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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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19 septembre 2017

Séduire... c'est toute sa vie !

La femme de Monsieur C. est dans le service depuis plusieurs semaines. Je ne l'ai jamais rencontrée, mais tous s'accordent à admirer sa sagesse, sa poésie et son courage.

Son mari est tous les jours auprès d'elle et vient souvent me retrouver autour d'un café. Il vit lui aussi avec poésie et sagesse. Il écoute sa femme, la regarde pour ne rien oublier, écrit lorsqu'il rentre chez lui, pour que plus tard, elle lui tienne compagnie.

Leur histoire d'amour est palpable, au delà des mots.

Madame C. est en état précaire depuis deux jours. Plus de mots, plus de regards. Un souffle à accompagner. Toute la famille se resserre. Sur le banc en face de la chambre, un vieux monsieur joue avec sa canne. C'est le beau-père. Il est là, sans entrer, parce qu'il n'en a pas encore envie. Il vient simplement accompagner son fils. Lui montrer qu’il est là, qu'il l'attend. Et il a besoin d'être accompagné lui aussi. Il me sollicite, pour une petite discussion, me parle de lui qui devrait être à la place de sa belle-fille - mais voyez vous Madame, on ne choisit pas. Et pourtant, j'ai plus que l'âge de ne plus être là –

Cet homme a besoin d'être regardé comme il a du l'être il y a de nombreuses années. Besoin d'être admiré, désiré, aimé... Le beau-père de madame C. est un charmeur.

De ceux qui ont l'oeil qui frise dès qu'une femme s'approche, qui ont besoin de se sentir vivants dans une relation de séduction. Un jeu sans gagnant, un échange au ton léger et jamais déplacé, dont chacun connaît les codes ; c'est ainsi qu'il conçoit la rencontre. Ma présence auprès de lui l’aide à s ‘évader un peu de son banc inconfortable.

Quelques minutes après son fils arrive et le regarde avec tendresse.

- Je vois que tu as trouvé quelqu'un avec qui passer le temps !

Et s'adressant à moi :

-  Mon père a toujours aimé parler aux femmes; il a du beaucoup vous charmer. Il m'étonnera toujours; je ne le connais que comme ça.

Je ne décèle aucune animosité dans sa voix, aucun reproche. Il ne semble pas trouver cette attitude  déplacée en ce lieu ni en ce temps de la fin de vie. Il regarde son père en souriant, et lui  propose d'entrer dans la chambre:

-  elle est très calme maintenant, et j'ai l'impression qu'elle entend. Tu peux venir lui dire au revoir parce que je pense que tu ne la reverras pas.

Dans un mouvement lent où pèsent les ans, le père se lève et s’incline vers moi dans un respectueux baisemain.

- Vous savez madame, son épouse, c'est une femme tellement formidable... comme vous!

- Allez viens papa.

- Mes hommages madame, j'ai été ravie de faire votre connaissance.

Monsieur C. emmène son père vers la chambre, en ressort et revient vers moi;

- mon père est incorrigible! J'espère qu'il ne vous a pas importunée... Il a tellement besoin de séduire! C'est toute sa vie.

 

7 septembre 2017

#dédicace

J’aime les familles nombreuses et les mélanges de génération. Je l’avoue c’est ma faiblesse. Je sais pourtant que tout n’est pas rose, qu’elles renferment parfois des douleurs inavouées, des jalousies destructrices, des silences trop lourds ; mais c’est plus fort que moi, ici mieux que nulle part ailleurs, les familles nombreuses me rassurent sur l’humanité.

Dans cette chambre la porte ne peut rester fermée plus d’une minute. Les gens entrent et sortent, doucement dans un gracieux ballet. Il y a tous les âges, toutes les tailles, et une ressemblance frappante comme une marque de fabrique. Pas vraiment physique. Chacun a son style, sa personnalité mais un je-ne-sais-quoi dans la façon d’être, l’intonation de la voix,  les fait se rejoindre.

Hors de la chambre des groupes se font et se défont, entre joie des retrouvailles et tristesse d'un adieu à venir. Les jeunes se tiennent la main ou se prennent par l’épaule, les plus vieux sont pudiques, moins de gestes, mais des mots. Ils parlent doucement et se meuvent sans bruit. Même les plus petits ont senti qu’en ce lieu, le temps était différent. Ils ne courent pas dans les couloirs, attendent d’être dans le jardin pour se retrouver entre cousins et jouer. Le reste du temps ils viennent dans la chambre, les plus tendres s’assoient sur les genoux de leur arrière-grand-mère et lui parlent. Certains lui caressent la joue, ils sentent bien qu’elle est triste. Parfois ils pleurent un peu, pas trop longtemps parce que leur malade chéri ne souffre pas, et qu’il est heureux d’avoir toute sa famille autour de lui. Et puis on leur a expliqué : c’est la vie.

Ils sont là, depuis une semaine, depuis que leur arrière-grand-père, grand-père, père, mari est arrivé ici. La chambre est colorée de fleurs et de dessins d’enfants. Au coin famille ils ont apporté du café et du thé, laissant à disposition des passants quelques boites de biscuits dans lesquels les enfants n’hésitent pas à piocher. Dans cette chambre la sonnette reste muette. Il y a toujours quelqu’un pour aider, déplacer un oreiller, donner de l’eau, redresser le lit, et si nécessaire aller demander de l’aide aux soignants. Ils sont tellement nombreux que lorsque l’un ne va pas, un autre vient l’aider. Parfois ils sortent dehors et leurs voix portent plus loin. Ils fument des cigarettes et rient en se rappelant le passé. Ils pleurent aussi discrètement, pudiquement, librement. « Il aura eu une belle vie – c‘est bien que tu aies pu venir – ta fille a tellement grandi – maman est formidable » Autour du malade, chacun prend son tour. C’est le temps des au-revoir, dans l’émotion, et la sérénité. Ils lui parlent, le remercient de ce qu’il leur a donné, de ce qu’il a construit, rappellent une anecdote, un moment vécu avec lui. Chacun le sait, ce départ est juste. Il a l’âge, une belle vie et une magnifique famille ; des fils solides, responsables, pères de famille, des filles toniques, piquantes, colorées, toujours impeccable, une ribambelle de petits-enfants et arrières petits-enfants joyeux et source de vie, une femme droite, croyante, confiante ; elle reste en permanence dans la chambre, dort ici, « depuis le temps qu’on vit ensemble ».

En passant devant cette chambre, je sens leur douceur, leur tendresse, leur force, et certains jours, je leur en vole un peu.

Ils me font du bien.