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Accompagner écouter soulager… et vivre!
Accompagner écouter soulager… et vivre!
  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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25 septembre 2022

Aimer jusqu'au bout

Depuis plus de quatorze ans, je vais à l'hopital toutes les semaines. Ni soignante, ni malade, ni famille, mon role est d'écouter et d'accompagner des personnes que je ne connais pas. Malades en fin de vie pour la grande majorité, familles et amis qui les entourent, équipes soignantes qui les prennent en soin.

Je n'ai pas de connaissance médicale, pas de formation de psychologue, j'entre dans les chambres, sans blouse de soignant ni projet pour la personne que je rencontre. Je viens en tant que membre de la société civile; celle qui vient signifier que le temps qui se vit peut avoir du sens au delà de la maladie et de la fragilité, et que nous serons là, quoi qu'il arrive, dans une attention constante et un non-abandon. Je suis formée à l'écoute, c'est pour cela que je suis là : écouter ce qui a besoin de se dire. Et lorsque je ne peux rien faire, ni rien dire,  je peux quand même être là, à côté, avec. Je peux être face à ce visage inconnu qui pourrait être moi, ou un de mes proches, qui est à la fois unique et chacun de nous, qui me rappelle la valeur de la vie, et l'importance de ne pas l'abandonner. 

Dans mon quotidien de bénévole, j'entends les pleurs, les plaintes, j'entends les joies, les rires et les angoisses; j'accueille chaque moment de vie, fait de petites joies et de souffrances, de rencontres de réconcilliations et de disputes, de colères et d'émerveillement. Peut-être est-ce cela qui me frappe le plus. Ce petit éclat de vie qui vient bousculer le "je n'en peux plus" et qui transforme la fin de la journée en un partage. J'entends aussi les silences. De celui qui ne peut pas parler, de celui qui ne le veut pas. Et face à ce silence, je ne me dérobe pas.

J'écoute celui qui voudrait tant mourir et celui qui voudrait vivre encore. Celui qui ne veut plus se réveiller demain, et celui qui attend sa femme lundi. Celui qui ne veut plus voir personne et celui qui organise son retour à domicile pour un week-end. Souvent il s'agit de la même personne. Vouloir et ne plus vouloir, etre convaincu, puis changer d'avis, une heure ou une semaine après. Chaque vendredi je suis face à la complexité de la pensée humaine, sa créativité, son ambivalence. Etre vivant, c'est avoir la possibilité de douter, de questionner, d'hésiter, de changer d'avis, et quel que soit le temps qu'il reste, je vois ce champ des possibles s'exprimer dans chacune des rencontres que je fais. 

Un malade disait à son arrivée "ici je vais mieux, je n'ai plus mal, je suis en sécurité et je suis redevenu quelqu'un" .

Redevenir quelqu'un, pour quelques heures, quelques jours, dans le regard des autres, de la société et surtout de soi-meme, n'est-ce pas ce dont chacun a besoin. Etre considéré comme une personne à part entière, digne d'attention et d'affection quel que soit son état. 

Face à un malade révolté, une famille disait " je voudrait tant qu'il nous laisse l'aimer jusqu'au bout". N'est ce pas aussi cela dont la personne a besoin? être aimée. Seulement pour qui elle est, au delà d'une quelconque performance, être aimée pour ce qu'elle a construit, partagé avec ceux qui l'entourent, permettre à sa famille d'approvoiser le temps, d'envisager la séparation, d'habiter le lieu et l'espace pour mieux accompagner sans se sentir seul face à la maladie et la mort.

Et lorsque le malade n'a personne autour, qu'il a eu un chemin de vie cahotique, en rupture, être là pour lui signifier jusqu'au bout qu'il fait partie de notre famille humaine. L'entourer, lui permettre de sentir la force du lien qui circule entre les êtres, pour qu'à cette extrémité de la vie, qu'il a menée dans un combat de chaque jour, il puisse enfin déposer les armes, et s'abandonner en confiance et en sécurité.  

 

8 septembre 2022

Inaptitude

Il est des journées qui nous confortent dans le bien fondé de notre bénévolat et certaines qui nous bousculent.  

Aujourd’hui, pendant les transmissions, les soignants évoquent deux personnes particulièrement fragiles ou angoissées auprès desquelles ma présence pourrait être aidante. Forte de ces informations, je visualise mon après-midi remplie de rencontres, et me dirige vers le coin famille. Là, un vieux monsieur très agité m'interpelle dans le couloir.

-  Madame ! vous direz à votre ami le bénévole d’hier, vous savez l'homme grand qui est passé hier matin qu'il ne faut pas entrer dans la chambre de ma femme. Il voulait lui offrir un bouquet de fleurs ; des fleurs ! dans son état ! c'est plein de microbes ; vous lui direz de ne pas entrer, c'est incroyable ça ! Depuis quand on entre comme ça dans les chambres ! Je vous interdit d’entrer dans la chambre 2...

Je reçois cette remarque en pleine face, sans avoir le temps ni de répondre, ni même de m’approcher suffisamment pour tenter d’établir un échange. Il a déjà tourné le dos, et s’est dirigé vers l’ascenseur. Près de moi, une famille prend le café, et murmure en le suivant des yeux. J’ai la désagréable impression qu’ils adhèrent à la remarque de cet homme.

Je m’éloigne et tente de dissiper cette agitation qui m’a atteinte. Je retiens le numéro de chambre pour ne pas y aller et me recentre sur les demandes des soignants. Ils m’ont confié une malade qui a besoin de présence, je me dirige vers sa chambre et frappe doucement. A son oui, je pousse doucement la porte, mais immédiatement j’entends une cavalcade derrière moi, une femme me bouscule et entre à ma place suivie de deux hommes qui ne me regardent pas, entrent et referment la porte, me laissant dehors sans un mot.

Derrière la porte fermée, face à ces deux expressions d’hostilité successive, je commence à me demander de quoi sera faite cette après-midi, qui ne ressemble en rien à ce que j’avais projeté. J’ai besoin de prendre un petit temps, et pars préparer un café. Des simples gestes pratiques et mécaniques qui m'aident à retrouver du calme; parfois être "dans le faire" a du bon.

Un enfant de trois ans est en train de courir autour de la table. Son père, un très jeune homme le regarde. Il a les traits tirés. Au moins, personne ne recule à mon arrivée…

Je lui propose un café ;

- Non merci j'en ai trop déjà bu.

Il prend son fils par la main mais reste près de moi.

- Vous accompagnez quelqu'un ? 


- Oui, depuis une semaine, mais plus aujourd'hui, ma femme est morte cette nuit.

Il a une voix fatiguée mais posée, qui ne tremble pas, et c'est moi qui tremble et qui n'ai pas de voix. Je le regarde - tellement jeune père, puis regarde son fils. L’enfant est joyeux, parle d'une voix légère, court partout. Je ne peux pas m'empêcher de voir en creux un orphelin, une vie fauchée, deux autres blessées, un père seul pour élever son enfant. Je cherche quelque chose à dire mais je reste muette à leurs côtés. Et je me sens tout d'un coup inapte à ce bénévolat, incapable d'aider, de me mettre un peu à distance pour compatir ou du moins l'exprimer. Le début de cette journée est trop violent, je ne trouve pas ma place. Je peux seulement aider le père à rejoindre l’escalier - mon fils ne veut pas d'ascenseur - lui tenir la porte, et lui serrer la main. Je sens qu'il a besoin de parler mais les premiers mots ne viennent pas et de mon côté je n‘en trouve pas.

Je regarde la porte se fermer derrière eux et tout d’un coup ma présence n’a plus de sens ; je me sens vide, déstabilisée, fragile, fatiguée avant même d’avoir commencé le moindre accompagnement.

Je retourne dans la salle des bénévoles. Ma coordinatrice est là, voit ma tête.

- Assieds-toi, tu n'as pas l'air d'aller.

Je n’ai pas envie de parler, pas encore, elle le sent, fait chauffer de l’eau et s’assoit. Sa simple présence est contenante. Je lui suis reconnaissante de ne pas parler ni vouloir me faire parler, et fais l’expérience d’une présence silencieuse. Mais au fond de moi une agitation intérieure et une immense lassitude me feront reculer devant les portes des malades. En retournant dans le service, je passerai le reste de l’après-midi sur une chaise dans le couloir, au cas où les soignants auraient besoin de moi. En espérant secrètement que ce ne sera pas le cas.