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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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22 février 2018

Cheminement

Dès mon entrée dans la chambre je sens une tension dans l’air. Une femme énergique et crispée m’accueille assise dans son lit, les bras autour de ses jambes, les muscles tendus. Elle serre ma main d'une poigne de fer et la relache rapidement pour enserrer à nouveau ses genoux.

- Asseyez-vous.
Le ton est comminatoire. Je m’exécute en souriant. Je devine un fort caractère qui a besoin de s'exprimer.

- Je suis arrivée il y a quelques jours, et je réalise que tout le monde est contre moi.

Mon visage doit exprimer un étonnement qui l’incite à continuer.
- Mais si, je les vois bien les soignants de l’équipe; ils veulent me manipuler, décider pour moi, m'empêcher de choisir. J’ai l’habitude de ce genre de personnes, depuis le temps, je les connais. Je suis arrivée ici mais je ne sais pas vraiment pourquoi, parce que ici il n’y a que des malades. Et moi, je sais que je suis guérie. C’est même moi qui  ai demandé à arrêter les traitements de chimiothérapie. Et ils l'ont fait. Ça n’avait aucun sens de continuer, puisque je suis guérie vous ne trouvez pas ?

Je la laisse continuer.
- Remarquez,  ça c'est le bon coté de l'histoire. Regardez, je n’ai plus rien, pas de perfusion, pas de tuyaux branchés, enfin libre! Maintenant je reste en attendant de savoir si je vais être bien ici. J’essaye, après tout, il paraît que c’est un bon endroit pour se remettre. Mais en réalité je vois que je ne suis pas bien. Je suis terriblement angoissée, ça m'oppresse. J'ai essayé de m'habituer, mais je n'y arrive pas il faut que je sorte, et vite. Parce que si je reste, je vais lâcher prise.

Au fond de moi, il me semble que cette femme n’en peut plus d’angoisse et que cela lui ferait du bien de se laisser faire dans la confiance ; mais je me tais. Ce que je pense a peu d’importance pour elle.
- Vous comprenez, si je lâche prise alors je vais partir. Partir pour toujours. Mais ça ce n’est pas possible. Il y a encore tant à faire. A vivre.
Les mots du début son loin, ceux où elle m’annonçait sa guérison, son choix d’arrêt de traitement. La réalité surgit au détours d'une phrase, comme une évidence.

- Je n’arrive pas à accepter. Moi je sais que c’est un complot contre moi. Ils veulent me garder malgré ma volonté.  Ils ne veulent pas que je m’en sorte.

Elle regarde droit devant elle, comme si elle avait oublié ma présence. Elle fixe intensément le mur face à elle sur lequel s ‘affichent des photos de paysages colorés, de fêtes de famille. Je suis la direction de son regard et croise le visage de celle qu’elle était il n’y a pas si longtemps. Le même regard intense, la même volonté qui en émane.  Elle se parle tout bas :
- C’est ça hein.  Tu le sais bien, c’est un complot. Un complot contre toi.

Elle allonge ses jambes et repose sa tête sur son oreiller. Puis elle semble se rappeller ma présence.

- A moins que j’ai tort. Que je ne sois pas guérie. Que ce soit pour ça qu'on m'a mise ici. Ce serait terrible dans ce cas.

Elle me regarde et je lis dans ses yeux un trouble.
La tension du début fait place à un silence habité.  A ses côtés, je soutiens son regard, je n’ai rien à ajouter. Je peux seulement l’accompagner encore quelques minutes, ne pas la laisser seule.

 

4 février 2018

Chacun fait comme il peut

Le coin famille est animé aujourd'hui. Le malade, assis dans son fauteuil reçoit comme chez lui. Autour de la table, deux de ses amis, avec lesquels il échange des blagues plus ou moins fines. Des verres à pied sont posés devant eux et deux bouteilles vides me donnent une idée de leur consommation. Debout, autour d'eux tourne un homme plus jeune que je comprends être son fils. Il range, nettoie, lave les verres, prépare un café, tout en gardant une oreille attentive pour combler les trous de mémoire de son père. Cet homme m’interpelle et d’un geste de la main m’invite à m’approcher.  Il a besoin de me raconter sa vie, de reprendre toutes les étapes de sa maladie

- … Ca a commencé il y a dix ans, non, c’était plus David? Dis moi, je ne me souviens plus... et c'était quand le col du fémur... non tant que ça ? Tu crois vraiment... Je n'arrive pas à me souvenir...

Il a l’air troublé par les précisions de son fils.

- Pourtant vous savez, j'ai toujours vécu simplement; quelques verres de vin, cinq cigarette et un joint par jour... Pas grand chose au fond !

Ses amis autour de la table l’écoutent me raconter sa vie et sourient en acquiesçant au « pas grand chose »

- Mais je ne sais pas pourquoi aujourd’hui je ne trouve pas mes mots, c'est les médicaments qui me troublent l'esprit…
Son fils ne peut pas s'empêcher d'intervenir

- Les médicaments?.. moi j'opterai plutôt pour le vin… quand je vois vos têtes... vous êtes pivoine !

Il tourne autour d'eux, lave les verres, les rapporte vers la chambre de son père, revient et nettoie la table; puis s'éloigne à nouveau, propose d'aller chercher une chaise pour un nouvel ami de son père qui vient d'arriver.  Ce fils semble ne pas pouvoir tenir en place. Une heure plus tard je le retrouve, deux assiettes vides à la main. Son père et ses amis sont repartis dans la chambre et prennent un généreux goûter, il débarrasse, et lave consciencieusement les assiettes avant de les rapporter.

- Vous n'arrêtez pas !

Il me regarde préparer un thé

- Vous non plus. Vous savez ce que c'est ! Parfois c’est plus facile de faire quelque chose au lieu de rester calme et d'essayer de parler. Moi je n’y arrive pas. Je suis obligé de faire quelque chose ; surtout quand je suis avec lui. Mais ça c’est depuis toujours. Il est tellement immature quand il est avec sa bande de vieux copains que j’ai l’impression d’être son père. Alors je range, et je lave. Ça m’occupe, ça rend service et moi ça m’aide à venir le voir. De toutes façons je sais que jamais nous ne parlerons de rien. Chacun fait comme il peut. Vous faites pareil non ?
Il a raison. Aujourd’hui, je fais comme lui. Je fais chauffer de l’eau, cherche des tasses, apporte du thé et des gâteaux. En l’écoutant.