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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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24 juillet 2017

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Cet homme est arrivé ce matin, et je viens le rencontrer et l’accueillir au nom des bénévoles ; je réfléchis avant à la formulation. Un « bienvenu » est tellement inadapté… peut-on vraiment être bienvenu en soins palliatifs…  Il ne me laisse pas le temps de trouver et s’arrête sur mon prénom.

- Vous vous appelez Véronique... c'est le 4 février !

- Vous  connaissez les dates de toutes les fêtes?

- Non aucune... mais je suis né un 4 février, je n'ai aucun mérite à m'en souvenir. Chez nous il n’était pas question de fêter quoique ce soit. D’ailleurs je ne sais pas pourquoi je parle d’un « chez nous » parce que je n’avais pas de famille. Le 4 février, c’est la seule chose que je connaisse de ma naissance, alors j’y tiens.

Il a l’œil inquiet et la gueule cabossée de celui qui a dû se battre pour trouver sa place, au propre comme au figuré.

- Je n’ai pas connu mes parents, j’ai été abandonné. J’ai vécu en famille d’accueil, plusieurs familles d’accueil, puis en pension. Je crois que chacun se souvient de mon passage.  Mon problème c’est que je ne supportais pas l’autorité masculine. Avec l’autorité, ça s’est toujours mal passé.

En quelques phrases, monsieur S. me décrit son enfance, sa jeunesse, et ses années de vie chaotiques, mais le ton n’est ni amer ni vindicatif.

Après un court échange, je lui propose quelques fleurs.

 - Des fleurs ? Ha ben ça ! Quelle idée !  et pourquoi faire ?

Je lui explique que c’est notre façon d’accueillir ceux qui arrivent, de mettre un peu de nature et de couleur dans la chambre. Cette proposition le fait sourire.

- D'accord mais alors des bleues parce que je suis un garçon… Mais non je plaisante ! Toutes les couleurs me vont ! Je n'ai pas l'habitude de recevoir des fleurs ni même d’en offrir. Je crois que ça ne m’est jamais arrivé ! Va pour les fleurs. Puisque vous êtes de la maison, vous allez peut-être pouvoir me dire, vous savez si il y a une assistante sociale ici? Parce que je suis convoqué au tribunal dans trois jours et je ne sais pas comment y aller.

Je regarde cet homme dont la maigreur et le teint sont impressionnants ; je doute que la convocation puisse être honorée mais le rassure sur la présence d’une assistante sociale. Il lui suffira d’en faire la demande aux soignants et elle viendra le rencontrer.
Cette réponse semble lui convenir.

- J’ai fait des bêtises. Ça ne se sait pas ici ?

Il dit ça avec un air contrit, peut-être un peu travaillé, qui me fait sourire. Je le rassure. Je ne sais rien.

- Ha ! C’est mieux comme ça !

Il me rend mon sourire et rajoute :

- Mais j'ai d'autres soucis; le tribunal c'est pas le plus important maintenant.

Il laisse passer un silence qui me laisse imaginer bien des questionnements et reprend :

- L’important aujourd’hui c’est de pouvoir laver mon linge. Savez-vous si il y a une laverie ici ?

Il y en a une. Monsieur S est rassuré. Le tribunal peut attendre. Pas son linge.  

 

 

6 juillet 2017

Impuissance

Madame P. est là depuis de longues semaines et j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’échanger avec elle. Quelques phrases, de moins en moins cohérentes, qui me laissaient souvent ébranlée par l’évolution de son état, l’âge de son fils, son regard absent, son esprit et sa vie qui s’échappaient. 

Aujourd'hui, Madame P. était tellement immobile, le regard fixant le plafond, qu’une des infirmières l’a crue morte. Et puis après les soins, elle a retrouvé un peu de vie. Mais elle est fragile et les soignants sont attentifs et sollicitent mon attention.

En milieu d’après-midi, je viens faire une présence silencieuse auprès d'elle; en une semaine elle a maigri mais sa peau est toujours aussi jeune, son regard transparent toujours aussi difficile à lire. A mon approche, elle tourne la tête lentement vers moi. Pas de mots. Il m’est impossible de savoir si elle a envie de me voir, d’avoir une présence à ses côtés, de sentir quelqu’un. Debout près de son lit, je cherche sa main pour la serrer, créer un contact, même formel qui me permettrait de m’ajuster à elle,  mais elle les laisse sous les draps. Par une question, je tente de savoir si un peu de présence lui ferait du bien. Face à son silence j'essaie de savoir si elle préfère rester seule. Je ne lis rien, ni dans ses yeux, ni dans ses gestes. Elle sort sa main pour la poser sur les draps. Je l'effleure du dos de la main. Elle ne réagit pas. Je laisse ma main près de la sienne, espérant peut-être un mouvement de sa part, mais elle reste immobile.

Je la regarde à nouveau et lui exprime mon incapacité à comprendre ce qu'elle souhaite. Son regard reste vide, mais quitte le mien pour fixer le plafond. J'interprète ce mouvement comme une demande de solitude et quitte la pièce frustrée et mal à l'aise. J'aurais aimé pouvoir l'accompagner quelques temps mais ne veux pas m’imposer. Madame P. va rester seule, risque de mourir seule. Je ne suis pas sûre d’avoir bien fait. 

Il est six heures. Devant la porte de madame P. un homme tient un dessin d'enfant. La chambre est maintenant dans l'obscurité. L'homme va et vient, reste près de la porte entre-ouverte, puis s'éloigne, rasant les murs et fuyant chacun. Assise sur le banc j'attends. Au cas où. Après ne pas être arrivée à entrer en relation avec madame P. je suis tout aussi impuissante à aider cet homme; Son mari? Son ex-mari? Le père de l'enfant en photo dans la chambre, vue la ressemblance. Je tente de croiser son regard, qu'il garde obstinément vers le sol.

La journée se termine; Pas d'accompagnement. Deux personnes en souffrance, qui avaient besoin d'aide, avec lesquels je n'ai pas réussi à entrer en relation.

En quittant les lieux je me sens vide. Je sais que je ne reverrai pas cette jeune femme.

J'ai un sentiment d'inachevé, d'inutilité. Je me demande pourquoi j'étais là aujourd'hui. Pour qui.