J'ai cent ans !
- J'ai cent ans !
Ce bel homme allongé sur son lit m'annonce cela avec une certaine fierté. Il faut dire qu'il ne les fait pas, malgré sa place en soins palliatifs.
- Aujourd'hui ce qui m'importe ce sont mes filles. Elles s'occupent de moi mais je leur complique la vie. J'ai eu une vie heureuse, une jeunesse terrible mais une vie heureuse. J'ai des enfants et des petits-enfants qui vont bien...
Il revisite sa vie, me parle de sa femme qu'il a perdue il y a huit mois, sans pouvoir aller lui dire au revoir - "c'était tellement triste. Nous avons eu une longue et belle vie tous les deux. Plus de soixante-cinq ans ensemble; je n'ai qu'une hâte maintenant c'est de retourner la rejoindre et la revoir. Ma vie est trop longue ici."
Il parle de lui, revient sur sa jeunesse sans rien m'en dire d'autre que la souffrance, mais il ne veut pas en parler- je vais pleurer sinon. Nous restons ensemble tous les deux, moi écoutant une vie remplie d'amour et de douceur, lui probablement habité par d'autres images qu'il ne veut pas évoquer. A mon départ, il me serre la main, sans vouloir la lâcher, et ferme les yeux.
- J'ai eu une enfance terrible mais je ne veux pas en parler;
Je le quitte, un peu "intranquille" ; je me demande si je n'aurais pas dû l'interroger sur cette enfance dont il ne voulait parler, tant elle semblait habiter chaque parcelle de son esprit. Mais j'ai pour principe de ne pas questionner, et de laisser venir les mots au choix de mon interlocuteur. Je le regrette presque. Peut-être la parole l'aurait elle libéré? Je suis partagée et cet homme occupe mon esprit pendant mon trajet de retour.
Le lendemain je suis de permanence à l'unité. En passant dans le couloir je suis interpellée par une femme vive, petit gabarit nerveux, cheveux savamment décoiffés et lunettes d'écaille rondes.
- Vous êtes bénévole; alors je vais vous dire, arrêtez de venir voir mon père pour le faire parler de sa vie. Ma soeur l'a retrouvé en larmes hier soir, il avait raconté des choses très douloureuses de son enfance. Il ne faut pas qu'il parle de ça ; il ne s'en remet pas. Quand il était jeune, il a ouvert la porte à un milicien et a vu son père partir avec eux. Il n'est jamais revenu. Nous vivons avec ça depuis notre naissance. Nous n'en pouvons plus de porter ça en famille ! Il ne faut pas poser de questions à mon père sur sa vie.
Je l'écoute un peu déstabilisée par son agressivité et je précise que c’était moi la bénévole d'hier, que je n'ai posé aucune question mais que son père a choisi de raconter sa vie. Qu'il n'avait été question que d’une relecture heureuse de sa vie conjugale, de ses enfants, et qu'à aucun moment il ne m'avait parlé de son enfance sauf pour dire qu'elle était terrible et qu'il ne voulait pas en parler;
La femme me fixe, étonnée. Elle reprend :
- Je n'en peux plus; j'ai mis ma vie entre parenthèses pour m'occuper de ma mère qui a été malade pendant dix ans. Maintenant c'est mon père. Je suis épuisée; je suis seule avec ma soeur ; mes enfants vivent à l'étranger, avec mes petits-enfants, je n'ai personne ici.
Elle parle sans s'arrêter, me précise qu'elle a rendez-vous avec le psychologue dans quelques jours. Elle se calme.
Une heure plus tard nous sommes toujours toutes les deux dans le couloir, debout devant le poste soignant, mal installées mais je ne trouve pas l'espace pour lui proposer de s'assoir sans l'interrompre. La chambre de son père est maintenant libre, les soins sont finis. Elle me quitte.
- Je crois que je comprends mieux à quoi vous servez. Et je comprends que vous ne lui avez pas posé de question.
Je m'autorise à lui dire que peut-être son père a besoin de raconter ce qui fut le traumatisme de sa vie. Qu'il ne l'avait pas fait avec moi mais que peut-être en parlera-t-il avec un autre, quand ce sera le bon moment pour lui ; que dire les choses à un étranger, hors de la sphère familiale, peut être une façon de se libérer sans le faire peser encore sur ses enfants qui portent ce drame depuis leur naissance. La femme est apaisée, elle sourit.
- Vous avez surement raison. Désolée de m’être emportée, après avoir parlé avec vous je comprends mieux l'utilité de votre présence.