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Accompagner écouter soulager… et vivre!
Accompagner écouter soulager… et vivre!
  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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18 octobre 2016

Mais alors.. qu'est ce qu'on va faire?

- Qu'est ce qu'on va faire? Vous savez vous ce qu'on va faire?

Madame S. m'accueille avec cette phrase qu'elle répète en boucle.

Je m'approche de son lit, et lui tends une main qu'elle garde. Elle me regarde l'air perdue.

- Je ne sais pas quoi faire.

 Je tente de savoir ce qu'elle aimerait faire.

- Si je pouvais je me jetterais par la fenêtre. Mais je ne peux pas faire ça n'est-ce-pas?

Sans attendre de réponse elle poursuit :

- Je ne peux pas faire ça à ma fille, elle a besoin de moi, je ne peux pas la laisser seule. Son mari l'a abandonnée avec deux enfants ; je ne peux pas la laisser; elle a besoin de moi. Qu'est ce que je fais là? Je ne peux rien faire; il faut que je rentre chez moi. Et d'abord vous êtes qui ? Vous êtes psychologue?

- Non je suis bénévole.

- Ah alors c'est mieux. Vous allez pouvoir me dire ce que je vais faire maintenant? Ça n'a aucun sens d'être là. Je dois rentrer à la maison. Le problème c’est que chez moi je ne peux pas être seule. Sinon, je vais très bien, je peux marcher, regardez, mes jambes bougent très bien.

Et elle joint l'acte à la parole et agite vigoureusement les jambes.

- Ma fille a besoin de moi et je vais mourir. Je ne supporte pas de lui faire de la peine. Elle va être tellement triste!

Madame S. semble désemparée.

- C'est comme pour ma soeur. Elle a eu un accident alors qu’elle m'avait demandé de venir la voir ; mais j’avais autre chose à faire. Et elle est morte. J'aurais pu éviter ça! Si j’avais été là ça ne serait pas arrivé. Mais j'ai été égoïste et je ne suis pas venue. Elle est morte à cause de moi. Et maintenant ma fille va être triste à cause de moi. Qu'est ce que je peux faire?

Le médecin entre dans la chambre. Son arrivée semble dérouter madame S. La même question revient "qu'est ce que je vais faire ?"

Je propose au médecin de les laisser mais il ne le souhaite pas. Il lui rappelle qu'elle est là parce qu'elle est malade, un problème au foie. Et qu'elle a mal.

Mais elle n’est pas d’accord, elle n'a pas mal du tout; elle veut rentrer chez elle et s'occuper de sa fille qui est toute seule avec ses enfants.

Le médecin pose doucement sa main sur le ventre de la malade.

- Vous n'avez pas une petite douleur ici?

Mais non, elle n'a pas de douleur; d'ailleurs elle n'a jamais eu mal là, elle va très bien et doit sortir pour aider sa fille.

- Vos petits-enfants ont vingt et vingt deux ans, ils peuvent aussi s'occuper de leur mère vous savez. Et votre fille est adulte; elle se débrouille dans la vie.

Madame S; me regarde :

- Mais alors.... Qu'est ce que je vais pouvoir faire?

Je quitte cette chambre sans avoir de réponse. Que peut faire cette mère pour ne pas se sentir responsable du bonheur de la fille qu’elle a mise au monde ? Comment peut-on ne plus être mère ?

Ici plus qu’ailleurs, je prends conscience de ce lien indissoluble inscrit au cœur de la maternité.
Mère un jour… 

3 octobre 2016

Apprentissage

Quatrième jour de stage pour ce jeune homme qui a choisi de faire de l'accompagnement en soins palliatifs. C'est avec moi qu'il va passer l'après-midi. Après avoir été simple observateur, restant en retrait pour laisser le bénévole référent mener la rencontre, c'est maintenant à lui de prendre l'initiative. Nous faisons le tour du service une première fois, puis une deuxième. Les chambres sont occupées par la famille, les malades nous tournent le dos, ou ils dorment. T. n'arrive pas à se décider ; ma présence l'intimide peut-être ; il ne sait pas où aller... Mais nous ne sommes pas pressés. Nous commençons un autre tour. Finalement il choisit une chambre dont la porte est déjà ouverte. Il avance de quelques pas, puis ralentit ; entre la porte et le lit l'espace est soudain très grand et long à parcourir. Il s'arrête à mi-chemin, tente un début de conversation - quelques mots - essuie un « oui » très froid accompagné d’un regard peu encourageant, et se retire doucement. Dans le couloir nous prenons un petit temps pour parler. Je réalise combien c'est difficile pour lui. Je me souviens de mes premiers accompagnements, de la peur, du doute. J'essaye de l'aider à prendre quelques repères. Vraiment entrer jusqu'au lit du malade, ne pas rester entre la porte et le lit dans ce no-man's land incertain; serrer la main, chercher le regard, établir un contact pour amorcer la rencontre. Et pourquoi ne pas demander au malade s’il a envie de présence ? Lui laisser cette part de liberté.  

Ensemble, nous essayons de trouver les clés qui pourront l'aider dans ce bénévolat, avec sa personnalité et mes années de pratique. La deuxième rencontre se fait auprès d'une jeune femme qui accompagne sa mère. La mère ne parle pas le français, et c'est avec la fille que T. discute. La rencontre est fluide, l'échange est intéressant, assez profond. Sont abordés le ramadan, la religion, la perte de la foi face à la maladie. Elle nous décrit sa famille restée au Maroc, parle sans tabou de la mort prochaine de sa mère, évoque son père qui n'est pas au courant. A l'arrivée des soignants, nous nous levons, et les quittons.

T est souriant, il a réussi à établir un contact, et mener l'échange. 

- Cette jeune femme avait vraiment besoin de parler. Elle m'a posé des questions mais n’a pas écouté mes réponses. C’est curieux non ? Elle est partie sur autre chose.

C'est vrai... nos réponses importent peu...

Il analyse un peu sa sortie de la chambre qui ne le satisfait pas complètement :

- J’aurais dû faire le tour du lit pour dire au revoir à la malade, je suis resté de l'autre côté, ce n'était pas très confortable ...

Ce garçon me touche, par ses doutes et ses observations. Il me ramène des années en arrière, à mes propres tâtonnements. Je réalise le chemin parcouru, la familiarisation avec le lieu, les soignants... Et cet éternel questionnement qui demeure, semaine après semaine, année après année... comment se risquer à la rencontre ?