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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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20 novembre 2015

Pour un flirt...

Samedi matin.

Il est neuf heures du matin. Le service est calme, les bruits encore feutrés. Les malades sortent de leur nuit, certains heureux de mettre fin à une nuit de cauchemar, d'autre regrettant d'être déjà réveillés. C'est le week-end, temps des visites des amis ou des familles; pour ceux qui en ont. Temps de l’attente pour ceux qui sont seuls ; moins de soignants, moins de bénévoles…

Je pousse la porte d'une des chambres dont la lumière est allumée. Une odeur de café m'accueille et Monsieur V. me fait signe d'approcher.

C'est la première fois que je le rencontre, mais les équipes m'ont prévenue qu'il était gentiment confus. A la fois parfaitement cohérent dans ses propos et décalé par rapport à la situation.

Sa tête de lit légèrement relevée, il est installé confortablement, les deux mains croisées sur son ventre, son pyjama à peine froissé.

Ses premiers mots sont pour me dire qu'il est très solitaire et qu'il n'a pas besoin de visite puis il ajoute:

- votre regard et votre sourire me font un bien fou;

Moi qui m'apprêtais à le laisser à sa solitude, je lui propose de m'assoir près de lui et de rester un peu. Il sourit:

- je n'osais pas vous le demander.

Dans le silence qui s'installe, il semble avoir un peu oublié où il est mais surtout qui je suis. Il s'adresse à moi courtoisement, ne dit que des choses douces, profondes, sur la vie en général d'abord, puis sur moi; il enchaine les compliments, les sourires, les regards; il a l’œil qui frise gentiment…

De temps en temps je tente de dépersonnaliser les propos, je parle de nous, les bénévoles, et de la richesse de ce bénévolat, de la valeur de ce que nous recevons grâce aux malades et leurs familles...  mais je comprends vite que c'est inutile. Il na pas envie de revenir ici, dans son lit avec une bénévole. Il a décidé de séduire, de s'imaginer probablement ailleurs, dans une autre époque, avec une femme , et il poursuit son flirt aux accents de dix-neuvième siècle, avec des mots choisis, délicats; il me parle de ce temps partagé comme d'un moment de grâce, voudrait que nous restions là, tous les deux, main dans la main à contempler l'univers. Ses mains sont pourtant tranquillement croisées sur ses draps ; les miennes sur les accoudoirs…

- c'est merveilleux, tout est merveilleux. Quel âge avez vous?

A l'annonce de mon âge, il a l'air étonné et très déçu.

- je pensais que vous aviez beaucoup plus; nous sommes très loin l'un de l'autre...

Dans un autre contexte cette réflexion m'aurait peut être vexée... mais là elle me touche; il commence peut-être à revenir dans une réalité.

Il continue néanmoins à s'émerveiller de notre rencontre.

- Et si nous écoutions du Bach ensemble;

Il me désigne un lecteur de CD posé sur sa table de nuit ; je mets un disque de Bach et nous restons là à écouter la musique. Chacun de notre coté de la frontière, dans notre réalité propre. Il a les yeux fermés et un sourire aux lèvres.

- Bach c'est notre maitre à tous.

A la fin du morceau, il me regarde avec insistance et me dit tout bas :

- Je crois que nous devrions en rester là avant que je n'en dise plus. Je pourrai regretter des paroles qui pourraient vous mettre mal à l'aise.

Je comprends qu'il est temps de le laisser seul.

Je prends le temps de l'au revoir, et celui de le remercier pour tous ces mots gentils qu'il m'a dits.

Je sais bien qu'ils ne s'adressaient pas à moi, que monsieur V était ailleurs, dans un autre temps et un autre lieu. Mais notre rencontre lui aura permis de voyager et d'exprimer; elle m'aura permis d'entendre des mots doux.

Un peu de douceur dans ce monde de brutes….

9 novembre 2015

Elle sait … ou elle sait pas... ?

Comment faire lorsque la mémoire a disparu ?

Cet homme est désemparé ; assis sur le banc en attendant la fin des soins, il me fait part de ses questionnements.

Sa mère est atteinte de la maladie d’Alzheimer, et il ne sait pas vraiment où elle en est, et ce qu’elle comprend de ce qu’elle fait ici et pourquoi elle y est.

- Quand on n’a ni passé ni futur, vous pensez que ça a du sens de savoir que c’est la fin ? Elle ne peut pas quitter quelque chose, elle a déjà tout perdu. Je ne sais pas ce que je dois lui dire. Parfois les gens disent que les malades savent qu’ils vont mourir, qu’ils le sentent. Mais moi, je ne sais rien de ce qu’elle sait. Et je n’ai pas le courage de lui dire…Ni même d’aborder le sujet.  Si jamais elle ne sait pas c’est mieux pour elle non ?

Il me questionne sans attendre vraiment de réponse, mais n’a pas l’air très sûr de cette option.

Nous partons prendre un café au coin famille. Les yeux fixés sur sa tasse, il me raconte l'évolution de la maladie et son nouveau rythme de vie. Il est seul auprès de sa mère depuis déjà trois semaines; il partage avec elle ses fragments de lucidité dans le maintenant de sa mémoire ; ils n'ont plus d’histoire à raconter ni de souvenirs à partager ; pas non plus de futur à projeter. Simplement une suite de moments qui ne s'inscrivent nulle part. Il me confie se sentir bien auprès d’elle, pendant ces longues journées, à regarder ensemble la télévision, à parler de tout et de rien, mais surtout de rien…Et c’est précisément ce « rien » qui le bouscule. Il évoque son tiraillement entre son souhait de laisser sa mère partir le plus sereinement possible, sans angoisse de la mort ni peur de la séparation, et l’impression feutrée de ne pas être au plus juste dans sa relation avec elle. Est-ce le temps et le lieu pour « faire comme si » ? Comme si tout allait bien, comme si demain était un autre jour, comme si rien n’était en jeu dans ces moments partagés, comme si aucun des mots qui s’échangent n’était important, comme s’il n’y avait pas d’au-revoir à dire, pas de fin à leur histoire.

- Peut-être qu’elle le sait et qu’elle veut me protéger ...

Ce n’est jamais très simple de savoir qui accompagne et qui protège... Entre retenue et pudeur, cet homme tente de trouver une juste place, au plus près de sa mère, dans le respect de leur mode de communication mis en place depuis soixante ans…. Et avec la peur de passer à côté d’un espace de paroles en vérité.

- Nous avons toujours été très pudiques dans la famille, me dit-il en souriant.