mots de bénévole, d'équipe, de présence ou de compagnie ne semblent pas évoquer quoi que ce soit de connu. Je lui propose alors de le laisser tranquille -peut-être êtes-vous fatigué- consciente que c'est avant tout à moi que j'offre une porte de sortie de cette chambre où je sens que la rencontre ne se fait pas.

Monsieur F. pour la première fois semble comprendre ce que je dis; non il n'est pas fatigué, il a dormi toute la matinée. 


Cette phrase cohérente est le début d'une conversation étrange mais touchante. 
J'ai face à moi un homme charmant au vocabulaire recherché et au discours très obscur. Les phrases se suivent sans aucun sens ni lien entre elles, qui n'attendent aucune réponse, il me manque les codes, j'aimerais trouver la clé pour pouvoir entrer dans son univers. Je ne sais pas de quoi ou qui il parle, je ne sais pas si il est dans le présent, le futur ou le passé, mais qu'importe, il a visiblement envie de parler et c'est pour ça que je suis là.

Après un silence, il me regarde plus attentivement, et me congédie gentiment pour pouvoir dormir. 


Quelques heures plus tard, alors que je m’apprête à retourner dans la salle des bénévoles, je m’aperçois que j’ai perdu ma clé. Je refais à l’envers le chemin de l’après-midi, de couloir en couloir, de chambre en chambre. Je finis par celle de ce monsieur qui est maintenant et train de dormir. Je n'aime pas entrer dans les chambres comme une voleuse, mais il a l'air tellement serein que je choisis de me faire silencieuse. Pour ne pas le réveiller, je rentre doucement regarde attentivement par terre, cherche ma clé sur le fauteuil, dessous, sous le lit … sans succès. Je rebrousse chemin tout doucement, monsieur F. a toujours les yeux fermés et le visage détendu. Mais au moment où je referme la porte, une voix claire m'interpelle

- vous cherchez vos clés ?

Devant mon air étonné il ajoute :

- vous les avez faites tomber sur le fauteuil, et quand les infirmières sont venues, je leur ai demandé de les ranger dans mon tiroir pour que vous les retrouviez. Je savais bien que vous alliez revenir.

Il a un sourire accroché aux lèvres et un air joyeux. Comme un enfant heureux de sa blague.  

Je reviens sur mes pas, et effectivement, je trouve mes clés bien rangées dans sa table de nuit. Décidemment j’ai encore beaucoup à apprendre des personnes dont je ne comprends pas tout. En sortant c’est moi qui ai une impression de confusion….