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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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18 janvier 2016

Secret...

C'est le couple fétiche dans le service; il a quatre vingt- huit ans, et accompagne sa femme atteinte de la maladie d’Alzheimer.

Chaque jour lorsqu'il arrive, elle lui rappelle qu'ils doivent partir à la campagne voir le jardin et se promener.

Elle lui parle des fleurs qui ont dû pousser, et des mauvaises herbes qu'il faudrait couper. Il lui prend la main, ne répond pas. Assis à côté d'elle, bien calé dans un large fauteuil, un journal sur les genoux il reste là toute la journée à la regarder avec amour. Elle l'appelle mon chéri avec un sourire lumineux et un regard émerveillé...Puis se reprend en me parlant :

- les enfants m'ont dit que c'était ridicule de l'appeler toujours comme ça ; vous trouvez vous aussi?

Je n'ai pas le temps de répondre; Son mari la regarde, et répond à ma place :

- moi c'est comme ça que j'aime que tu m’appelles.

Il a dit ça d'une voix profonde et douce;

Je suis presque intimidée d'être là, tant leur complicité et leur tendresse sont intimes.  Tant leurs sentiments ont l'air frais et neufs, comme deux jeunes fiancés qui se découvrent. Pourtant, les cartes et photos de la chambre racontent une autre histoire; des enfants, des petits enfants, une maison au murs de pierre, des arbres aux troncs noueux... Tout me raconte une longue histoire de vie qui vient doucement s'échouer ici. Je me demande quel est leur secret pour avoir l'air si amoureux et émerveillés, dans cette situation, au bout de tant d'années.

L'heure des soins est arrivée et nous sommes invités à sortir;

Lentement Monsieur T. s'extirpe avec difficultés de son fauteuil - n'oublie pas ta canne - heureusement que tu es là - à tout à l'heure mon chéri ! ... Et me rejoint d'une démarche glissante.

Il s'assoit immédiatement sur le banc; la position debout doit être pénible. En le regardant de plus près, je réalise que sa femme est beaucoup plus jeune que lui.

Assise à ses côtés, je l'écoute  me parler de leurs longues années de vie, riches et heureuses;

- Nous avons eu tellement de chance de nous rencontrer.

Il part silencieusement dans ses pensées; j'ai envie de lui demander combien de temps, mais je le sens déjà trop loin...

Puis il revient à moi et rajoute en souriant:

- Ce qui est merveilleux c'est qu'elle ne souffre pas; physiquement bien sûr et ça c’est essentiel,  mais aussi moralement... Elle ne se souvient pas qu'elle est paralysée. Du coup elle peut s'imaginer marcher avec moi... Et je la laisse rêver, ça ne fait pas de mal. Il faut bien que cette maladie ait des bons côtés.

Il soupire, et reprend avec un regard pétillant :

-  Je vais vous faire une confidence...Il y a une chose qui est très dure pour moi...  Vous savez ce que c’est ?

J’ai une multitude de réponses à faire, mais je choisis de n’en faire aucune.
- Ce qui est plus dur, c'est que comme elle oublie tout, je suis obligé de la séduire à nouveau tous les matins.

Et il éclate de rire.

C'est donc ça leur secret...

 

Merci à tous et chacun pour votre aide à la diffusion de ce blog

5 janvier 2016

Ma plus grande aventure

La chambre est dans la pénombre, et en entrant je mets un peu de temps à reconnaitre madame L. assise près de la fenêtre.

Elle me tend la main lentement, et me précise "je suis fatiguée aujourd'hui".

Nous avons déjà discuté quelques fois, de petits échanges faits de presque rien,  de presque tout. Un début de conversation, autour d’un livre, rien de très personnel mais assez pour se reconnaître aujourd’hui et me sentir accueillie.

J'essaie de savoir si elle a envie d'un peu de présence; après m'avoir dit qu'elle n'en avait pas besoin, elle me propose de m'assoir deux minutes. Je prends une chaise face à elle,  et les mots s'installent avec nous. Tous doucement, très pudiquement, elle raconte son quotidien ici depuis plus de quatre semaines;

Elle se rappelle de son arrivée, de son étonnement devant l’accueil, les sourires des soignants…

- vous êtes la deuxième personne que j'ai rencontrée. La première c’était un homme qui devait être infirmier, en tous cas il avait une blouse blanche, mais je ne l’ai pas revu depuis.  Et il faut quand même que je vous raconte….

 J'avais remarqué votre badge, avec votre prénom sur la première ligne et votre nom de famille en plus gros en dessous. Le lendemain j'ai rencontré un homme qui avait le même nom de famille que vous ... Ca m’a étonnée et je me suis dit qu'il était beaucoup trop vieux pour vous... j'ai mis trois jours à comprendre que ce n'était pas votre nom de famille mais celui de votre association !

Cette anecdote la fait rire aux larmes et semble libérer quelque chose chez elle; le rire crée une complicité parfois, et elle en profite pour me parler de son fils unique. Il a trente deux ans et vient de lui présenter son amie; et elle lui plait.

- Je suis contente de le savoir avec elle; c'est la première fois qu'il me présente quelqu'un. Il m'a dit qu'il voulait se marier.... c'est de la folie quand on y pense, moi je n'ai jamais franchi ce pas.... Mais pour lui, ça me rassure; parce que vous savez...Ici j'ai du temps pour réfléchir, et quand je regarde ma vie, ce que j’ai fait, ce par quoi je suis passée avant d'être malade, je peux vous dire... Mon fils c'est ma plus grande aventure. J'ai fait beaucoup de choses, beaucoup vécu, j'ai voyagé dans le monde entier, dans des conditions parfois assez périlleuses... Mais vraiment, la maternité.... quelle découverte! Je ne savais pas ce que c'était, n'avais aucune idée de toutes les difficultés que je rencontrerai, je n'imaginais pas à quel point son adolescence serait difficile, et à quel point je pourrais douter de tout. Mais je ne savais pas combien c'était la plus extraordinaire des aventures. Dire que pendant des années j'ai dit haut et fort que je n'aurais jamais d'enfant... Quel manque ça aurait créé dans ma vie!

Madame L. repose la tête sur son fauteuil, ferme les yeux et esquisse un sourire. Tout bas, comme pour elle même, elle rajoute :

- c'est vrai que c'était fou !

Dans le silence je la laisse s'évader. Il fait maintenant nuit dans la chambre. Les deux minutes proposées auront duré une heure; les bruits de la cuisine annoncent le diner. J'attends pour la quitter que les soignants apportent son plateau.