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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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27 février 2015

Mon temps du désert

Aujourd’hui je n’ai rien à faire. Les malades dorment, les familles sont dans les chambres, le service est calme. J’ai poussé deux portes sans succès, je n’étais pas attendue ni souhaitée. Je suis assise sur le banc, position qui m’est tellement inconfortable. Etre là sans rien faire alors que je voudrais tant apporter une présence à celui qui en manque, à celui qui attend. Mais aujourd’hui, ni manque, ni attente. Sur mon banc je reste à l’écoute. Du silence, des pas dans le couloir, des phrases échangées dont je perçois les bribes, des paroles de soignants, des rires d’enfants, une conversation téléphonique. Je suis là, juste là. J’ai longtemps cherché le sens de cette présence. Et puis ça m’est apparu d’un coup. Comme une évidence. Ce banc, c’est mon temps du désert. Un temps pour réfléchir à ce bénévolat si particulier. Un temps pour relire les précédentes rencontres. Un temps pour me souvenir de certains visages, de certaines paroles échangées. Dans le silence qui s’installe au fond de moi, je sens une certitude s’installer. La conviction d’être à ma place dans cet endroit depuis presque cinq ans. Je revois le chemin parcouru depuis mon premier jour, tout ce que j’ai appris sur la maladie, la fragilité, sur la rencontre de l’autre, et surtout sur moi. Je n’ai pas besoin de «faire», juste envie d’être, ici et maintenant, disponible à celui qui viendra et dont j’ignore encore le visage. Je regarde cet homme passer ; il ne me voit pas. Il se dirige vers une chambre. La démarche est lourde, le dos vouté, il porte le poids de sa peine. Tout doucement il entrouvre une porte et une voix étonnamment joyeuse l’accueille. Il est arrivé, il est attendu. Le calme s’installe à nouveau. Je regarde les plantes, les chaises d’enfants, la fontaine à eau, tous ces petits riens mis à la disposition de tous pour aider les malades, ceux qui viennent les voir, leurs familles, leurs amis, et parfois même les soignants à vivre des derniers moments si douloureux, dans un cadre accueillant. Sur une table, des journaux à feuilleter. Pour passer le temps, se vider la tête, oublier une seconde que l'être aimé est là, juste à côté, oublier les mots du médecin que l'on vient de voir... Pour avoir des nouvelles de dehors, loin de la maladie. Ces journaux ne sont pas pour moi; ici je n'ai pas envie de lire; Je veux être disponible, sans écran entre l’autre et moi. Etre un veilleur. Une femme se dirige vers le banc d’en face. Elle s’assoit lentement, pose son sac, essuie ses lunettes, puis croise mon regard. J’y lis un appel.

Mon temps du désert est terminé. Il m’a ressourcée.

16 février 2015

Confidences

En poussant la porte de la chambre, je trouve Madame D. recroquevillée tout au fond de son lit, l’air triste et le regard perdu. Elle a remonté ses draps jusqu'aux oreilles, et serre ses mains l'une contre l'autre sous son oreiller.

Sa chambre est plongée dans la pénombre. En me voyant entrer, elle me montre le fauteuil d'un geste et me fixe de ses yeux gris.

Elle répond à mon bonjour dans un murmure, pousse un soupir, et se tait. Je m’assois sans savoir vraiment si elle a envie de parler ; je pose ma main près d'elle, et laisse le silence s’installer. Il ne faut pas beaucoup de temps pour qu'elle me confie ce qui la rend si triste.

- je ne peux plus marcher, je ne me lève plus, je n’ai même plus la force de me coiffer... Je ne peux plus rien faire toute seule.

Pour une personne comme elle, tellement indépendante, cette perte d'autonomie est insupportable. Elle me regarde les yeux embués:

- Et aujourd’hui ils m’ont mis une couche. Je me fais honte, je me sens indigne.

Elle laisse passer quelques secondes, ferme les yeux et ajoute :

- Je ne ressemble plus à rien.

Des larmes coulent sur son oreiller. Je me souviens des paroles des soignants à son propos. La matinée a été difficile ; elle n’est pas arrivée à se lever et ils ont du faire une toilette au lit. C’était la première fois . Face à elle, je me trouve totalement démunie, désarmée par ses larmes. Dans un silence je m'entends dire :

- vous ressemblez à ma grand-mère.

Cette phrase est venue spontanément, tant cette petite femme fragile au regard clair et au teint transparent m’y fait penser.

Madame D me regarde et esquisse un triste sourire.

-  Parlez-moi de votre grand-mère.

Je réalise que je ne suis pas tout à fait dans mon rôle. Je me rappelle l'espace d'un instant de mes formations… Ne pas parler de soi, rester neutre, laisser à l’autre un espace de parole, ne pas projeter… trouver une juste distance... je me souviens de tout ça... en un éclair … et je décide de l’oublier...  peut être aidée par cette obscurité qui commence à s’installer. Parler de ma grand-mère... ici... quelle idée... Mais c'est ce qui m'est venu à l'esprit... autant continuer... Alors je lui parle de cette petite et frèle grand-mère aux yeux "gris-pailletés-d'or" comme disait son mari. Je lui raconte sa tenue, toujours impeccable, bien coiffée,  et ses boucles d’oreilles qu'elle ne quittait jamais ; je me souviens de son odeur de poudre,  de sa voix encombrée. Je raconte ses crises d’asthme, et ces matinées où elle restait dans son lit, un chale sur les épaules, ses filles autour d'elle. Je parle aussi des vacances, où nous défilions tous dans sa chambre pour lui dire bonjour.... de sa façon d'appeler toutes ses petites filles ma perle et de nous faire chercher ses lunettes...Les plus grands racontaient leur soirée de la veille, elle s'interessait à tout,  les plus jeunes se dépêchaient pour aller jouer dehors. Le téléphone sonnait… Ses enfants qui étaient loin prenaient des nouvelles et en donnaient, tout le monde participait à la conversation… C'était un ballet incessant... Dans son fauteuil, à côté, mon grand-père lisait le journal et faisait du bruit avec ses ongles... Je luis dit combien ma grand-mère était une femme chic, et tellement digne. Même au fond de son lit, même à la fin, et combien tous ceux qui la croisaient disait qu’elle avait l'air d'une reine.  

Madame G. prend ma main et ferme les yeux. Je réalise que jamais je n'aurais osé tenir la main de ma grand-mère. Je ne sais pas pourquoi, ni comment j'en suis arrivée à parler d'elle. je ne suis pas sure que c'était très juste. Mais il me semble que madame G. a l'air moins triste.

- moi aussi je suis une grand-mère. D'ailleurs il me semble que ma petite fille ainée doit venir demain. Je m'entends très bien avec elle.

 

 

6 février 2015

Rien compris

 

 

Madame N. est là depuis plus de trois mois. Elle connait bien les lieux; elle a ses têtes, les bénévoles qu'elle aime, et ceux qu'elle ne veut pas voir. Elle nous sollicite souvent pour aller au jardin ou faire quelques courses. Elle a aussi des préférences pour certains soignants et leur fait sentir. C’est une forte femme, volontaire et drôle, que j’ai plaisir à retrouver chaque semaine.

Aujourd’hui sa chambre est dans l'obscurité et je la trouve confinée dans un coin, tournant le dos à la fenêtre, l'air fermé. Ses yeux bleus transparents ont perdu leur douceur et fixent la porte avec une dureté glaçante. Il me faut quelques minutes pour comprendre sa colère. Elle va repartir pour aller dans une maison de retraite, alors qu’elle avait toujours dit à sa fille qu'elle n'y irait jamais. Et pourtant elle part mardi. Elle était bien ici, elle ne veut pas partir. Elle voudrait mourir d'un coup là. Et personne ne comprend. Elle est impuissante, on ne l'entend pas.

Assise en face d'elle je la laisse exprimer sa colère que je n'ai pas de mal à comprendre. Je l’écoute me parler de sa fille qui ne l'entend pas – elle me dit que c'est la seule solution-  elle se plaint de son manque d'argent pour pouvoir retourner chez elle tranquille, de ces médecins sourds qui ne veulent pas comprendre. Elle trouve le temps désespérément long, et se sent tellement impuissante face à ce qui se présente.

- C’est la première fois qu’on m’oblige à faire quelque chose. C’est pourtant de ma vie qu’il s’agit non ? Et c'est ma propre fille qui décide ça!

Je reste longtemps près d'elle, sans avoir besoin de la relancer. Elle a tant à dire, et tellement besoin de le dire.

Il fait maintenant nuit dans cette chambre, je ne vois presque plus ses yeux. Je l’entends respirer plus calmement.  Les soignants entrent apporter son diner, allument la lumière et lui parlent gaiement, apportant un vent de fraicheur dans cette atmosphère confinée. Madame N. les  accueille avec un grand sourire et regarde son assiette avec gourmandise. Elle me semble mieux. J'ai l'impression de l'avoir aidée à dire sa colère et sa tristesse. 

En me levant pour lui dire au revoir,  je réalise que je ne la reverrai pas la semaine prochaine; c'est rare de le savoir au moment de partir; j'ai envie de la remercier des moments passés ensemble, dans sa chambre ou au jardin, pendant ces nombreuses semaines, de nos fous-rires à propos de son chat ou de sa coiffure, de m'avoir partagé tant de souvenirs, des heureux et de plus douloureux,  la remercier de sa confiance; j'ai envie de lui souhaiter que les semaines qui s'annoncent soient moins noires que ce qu'elle imagine.. J’ai envie  mais je n'en fais rien; son regard me rafraichit.

Elle me serre la main, me regarde de ses yeux si clairs qui sont devenus perçants et agressifs, prends un petit temps de silence et me dit:

-Je vous remercie de m'avoir écoutée, mais vous voyez, vous êtes comme ma fille, vous ne comprenez rien.

Je suis tellement surprise par cette phrase que je trouve rien à répondre.

Je sors de la chambre blessée.  J'avais cru...  J'ai du rater quelque chose...

Sa façon à elle de dire au revoir peut-être...