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Accompagner écouter soulager… et vivre!
Accompagner écouter soulager… et vivre!
  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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31 juillet 2015

Et puis un jour ... revenir. 


Aujourd'hui comme chaque année à cette date c'est la fête. C'est le jour anniversaire de l'inauguration du service, et tout le monde se fait une joie de s'en rappeler. Dès le matin, des ballons sont accrochés dans les coins famille, des plantes et des fleurs sont disposées; vers midi un apéritif est offert, vers lequel se dirigent timidement les familles, parfois les malades, debout, ou en fauteuil.... et même en lit. Les regards se croisent certains se connaissent déjà. Les bénévoles proposent à qui le souhaite de partager un verre. Des cacahuètes et des biscuits circulent, l'ambiance est légère, détendue; parfois la surprise se lit sur les visages- que se passe-t-il? Que fêtez-vous? - les explications permettent de partir un peu vers l'histoire du lieu, les gens se rapprochent, parfois se présentent - j'accompagne mon mari, ma fille est là depuis une semaine... - et parlent; Entre eux. De ce qu'ils vivent ou ont vécu… De ce qu'ils vont vivre aussi. Les plus anciens se posent en guides, donnent des conseils, consolent parfois, comparent, commentent... la parole circule, se partage, s’échappe, se libère. 


Un peu en retrait un jeune homme et une femme sont assis sur un banc et regardent la scène. Je m'approche et leur propose un verre. Il veut bien un peu de vin, elle préfère un jus de fruit. Je m’assois un instant près d'eux. Très vite la jeune femme prend la parole:


- nous n'accompagnons personne. Enfin personne aujourd'hui; 


L’homme continue :

 - j'ai perdu mon père ici il y a cinq ans. A cet étage. Juste derrière cette porte. Je n'étais jamais revenu. C'est dur d'être ici, mais en même temps ça fait du bien. Comme si je finissais quelque chose. C'est elle qui m'a amenée ici aujourd'hui, je crois que je n'aurais jamais eu l'idée, ou jamais osé…

Elle reprend:

- Moi aussi j'ai perdu mon père ici, il y a trois ans. Mais je reviens souvent.  Il était au rez-de-chaussée. Il est resté très longtemps ici, alors pendant un temps c'était un peu ma deuxième maison. Je venais tous les soirs après le travail, je dinais avec lui, et je repartais quand il dormait. Depuis, je passe dire bonjour aux infirmières régulièrement. Mais je ne les retrouve pas toutes. Certaines sont parties ou ont changé de service; c'est dommage. En fait on est tous différent; moi ça me fait du bien de venir ici...Mais mon ami trouve ça trop dur...

Il l'interrompt

- c'est parce que c'est la première fois que je reviens que je trouve ça dur. C'est curieux que ce soit tombé un jour où vous offrez l'apéritif...C'est tellement décalé... Mais c'est chouette aussi et je ne vous cache pas que ce petit verre me fait du bien.

Comme pour confirmer ses dires,  il tend la main vers la bouteille et se ressert.

Cet homme et cette femme ne se connaissaient pas du temps où ils accompagnaient quelqu'un jusqu’aux extrémités de la vie. Il se sont rencontrés plus tard, se sont racontés et se sont rapprochés. Ce n'est qu'au hasard d'un échange sur leurs histoires respectives qu'ils ont réalisé avoir parcouru le même chemin au même endroit. 


- ça nous a aidé à nous comprendre. Je crois que lorsqu'on est passé par là on n'est plus tout à fait le même.

Ils se regardent et se sourient. Elle finit son verre et lui prend la main. 


- tu viens, j'aimerais revoir la chapelle.

 - il y a une chapelle ici? Je n'y suis jamais allé.

D'un pas léger pour elle, un peu vouté pour lui, ils me quittent et traversent l'espace pour rejoindre la chapelle.

20 juillet 2015

Incompréhension

Je rencontre cette femme sur un banc. Elle accompagne son père qui arrive de l’hôpital. Le regard froid et le visage fermé, elle me bombarde de questions dont elle n’attend pas les réponses.

- Ils restent longtemps les gens qui sont seuls ? Un jour ou deux, pas plus j’imagine. On les laisse mourir de faim, une piqure bien dosée et au suivant ! C’est facile à ce rythme de rentabiliser un établissement !

Elle déborde de colère et d’angoisse. Je tente de comprendre d’ou lui viennent ces pensées ; De non dits en malentendus tout a mal commencé depuis leur arrivée. Pas de plateau repas pour leur père ; arrivé vers 13 heures, les soignants n’avaient pas prévenu la cuisine, ne savaient pas quel était son état, son père dormait et n’a rien demandé… « Si on était pas là ils le laisseraient mourir de faim ». Une demande d’oxygène à une aide-soignante qui leur propose d’attendre la visite du médecin pour un examen plus complet… « elle m’a dit qu’ici ils ne faisaient plus de curatif, que du palliatif, vous vous rendez compte ! Ils ne font plus de soins ici, ils vont le laisser étouffer »… Un peu plus tard une piqure de morphine pour soulager ses douleurs – « on ne connaît même pas la dose qu’ils lui ont donné ! Je ne les laisserai jamais lui donner de l’Hypnovel pour le tuer »…

Tout son corps est secoué de soubresauts ; elle ruisselle de peur. Lentement je reprends avec elle tous les propos tenus. Je tente de comprendre chaque incident et de lever les malentendus. J’essaie de lui rappeler l’objectif des soins palliatifs ; permettre au malade de rester en relation avec les siens, dans le meilleur confort possible ; prendre soin de lui mais aussi de sa famille, de sa femme, tellement épuisée que les soignants lui ont proposer de rentrer dormir chez elle (« ils n’ont pas voulu d’elle, ils la trouvent trop vieille, ils ont peur qu’elle les gène, alors que sa seule présence calme instantanément mon père »)…

Elle me regarde l’air dubitatif.

 - Vous êtes trop indulgente, vous ne savez pas ce qui se passe ...Ils ont une façon de présenter les choses…

Des phrases mal comprises, ou maladroites, des interprétations hasardeuses, guidées par l’angoisse… famille et soignants sont dans un face-à-face périlleux. Cette femme, pharmacienne, a toujours voulu connaître les traitements, les doses, tout maitriser, tout décider ; arrivée depuis quelques heures ici, elle se sent négligée, mise à l’écart.

Derrière nous, j’aperçois le médecin entrer dans la chambre du malade. Quelques minutes après, une infirmière vient chercher la jeune femme :

- Le médecin voudrait vous voir.

 Elle se lève, et la suit ; je la quitte en espérant que cette rencontre la rassurera et permettra de dissoudre tous ces malentendus toxiques. J'ai besoin d'un peu de calme.

9 juillet 2015

Le cycle de la vie

Je sors d’un accompagnement difficile et ai besoin d’un peu de temps pour moi. Descendre dans le jardin prendre l’air et regarder du vert m’apaise toujours. Aujourd’hui il fait un temps magnifique et en plus du vert, j’ai du soleil et une chaleur qui me fait du bien. Assise sur un banc, les yeux fermés j’entends les bruits autour de moi. Parmi eux une voix de femme qui parle à son bébé. Une voix jeune, douce, dont la musique m’apaise aussi. Au bout de quelques minutes j’ai envie de connaître le visage qui va avec cette voix. Une jeune femme est assise presque en face de moi et tient contre elle un bébé qu’elle nourrit. Elle me sourit :

- vous étiez avec mon père tout à l’heure, et je vous ai laissés parce que je sentais bien qu’il avait besoin de parler. Si vous voulez il y a de la place sur le banc.

Effectivement je reconnais la silhouette qui s’est éloignée de nous avec sa poussette… Je m'approche et m'assois près d'elle.

- ça fait du bien d’être dehors, et je suis plus tranquille ici pour la nourrir.

Sa petite fille a le visage collé contre sa peau et avale goulument sans se soucier de rien.

- J’avais tellement peur que ma grand-mère meure au moment de la naissance de mon bébé ! J’ai accouché dans l’hôpital où elle était. Pour mon père c’était pratique ! Mais pour moi… Beaucoup d’infirmières me parlaient des cycles de la vie ; une vie remplace l’autre. D’un bout de la chaîne à l’autre… Je passais mon temps à redouter chaque visite de mon père. Peur qu’il m’annonce que c’était fini ! Vous vous rendez compte, ça aurait été tellement dur si elle était morte à sa naissance. J’aurais eu l’impression que mon bébé la tuait un peu. Maintenant ma petite fille a un mois ; c’est pas encore très vieux mais nous commençons une vie ensemble ; je suis peut être égoïste mais aujourd’hui je suis prête. Je me dis que ma grand-mère l’est peut être aussi ; elle a eu une longue et belle vie. Je pense qu’elle a le droit de ne plus avoir envie de vivre. 

Son bébé a cessé de boire. Elle le tient droit sur ses genoux et lui maintient la tête en souriant. Avec sa main, elle lui caresse doucement le ventre.

- Vous savez, je crois vraiment que ma grand-mère voudrait partir, qu’elle est prête.  C'est mon père qui ne l’est pas ; c’est difficile pour lui ; il est divorcé depuis vingt ans, et il est fils unique. Sa mère… C’est un peu la femme de sa vie.

La jeune femme essuie doucement du pouce la bulle de lait qui nait sur bouche de son bébé.

A côté d’elle, et de sa minuscule fille, je goûte un instant à la sérénité de la vie naissante. 

1 juillet 2015

Attention

Plus de trois mois que cet homme est là. Jeune, actif, il est entouré d’une présence permanente de sa famille, de ses amis, de ses enfants ; je n’ai pas encore fait sa connaissance, mais j’entends parler de lui chaque semaine ; son âge,  sa profondeur et sa personnalité frappent ceux qui le croisent. Ce matin, personne n’est encore arrivé et le beau temps m’offre l’opportunité de sortir avec lui dans le jardin. Il faut dire que chez lui, l’appel du tabac est plus fort que tout. Dès que sa toilette est terminée et qu’il est prêt, il demande à sortir.

Je le retrouve tranquillement installé à l’ombre d’un arbre, un sourire aux lèvres et le regard lointain. Allongé dans son lit, il boit son café en fumant son premier cigarillo de la journée. Assise face à lui, je sens les premiers rayons du soleil me réchauffer.

Du haut de son lit, il rompt le silence :

- on pourrait se croire à la plage… la mer en moins… Faites attention vous allez attraper des coups de soleil!

Et c’est vrai que ce dimanche matin, pas de bruit de voiture, l’air est presque pur, le soleil presque chaud. Comme un avant goût des vacances.

Il salut les personnes qui viennent prendre l’air ; malades, familles, soignants, il paraît tous les connaître; un petit mot pour chacun, un sourire, une remarque. Autour de nous, le jardin commence à prendre un air de maison de campagne où chacun cherche son coin, fait son cercle, apporte sa chaise… Des cigarettes s’échangent, des gâteaux circulent, une femme propose un café… Monsieur D. observe tout.

- tiens ça m’étonne…

- quoi ?

- ce qu’elle vient de faire.

Il me désigne du menton une infirmière qui se lève et s’apprête à rentrer.

- elle vient d'écraser son mégot par terre ; elle ne fait jamais ça. D’habitude elle le jette dans le cendrier à sa droite…. Je la connais bien, je la vois tous les jours ; elle n’est pas sur mon service mais nous avons un peu les mêmes horaires de poison alors on bavarde parfois ; Elle est très gentille mais elle ne doit pas aller aujourd’hui pour avoir fait ça; Il y a des jours où ça doit être dur dans les équipes; tous ces malades qui souffrent… et plus même…

Ce "plus" reste suspendu dans l'air quelques minutes. Monsieur C. a vu ses voisins de chambre se succéder de part et d'autre. Il a entendu les proches pleurer; il sait que c'est un lieu où on vit et où on meure. Je soutiens son regard. il n'y a rien à ajouter.

Un peu plus tard, une bénévole vient nous rejoindre et partage avec nous un temps de cigarette. Monsieur D. échange aussi avec elle, avec légèreté.

Après son départ, il me précise :

- vous savez que c’est une femme extraordinaire. Elle s'est beaucoup occupée de malades du sida il y a quelques années. Elle est aussi partie au bout du monde avant!

En quelques phrases, il me raconte l’histoire de cette bénévole qu’il a pris le temps de connaitre… Je m’aperçois qu’il en sait plus que moi…

Petite leçon d’attention aux autres de la part de cet homme malade depuis dix ans, qui ne marche plus depuis trois mois et s’apprête à quitter les siens avant l’heure…

- je suis journaliste vous savez... Observer les hommes, les faire parler... c'est mon métier!