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Accompagner écouter soulager… et vivre!

Accompagner écouter soulager… et vivre!
  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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16 juin 2026

J'ai cent ans !

- J'ai cent ans !

Ce bel homme allongé sur son lit m'annonce cela avec une certaine fierté. Il faut dire qu'il ne les fait pas, malgré sa place en soins palliatifs.

- Aujourd'hui ce qui m'importe ce sont mes filles. Elles s'occupent de moi mais je leur complique la vie. J'ai eu une vie heureuse, une jeunesse terrible mais une vie heureuse. J'ai des enfants et des petits-enfants qui vont bien...

Il revisite sa vie, me parle de sa femme qu'il a perdue il y a huit mois, sans pouvoir aller lui dire au revoir - "c'était tellement triste. Nous avons eu une  longue et belle vie tous les deux. Plus de soixante-cinq ans ensemble;  je n'ai qu'une hâte maintenant c'est de retourner la rejoindre et la revoir. Ma vie est trop longue ici."

Il parle de lui, revient sur sa jeunesse sans rien m'en dire d'autre que la souffrance, mais il ne veut pas en parler- je vais pleurer sinon. Nous restons ensemble tous les deux, moi écoutant une vie remplie d'amour et de douceur, lui probablement habité par d'autres images qu'il ne veut pas évoquer. A mon départ, il me serre la main, sans vouloir la lâcher, et ferme les yeux.

- J'ai eu une enfance terrible mais je ne veux pas en parler;

Je le quitte, un peu "intranquille" ; je me demande si je n'aurais pas dû l'interroger sur cette enfance dont il ne voulait parler, tant elle semblait habiter chaque parcelle de son esprit. Mais j'ai pour principe de ne pas questionner, et de laisser venir les mots au choix de mon interlocuteur. Je le regrette presque. Peut-être la parole l'aurait elle libéré? Je suis partagée et cet homme occupe mon esprit pendant mon trajet de retour.

Le lendemain je suis de permanence à l'unité. En passant dans le couloir je suis interpellée par une femme vive, petit gabarit nerveux, cheveux savamment décoiffés et lunettes d'écaille rondes.

- Vous êtes bénévole; alors je vais vous dire, arrêtez de venir voir mon père pour le faire parler de sa vie. Ma soeur l'a retrouvé en larmes hier soir, il avait raconté des choses très douloureuses de son enfance. Il ne faut pas qu'il parle de ça ; il ne s'en remet pas. Quand il était jeune, il  a ouvert la porte à un milicien et  a vu son père partir avec eux. Il n'est jamais revenu. Nous vivons avec ça depuis notre naissance. Nous n'en pouvons plus de porter ça en famille ! Il ne faut pas poser de questions à mon père sur sa vie.

Je l'écoute un peu déstabilisée par son agressivité et je précise que c’était moi la bénévole d'hier, que je n'ai posé aucune question mais que son père a choisi de raconter sa vie. Qu'il n'avait été question que d’une relecture heureuse de sa vie conjugale, de ses enfants, et qu'à aucun moment il ne m'avait parlé de son enfance sauf pour dire qu'elle était terrible et qu'il ne voulait pas en parler;

La femme me fixe, étonnée. Elle reprend :

- Je n'en peux plus; j'ai mis ma vie entre parenthèses pour m'occuper de ma mère qui a été malade pendant dix ans. Maintenant c'est mon père. Je suis épuisée; je suis seule avec ma soeur ; mes enfants vivent à l'étranger, avec  mes petits-enfants, je n'ai personne ici.

Elle parle sans s'arrêter, me précise qu'elle a rendez-vous avec le psychologue dans quelques jours. Elle se calme.

Une heure plus tard nous sommes toujours toutes les deux dans le couloir, debout devant le poste soignant, mal installées mais je ne trouve pas l'espace pour lui proposer de s'assoir sans l'interrompre. La chambre de son père est maintenant libre, les soins sont finis. Elle me quitte.

- Je crois que je comprends mieux à quoi vous servez. Et je comprends que vous ne lui avez pas posé de question.

Je m'autorise à lui dire que peut-être son père a besoin de raconter ce qui fut le traumatisme de sa vie. Qu'il ne l'avait pas fait avec moi mais que peut-être en parlera-t-il avec un autre, quand ce sera le bon moment pour lui  ; que dire les choses à un étranger, hors de la sphère familiale, peut être une façon de se libérer sans le faire peser encore sur ses enfants qui portent ce drame depuis leur naissance. La femme est apaisée, elle sourit.

- Vous avez surement raison. Désolée de m’être emportée, après avoir parlé avec vous je comprends mieux l'utilité de votre présence.

12 novembre 2024

Au funé

Sa femme vient d'arriver ce matin, il l’a accompagnée, a rencontré longuement le médecin,  est resté avec sa femme pendant le déjeuner, et maintenant son épouse dort, épuisée par le transport, le déménagement, et toutes ces nouvelles têtes qu’elle va devoir apprendre à connaître.

Monsieur T. est assis sur un banc, les yeux dans le vague. Il accroche mon regard et me fait signe d’avancer.

- Vous faites partie des bénévoles dont on m’a parlé c’est bien ça ?

Je me présente et lui propose d’aller prendre un café au coin famille pendant la sieste de son épouse ;
- elle a l’air bien ici, enfin nous verrons, au début c’est toujours bien.  

Il me fait parler de la maison, du nombre de chambres, du nombre d'étages, des noms des services.. mais je vois bien qu'il n'écoute pas. Ses yeux regardent partout, chaque personne qui passe, les soignants, les visiteurs. Il dresse une oreille pour tenter de saisir les propos de la famille d’à-côté, remue son café sans le boire…

Je me tais.

Mon silence semble le ramener à moi.

Il reprend

- il faut que je visite le funérarium.
J’avoue que c’est la première fois que l’on me fait cette demande à l’entrée. C'est abrupt.

- Vous êtes sûr? Ce n'est pas une demande courante.  Peut être pouvons nous d’abord faire un tour de la maison.

- Oui, je suis sûr. Pour le tour de la maison je pourrai le faire n'importe quand et tout seul. Il faut que je m'organise et que je sache comment on fait, et où elle va; enfin où elle ira après. Vous savez où c’est ?

- Oui

- Alors accompagnez-moi !

Je comprends que ce n’est pas une option.
Ensemble nous descendons les escaliers, et je me prends à rêver d’une chambre mortuaire qui serait au dernier étage, ce serait tellement plus lumineux.

L'escalier me parait bien long, et les étages bien bas. Inconsciemment je ralenti le pas. 

Monsieur T. est à mes côtés, il regarde tout, lit les plaques sur les différentes portes que nous croisons avec application, « parking », « sortie de secours », « salons de présentation»

La porte à pousser est lourde. Nous entrons dans ce lieu,  où il fait froid malgré les dessins, les fleurs et l’éclairage chaleureux. Je tente de savoir si un des agents funéraires est là, pour pouvoir répondre aux éventuelles questions mais je ne vois rien ni personne. Monsieur T.  marque un temps d'arrêt. Comme au coin famille, ses yeux regardent tout, il touche le dossier d’un fauteuil, jette un œil à un cahier mais ne l’ouvre pas, se rapproche d’une fontaine à eau mais ne se sert pas. Il apprivoise le lieu, se projette peut-être. Il n’y a pas de famille en ce moment, je peux le laisser faire connaissance avec le lieu puisque cela lui importe.

Le temps passe, monsieur T. jusqu’à présent silencieux semble se rappeler ma présence. – C’est ici que ma femme sera alors. Je pourrai aller la voir quand elle sera morte ?

Je lui montre les salons de présentation. Il se dirige vers les portes, s’arrête puis recule. Jusqu’à la sortie.
- Je crois que nous pouvons remontrer maintenant.

Nous laissons l’espace des morts pour remonter dans les services vers les vivants. Il ne parle pas, souhaite un nouveau café. Assis au coin famille, il me regarde.

- Merci de m’avoir accompagné. J’ai besoin de ça, de voir les lieux de mettre des images pour me préparer ; finalement ce n’était pas morbide en bas, pas du tout. Je pense que j’appréhenderai moins lorsqu’il faudra aller la voir.
Il me sourit - premier sourire depuis notre rencontre – boit son café sans plus se soucier des familles autour de nous.
- Et maintenant je vais aller apprivoiser sa chambre, mais là, c’est plus facile ! Mon épouse veut que je lui rapporte des photos, les soignants lui ont dit qu’on pouvait les coller sur le mur, nous allons devoir en choisir. Nous en avons tellement !
Et c’est un homme heureux de ce petit projet qui s’éloigne de moi pour retourner dans la chambre.

 

27 septembre 2024

Il fait si froid ici

Madame D est morte au petit matin. A ses cotés, sa fille l'a accompagnée depuis des semaines sans relâche. Chaque jour, elle arrivait - le plus tôt possible - disait-t-elle, et repartait après le diner. Discrète, elle ne posait aucune question ou presque. Sa mère et elle, c’était un couple depuis tellement d’années, qu’elle n’avait pas besoin de demander. Depuis quelques années, elle voyait, depuis quelques semaines, elle savait. Lorsque madame D. a rendu son dernier souffle, sa fille était là pour le recueillir. 

Le corps de madame D a été descendu il y a quelques heures au funérarium et l’agent funéraire vient de l’installer dans un salon de présentation. Comme chaque jour, depuis des années, madame D. attend sa fille. Sa fille qui est dorénavant seule. Pas de famille, pas d'enfant, pas de travail, tout ce qui faisait son quotidien depuis trois ans se retrouve étendu sous un drap. Assise devant le salon de présentation, elle attend que l’agent funéraire vienne la chercher. Face à son isolement, je viens lui proposer de rester près d'elle.

- vous feriez ça ? Parce que j’ai peur de rentrer dans cette pièce.  Il fait si froid ici.

Nous entrons et retrouvons sa mère, bien installée au milieu de la pièce. Sa fille choisit une chaise et la rapproche de sa mère.

Assise face à sa mère, je l’écoute me parler de ce qu'elle vit.

- Maman a tellement lutté pour moi ! Je lui ai dit qu'elle pouvait partir, que j'étais prête, qu'elle allait vers la lumière et la paix. Que papa l'attendait là-haut. Je l’ai bien vue, elle a combattu toute la nuit et c'est moi qui suis KO. Je suis comme rouée de coup. Je n'entends rien. Je me souviens, quand mon père est mort je n'étais pas là, mais il m'a envoyé un signe. J'étais chez moi, et je suis tombée sur une vieille photo de mon enfance, que j’avais complètement oubliée. Et au fond de moi, j'ai tout de suite su qu'il se passait quelque chose. Mon père s'est endormi pour sa sieste et ne s'est pas réveillé. C'était doux. J’étais en action de grâce tout le  temps. Il était beau, apaisé, il n'avait pas souffert. Et moi j'étais bien.

Elle se tait et regarde en direction de sa mère. Elle avance une main vers elle mais arrête son geste.

- Mais là, j'ai l'impression que c'est moi qui suis morte. Les soignants m'ont dit qu'elle n'avait pas souffert. Je les crois, elle a un beau visage paisible que je retrouve comme avant. Vous ne trouvez pas qu’elle a l’air bien ?

Elle a raison, le visage de sa mère est lisse, détendu, elle semble dormir paisiblement ;

- Mais si vous saviez, pour moi, c'est tellement dur. Je n'ai plus rien, plus personne. Et ce silence ! Je n’ai pas l’habitude, on parlait tout le temps quand on était ensemble ! Même hier, presque jusqu’à la fin elle m’a parlé !

Mais là, c’est tellement aride ce silence, de ne pas l’entendre.

Le ton de sa voix se fait plus ferme, suppliant :

- Parle-moi maman, dis-moi que tu es bien. Je ne sens rien. Seulement le bois. Je n'ai que la croix. Je suis cloué contre le bois de la croix.

Les Pompes funèbres m'ont dit qu'ils devraient à nouveau déshabiller maman pour lui faire des soins de conservation. Mais elle est tellement belle là, les soignants l'ont préparée, lui ont fait sa toilette, l'ont habillée, je ne veux pas qu'on l'embête à nouveau la pauvre. Mais je ne veux pas non plus la retrouver toute abimée jeudi pour la mise en bière. Je ne sais pas quoi faire. Si maman était là elle saurait; c'était une femme tellement vivante, elle prenait toutes les décisions pour nous, et moi je suis restée l'éternelle petite fille. Je ne vais pas savoir. Vous feriez quoi à ma place ?

La fille de madame D. parle, sans s’arrêter,  à moi, à sa mère, au ciel. Elle pleure et sourit en regardant sa mère, lui caresse le visage, remet le col de son chemisier.

- Tu es belle, je te retrouve. Regardez, elle n'a aucune trace d'agonie, et pourtant elle a tellement combattu.

- Ma mère et moi, nous savions toutes les deux que nous allions nous retrouver là. Elle allongée sans vie, et moi debout. Seule. Je vais avoir besoin d'aide. De tellement d'aide.

 

12 août 2024

Sanatorium

Monsieur T. ne parle que de demain ; de la vie, du foot, de ses mots croisés. Assez isolé il est heureux du passage des bénévoles. Nous échangeons depuis de longues minutes, une rencontre légère, une discussion qui fait passer le temps. A aucun moment il n’évoque sa maladie ni les raisons qui l’ont amené ici.

Au milieu d’un commentaire sur le journal télévisé – qui accompagne notre échange -  il sort son portable et ouvre des applications.
- Attendez, il faut que je vous montre quelque chose.
Je m’approche de lui, pensant voir une photo en rapport avec son commentaire, et regarde l’image qu’il affiche. Une photo de son pied et d’une escarre digne des dictionnaires médicaux de mon enfance. Je sens son regard posé sur moi, peut être à la recherche d'une réaction de dégout. Je tente de ne rien montrer et lui exprime ma compassion.

Il fait défiler les images, du plus ancien au plus récent, - ça me permet de suivre l’évolution-  A chaque fois qu’ils viennent changer le pansement, je prends une photo. Impressionnant non ?

- impressionnant

C’est le mot…

- Ha mais je n’ai pas mal du tout vous savez !

J'ai du mal à le croire en voyant les dégâts, mais cette phrase me conforte un peu. J’ai quand même hâte que le défilé de photos se finisse.

Il repose son téléphone, l’air satisfait et regarde vers la porte de sa chambre.

- J’aime bien laisser ouvert et voir les gens passer ; c’est plus gai.

De  nombreuses personnes sont regroupées un peu plus loin.

- A les voir tous comme ça, passer et repasser, c’est qu’il doit y avoir un mort.

Je ne réponds rien; la malade de la chambre d'a coté est effectivement morte ce matin. Sa famille est nombreuse et occupe tout l'espace.

- vous savez, je suis là depuis un mois et à la chambre d’à côté, il y a déjà eu plusieurs malades qui sont passés, et ils ne sont pas repartis sur leurs deux pieds, vous pouvez me croire. Il y en a même un que j’ai vu partir sur un lit. Raide comme la justice. Maintenant je suis trop fatigué pour sortir de la chambre, même en fauteuil mais il y a encore quinze jours j’étais souvent au coin café.

 

Un jeune homme passe devant sa chambre, jette un œil vers nous ; ses yeux sont rougis.

- Lui il ne trompe pas, on voit bien qu’il a perdu quelqu’un

Monsieur T. est factuel, observateur.

- Ils attendent; je crois qu'il y a un  sanatorium à côté d’ici. En bas peut-être.

- Un sanatorium ?

- Non, pas un sanatorium, mais je ne trouve plus le mot !  Comment on dit déjà? Là où on met les morts.

- Un funérarium ?

- Ha oui c'est ça,  là où on fait bruler les corps. Il paraît qu’il  faut attendre trois heures pour bruler complètement un corps, vous le saviez ? Trois heures c’est très long quand on y pense. Surtout pour ceux qui attendent parce que pour celui qui brule faut espérer que le temps ne compte plus.

Je ne sais pas vraiment si il fait de l’humour noir ou s’il réfléchit tout haut.

- Alors vous voulez dire un crématorium?

- Voilà c'est ça; un crématorium. Tous ces gens qui sont là  doivent attendre que le corps ait fini de bruler

- Je pense qu’il n'y a pas de crématorium ici.

- Peut-être pas ici mais un peu plus loin. Ils attendent, ça se voit. Ils repartiront quand ils auront l’urne. 

Il ouvre le tiroir de sa table de nuit.

- A propos, il faut que je vous montre ma cigarette électronique. J'ai acheté ça depuis que je suis arrivé ici. C'est très bien, regardez!

Je ne suis pas sure d’avoir saisi le « à propos » mais pas mécontente de le voir changer de sujet, je le regarde me faire une démonstration.

Il ouvre la boite, me démonte sa cigarette et me décrit chaque partie. Vante l’efficacité du produit, le goût, la fumée…

- Je n’essaye pas, dans la chambre en principe je n’ai pas le droit, mais je vous assure que c’est très agréable.

Il est toujours aussi factuel et descriptif , quelque soit le sujet. C'est assez déroutant !
Nous sommes bien loin du sanatorium, du funérarium ou du crématorium. Bien loin du corps mort, des photos de ses escarres. Bien loin de la mort elle-même.

Je me demande souvent quel chemin prennent les pensés pour faire de telles associations.  

4 avril 2024

Sans mots

Madame B. peut parler, et le fait d'ailleurs à mon entrée. Elle me désigne la chaise sur laquelle je m'assied, m'accueille d'un « bonjour madame » clair et joyeux, me regarde et prend ma main. 
Elle ferme les yeux, signe pour moi que les mots ne sont pas nécessaires pour le moment. Elle pose ma main sur son drap et caresse doucement le dessus de ma main, glisse ses doigts sous mon bracelet, prend son temps. Comme une exploration, elle me visite à sa façon ; en douceur nous faisons connaissance. Pendant plusieurs longues minutes nous resterons ainsi, sans parler, simplement dans un langage des mains, légères, confiantes. Puis madame B. ouvre doucement les yeux et me dit :

" il me semble que nous sommes dit bien des choses ainsi"

Je ne peux qu'acquiescer. Sans un mot, nous nous sommes dit bien des choses de ce qui peut circuler entre deux personnes, de ce réconfort que peut être de sentir un être présent auprès d'un autre, de cette communauté d'humanité que nous formons dans cette chambre, malgré nos différences, notre part d'inconnu. Nous n'avons pas besoin de mots pour savoir que l'une a besoin de l'autre et que le réconfort et le partage sont de part et d'autre. Par ce geste enveloppant, elle me donne accès à sa sensibilité, et rejoint la mienne.

Je regarde cette vieille dame qui s'assoupit. Ses doigts ne bougent plus, nous avons déjà fait connaissance, elle garde seulement ma main dans la sienne comme celle d'une vieille amie, et je profite de sa quiétude pour me ressourcer à son contact. Sa confiance, son silence et la douceur de sa main me font du bien. A l'entrée des soignants, elle ouvre un œil, retrouve sa voix claire et joyeuse, me remercie d'être venue et rajoute "je t'aime".

Il est clair que ce "je t'aime" s'adressait à la personne qui occupait son rêve, mais je le prends quand même...

16 février 2024

Elle sait.

« Tu devrais aller voir madame N. Elle s'ennuie beaucoup ici et voudrait faire un tour au jardin. On l'a installée dans un fauteuil, tu peux y aller »

Une petite mission, proposée par un soignant, c’est toujours appréciable.

La chambre est dans la pénombre et une jolie et frêle dame est confortablement assise, face à la fenêtre, un plaid sur les genoux. 

J'entre avec ma proposition de sortie, mais elle n'a pas du tout envie d'aller se promener.

- Je suis trop fatiguée, je n'ai pas envie de me lever;

Je lui précise pourtant que ma proposition portait sur un tour en fauteuil, dans lequel elle est déjà installée mais cela ne l'inspire pas ;

- Plus tard peut être.

Elle ne semble pas non plus avoir envie de compagnie – je me repose-, je la quitte donc un peu à regret, cette promenade me tentait bien… Encore une fois je touche du doigt l’ici et maintenant de notre bénévolat. Avec les soignants elle souhaitait aller au jardin, quelques minutes plus tard, l’envie était partie, le projet aussi.

Le « plus tard » sera l'heure du diner et les soignants me proposent de lui tenir compagnie. L’occasion pour moi de reprendre une rencontre qui n’a pu se faire. 

Et c’est une chance, cette femme est charmante. Confuse et charmante!

Elle m'accueille pour une petite visite qui durera des heures; Je l'aide à diner, son plateau est rempli, d'assiettes qui me paraissent très pleines pour son petit gabarit,  et comme elle oublie qu'elle est en train de diner, je dois sans cesse la ramener vers son assiette. Madame N. a surtout envie de parler;

- Regardez, mon muguet, c'est mon fils qui me l'a apporté. Il est beau non? C'est pour souhaiter une année de bonheur; une année... quand on est ici c'est insensé non.

Je laisse le silence s’installer un peu, madame N regarde son assiette et choisit des carottes.

Quelques minutes plus tard une infirmière entre lui apporter ses médicaments ;

- Ha voilà les médicaments. J'en ai gouté de pires ; et surtout avec tellement  d’effets secondaires. Terribles ! Mais ma chance c'est qu'ils m'ont guérie. ça a été dur mais maintenant c'est fini je suis guérie.

Elle me regarde en souriant, une étincelle dans les yeux. Je ne suis pas sûre qu’elle y croie vraiment. L’infirmière nous salut et repart.

Madame N. la suit du regard, lui demande de laisser la porte ouverte et reprend :

- Nous sommes ou ici? C'est bien une maison de repos ?

J’esquive un peu

- C’est une maison médicale ; et j’espère que vous pouvez vous y reposer.

- Ha oui, pour le repos c'est formidable.
Entre deux minuscules bouchées madame N. jette un regard dans le couloir

- Vous la connaissez la dame qui vient de passer ? Elle est curieuse; Elle fait comme si elle ne savait pas; je crois qu'elle sait mais soit elle n'a pas envie de répondre aux questions, soit elle ne veut pas dire qu'elle sait ; mais c’est clair, elle sait.

J’essaie de comprendre :

- Cette dame que je ne connais pas, vous pensez qu’elle sait quoi?

- Elle sait c’est tout.

Je lui sourit. Elle me le rend. Nous savons toutes les deux. Mais il n'est pas toujours besoin de nommer les choses.  

8 janvier 2024

Nous faisons tous semblant non?

Pendant la réunion de transmission, un malade en chaise roulante frappe doucement à notre porte. Il a besoin d'un masque pour sortir dans le jardin. Au regard que m'adresse un infirmier, je comprends qu'un accompagnant serait le bienvenu. Je quitte la réunion pour accompagner cet homme au jardin. Il fait un froid de glace mais qu'importe, la cigarette ne devrait pas être longue.

Installés dans le jardin nous faisons connaissance. Monsieur G. est un homme d'une quarantaine d'années, souriant et prêt à vivre chaque minute. Je le regarde sortir une cigarette roulée dont la forme conique éveille ma curiosité.

- C'est du cannabis ?

- non c'est du cannabidiol du CBD si vous préférez !

Tout en tirant sur cette "cigarette" monsieur G me raconte sa vie chaotique, ponctuée d'excès en tous genres.

- Le CBD a été ma bouée de sauvetage ; avant je fumais plus de deux paquets de cigarettes par jour. Depuis que j'ai découvert le CBD je ne fume plus de cigarette. Enfin un peu puisqu'il faut quand même mélanger le CBD avec du tabac, mais rien à voir avec la consommation que j'avais. Vous connaissez ? C'est en vente libre vous savez.

C'est ainsi que je prends un cours sur les différents composants du chanvre, les modes de récolte, les mélanges, l'extraction des substance psychotropes ou non.

- Avec un ami, nous avons ouvert un magasin de CBD il y a quelques mois, nous sommes pionniers à Paris sur ce marché !

Il évoque leurs sources d'approvisionnement, des différents modes de consommation...

- Moi je préfère le fumer, c'est le meilleur.

Sa cigarette se consume très lentement, s'éteint souvent. Il se détend, s’appuie sur le dossier de son fauteuil en fermant les yeux, il semble bien malgré le froid.

- J'ai beaucoup moins mal avec ça et il y a moins d'effet indésirables que la morphine. Si j'avais connu ce produit avant je ne serais surement pas là aujourd'hui. Mais c'est comme ça. Je ne sais pas très bien pour combien de temps je suis là…

Il se tait, souffle sur sa cigarette à nouveau éteinte sort son briquet et reprend.

- Mais je crois que je ne veux pas savoir ? j'ai tellement peur en réalité, que je joue à faire semblant ; c'est ce que nous faisons un peu tous vous ne croyez pas ?

- Faire semblant ?

- Oui, faire semblant de ne jamais mourir. Parce que sinon la vie serait… insoutenable. Que ce soit demain ou dans dix ans, nous allons tous y passer ; pourquoi ce serait plus angoissant pour moi que pour vous ? Moi au moins je sais à peu près quand ça va arriver. Pas précisément bien sûr mais j'ai une tendance qui se dessine... vous comprenez ce que je veux dire ?

- Je comprends parfaitement !

- En attendant j’évite d’y penser. Pour ne pas pleurer. Pour mes parents je sais que c'est difficile ; je les vois rarement. Ils auraient aimé que j'ai un enfant, pour faire perdurer le nom, c'est un nom à rallonge … et comme je suis fils unique il va s'éteindre avec moi. Maintenant je me dis que j'aurais dû mais je n'étais pas prêt, j'avais une vie complètement déstructurée. Heureusement un de mes amis est venu me chercher, m'a proposé un boulot, au bout de quelques années il m'a proposé de m'associer, et j'ai sorti la tête de l'eau. C'était trop tard pour ma santé, mais j'ai eu de belles années avec lui. L'excitation du lancement d'une entreprise, les premiers recrutements, l’effervescence dans le magasin, la crainte d’être en rupture de stock, le comptage de la caisse le soir. La joie de voir que ça marche ; on était fébriles ! bien sûr il y avait aussi les erreurs de recrutement, et les tensions de trésorerie quand il fallait aller acheter la matière première. On ne se fournissait qu'en France, en allant directement à la source. Je crois que c’était ce que je préférais, découvrir des petits producteurs, nous faisons de belles rencontres dans un tout autre univers que notre microcosme parisien, de grandes virées qui duraient quelques jours. C’était du travail et pourtant j'avais toujours une impression de vacances, d’évasion. Nous traversions des paysages magnifiques, et on rentrait le portefeuille vide et le coffre plein. C'était tellement excitant de participer à cette aventure ! Je n'ai jamais vraiment remercié mon ami de m'avoir offert cette chance ; il faudra que je le fasse tant que je le peux encore.

Une heure plus tard nous sommes toujours dans le jardin, sa cigarette est finie, mais il n'a pas envie de rentrer. A ses côtés, transie de froid, j’ai découvert un nouvel univers et lui ai permis de s’évader quelque temps de sa chambre…

Il évoque encore quelques clients, certains avechumour, je réalise la diversité des consommateurs…

- Bon, je pense qu’il est temps de rentrer si vous ne voulez pas quitter ce monde avant moi, vous avez l'air frigorifiée ! Merci de m’avoir accompagné !

23 octobre 2023

La paix !

Cette semaine le service dans lequel je suis est plein, et très chargé. Des patients compliqués, lourds en soin ou seulement complexes en personnalité, des familles très demandeuses d’informations et assez méfiantes. Les soignants sont fréquemment sollicités et leurs réponses mises en causes. -  dites au médecin que je veux le voir – ils sont tous fatigués. Lors de la réunion de transmission les soignants me demandent d’aller voir monsieur T.

- il est en colère cet homme, et on n'y arrive pas. On ne fait que le strict minimum, et même ça il trouve que c’est trop. Je n’ai pas l’impression qu’il soit douloureux mais il souffre c’est certain.
L’assistante sociale a tenté de le rencontrer pour réfléchir au temps d’après, tenter de retrouver son jeune frère de soixante-trois ans. Mais monsieur T n’a pas voulu en entendre parler ; Le médecin lui a proposé le passage de la psychologue mais il s’est fermé immédiatement – je ne suis pas fou, et je n’ai pas envie de parler.
L’infirmière m’incite quand même à pousser sa porte.

- Je me dis qu'il a peut-être envie de parler ; mais je te préviens si c'est comme nous, tu risques de te faire sortir.

Ce ne sera pas la première fois, se faire sortir fait partie de notre quotidien. Je n’hésite pas longtemps, finalement quel est le risque ?

La chambre est dans la pénombre, mais je vois les yeux de monsieur T. grand ouverts.

Je frappe et rentre en montrant un pas assuré et une voix heureuse de le rencontrer ; il me regarde d'un œil noir ;

- Vous êtes qui ?

Je répète ma présentation déjà faite en entant.

-  A oui, bénévole… ça pullule ici. Vous voulez quoi ?

- Rien je viens vous rencontrer.

- Et alors ?

- Et alors si vous avez envie de présence et de discuter je reste, si vous voulez rester tranquille je sors.

- C’est morne comme proposition.

C’est vrai que vu de son côté ma proposition ne doit pas faire rêver…

- De quoi auriez- vous envie ?

- La paix . La paix , la paix, la paix.

Il a presque crié.


- Alors je vais vous laisser tranquille.
Je regarde autour de moi, remarque un plateau avec une tasse de café presque vide sur sa table et propose de le débarrasser. Au moins je ne serai pas venue tout à fait pour rien.

- Si vous avez fini votre café je peux rapporter votre plateau. Vous aurez plus de place.

- le jus de chaussette vous voulez dire !

Il repousse le plateau vers moi d'un geste décidé et se rallonge dans son lit. Il relève la tête et me regarde d’un air mauvais :


- De la place pour quoi faire ?

- Poser votre téléphone, faire vos mots fléchés …  

- C’est ça, c’est ça…

En m'approchant pour le débarrasser de son café et de ma présence je rajoute :

-  Je vous souhaite que la journée de demain soit moins grise qu'aujourd'hui.

Ma phrase le surprend. Il regarde par la fenêtre où le soleil se couche lentement ; les couleurs sont douces et il a fait un temps radieux toute la journée ;

- vous appelez ça une journée grise ? vous n’avez pas regardé dehors ?

- Je ne parlais pas du temps.

- Et de quoi alors ?

- de votre humeur.

Les mots sont sortis tous seuls, je les regrette déjà mais je me rends compte que son agressivité m’a atteinte malgré moi.

- Si vous croyez…

Il ne finit pas sa phrase. Ma remarque l’a visiblement décontenancé. Mon plateau à la main, je recule lentement, je l’imagine assez facilement m’envoyer un verre d’eau à la figure. Il en a la force et la détermination… mais au lieu de ça, je vois un léger sourire se dessiner sur son visage. Une esquisse...
Monsieur T me regarde et me tend la main ; c'est presque un doux au revoir. Peut-être un début de relation. Je ne pousse pas plus loin, un sourire c’était déjà inespéré à mon entrée.
- Au revoir monsieur

- C’est quoi déjà votre nom ? Ha oui vous me l’avez déjà dit.

Je referme la porte, je me demande ce que sera notre prochaine rencontre. S’il y en a une.

 

5 septembre 2023

Et voila, c'est demain.

Elle est assise droite sur un banc, les mains posées sur ses genoux. Un visage gracieux de vieille dame, des boucles d'oreilles en forme de perle, du rouge à lèvres. Elle attend en fixant son thé trop fumant pour le boire. Nos regards se croisent et je vois qu’elle m'accueille d’un geste.

Quelques mots de présentation lui sont suffisants pour pouvoir raconter.

- ça fait dix jours que mon mari est ici. Ce matin il a vu le médecin, ils ont longuement parlé d’après ce que j’ai compris, et il m’a dit que c'était pour demain.

Madame J. doit trouver mon regard interrogatif, elle rajoute :

-
Il va partir demain. Il a tous les critères. Maladie incurable, souffrance psychologique extrême, pronostic vital à court terme, je crois que c’est comme ça qu’ils disent. Pour la maladie, je ne peux pas discuter, c’est vrai, ça fait trois ans qu’il se bat… pour la souffrance, il n’y a que lui qui peut le dire. Moi je vois que depuis qu’il est ici, il a l’air mieux… Au moins physiquement. Mais c’est facile à dire pour moi, c’est sûr... je suis seulement à côté, pas dans son corps et encore moins dans sa tête. Visiblement les médecins sont d'accord avec lui sur la souffrance. Ils pensent que c'est mieux pour lui si ça s’arrête maintenant. Il ne se supporte plus comme ça, de voir son corps qui ne lui répond plus ; il n’arrive pas à accepter la dégradation, la dépendance, le temps qui n’a pas de sens, voir arriver la mort… il veut partir alors ils ont décidé ensemble avec les médecins et c'est prévu pour demain.

Je la laisse reprendre son souffle et me retiens de lui demander des précisions. Je comprends qu’une sédation profonde et continue jusqu’à ce qu’advienne le décès a été décidée, mais en l’entendant formuler les choses, son vécu est différent, la décision sonne comme une mort provoquée. Je la regarde fixer le sol, essuyer une trace avec sa chaussure, soupirer, et souffler sur son thé. La fumée embue ses lunettes, elle esquisse un geste d’agacement, repose sa tasse. Je sens que chaque parole lui coute mais elle a besoin de parler.

- Avec mon mari, ça fait des mois qu'on parle de ce moment. Je ne peux pas dire que je n’étais pas au courant de ses souhaits. Il avait même parlé d’aller en Suisse, mais c’était une petite discussion comme ça, qui revenait de temps en temps. On en parlait tranquillement c'était loin, toujours plus tard. Il a fini par ne plus parler d’aller à l’étranger, au fond je crois qu’il n’en a jamais eu envie. Je ne sais pas pourquoi, trop compliqué, trop tôt, peut-être trop tard maintenant. On vivait les jours qui venaient les uns après les autres, finalement pas si mal que ça. A nos âges de toutes façons on ne prévoit pas de faire des voyages au bout du monde ni des fêtes jusqu’à l’aube. Tout ça on l'a déjà fait largement. Alors la vie n’était pas si différente. Une petite vie de petits vieux, ralentie, avec toujours la maladie, plus ou moins présente mais supportable… il a pu rester à la maison jusqu’à maintenant, il a évité les traitements violents et les effets secondaires, grâce à son grand âge ! Enfin c’est toujours pareil, je dis ça mais c’est lui qui le vit … et il n’en peut plus je suis obligée de le reconnaître. Il se met même en colère, lui qui était l’homme le plus doux de la terre. Il dit que c’est maintenant qu’il veut que ça s’arrête. Il a demandé une sédation – quel mot affreux- je savais qu’il l’avait en tête, qu’il la demanderait un jour, mais vous savez, quand on y est... c'est autre chose. Je n'arrive pas à me dire que ce jour c’est demain. 


Elle parle comme si on allait faire une injection létale à son mari.

- Je n'arrive pas à accepter ; je le laisse faire, c'est son choix, mais ça fait soixante ans qu'on est marié. Autant vous dire toute une vie. C'est terrible cette échéance qui est décidée comme ça. Pourquoi demain, et pas après-demain ou aujourd'hui ?

Elle me demande la date du jour. Ma réponse ne semble pas lui évoquer quoique ce soit.
- Si encore c’était une date pour nous… mais demain ce n’est rien. Un jour comme un autre. C'est son choix et je dois l'accepter mais au fond de moi j'aimerais que rien ne soit décidé. Que le temps ne nous appartienne pas. Parce que c'est ça la vie. Le temps ne nous appartient jamais n'est-ce pas.

J'acquiesce. Ici plus qu'ailleurs le temps nous échappe, un allier ou un ennemi contre lequel on ne peut combattre. Je tente une maladroite ouverture sur le délai entre la mise en place de la sédation et le décès, un temps possible…. mais elle ne m’entend pas. Elle le sait déjà et ce n’est pas son sujet, je n’aurais pas dû.

- Et pourtant du temps, on en a eu ensemble ! et du bon !

Pour la première fois depuis le début de notre échange madame J. me regarde et son regard s’anime.

En quelques mots, nous voilà parties toutes les deux sur le chemin de leur histoire, de pays en pays, d'enfants en enfants, dans un rythme léger et ponctué d'anecdotes drôles, musicales, professionnelles. La vie. J'en oublie presque le début de notre échange, la souffrance de cette femme tant son histoire de vie est heureuse et riche. Elle boit quelques gouttes de son thé qu'elle tient précieusement entre ses mains.

- Et voilà. Tout ça c’est fini demain.

Elle se lève, pose délicatement sa tasse encore pleine, et se dirige vers la chambre de son mari sans nous laisser le temps d'un au-revoir.

 

27 juillet 2023

En trois morceaux...

J’entre dans la chambre d’une femme aux cheveux blancs et au sourire charmant et lui propose une présence qu’elle accepte.

Sa chambre est bien rangée, sur le mur quelques photos, un dessin d’enfant, dans le coin un lit replié indique la présence d’un proche à ses côtés la nuit. La personne que je rencontre n’est pas isolée, et inconsciemment cela me fait du bien. Je m'installe sur le fauteuil qu'elle me désigne, près d'elle. 

- Je suis un peu perdue ; je ne sais même plus si nous sommes le matin ou l'après-midi. Vous le savez, vous ?

- Nous sommes en milieu d’après-midi

- Ha, vous avez de la chance de savoir ça ! Je suis perdue, et J'ai froid aux mains; mais c'est normal j'ai les mains en trois morceaux.

Elle tend une main vers moi ; je la rassure sa main est bien en un seul morceau.

Ma remarque la fait sourire ; Dans le même mouvement, je lui propose de vérifier l'autre ; elle rit. Ses mains dans les miennes elle se détend un peu et commence à me parler de son séjour ici. Elle se dit bien installée, et très entourée par les équipes, gentilles et compétentes rajoute t-elle. Pourtant quelque chose semble l'inquiéter ;

- Vous croyez que si on entre ici en trois morceaux on ressort un jour en trois morceaux ?

Cette question assez obscure me laisse sans réponse, j'aimerais bien savoir interpréter ces paroles. Ces trois morceaux représentent surement quelque chose pour elle, ou parleraient à un psychologue ou un psychanalyste, un psychomotricien saurait  peut-être l'aider à la ressouder dans son esprit... mais moi, je ne sais pas quoi en faire... 

- Je ne sais pas. Vous êtes inquiète ?

- Très !

Son regard change, passe d'inquiet à grave :" C'est la fin" ajoute-t-elle dans un souffle.

Elle lâche mes mains, pose sa tête sur l'oreiller et reprend :

- Je vais partir ; mais pour aller où ? mystère…

Je garde un silence prudent. Partir pour toujours ? partir pour rentrer chez elle ? partir en Ehpad ? en maison de repos ? En regardant cette femme toutes les options me paraissent envisageables.

- Mon mari vient dormir ici tous les soirs. La première nuit on était tellement content d'être à nouveau tous les deux ! cela faisait longtemps avec l'hôpital tout ça... du coup on s'est houspillé toute la soirée ! vous comprenez, il ne met jamais l'assiette où je veux !

Elle affiche un sourire d'ange en me disant cela. C'est probablement un sujet récurrent de leur histoire de vie.

- Mais vous savez, il faut faire attention ; il ne faut pas qu'on soit trop ensemble quand même ; parce que sinon ça abime. Tout le temps tous les deux, collés serrés, c’est trop à nos âges ! on finit par se crisper sur des petites choses…


- Comme la place d’une assiette par exemple ?

- Oui … enfin ce n’est pas une si petite chose quand j’y pense ; si mon assiette n‘est pas au bon endroit je ne peux pas manger correctement, toujours à cause de cette main en trois morceaux…

Elle agite devant ses yeux une main, hésite, soulève l’autre en la regardant attentivement, semble chercher celle qui est en morceaux, puis les repose.


- Mais c'est bien qu'il dorme ici quand même. Dites-moi, je suis un peu perdue, on est le matin ou l'après-midi ?

- L’après-midi, il est presque cinq heures.

- Ha tant mieux, il va bientôt arriver alors !

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