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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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18 mars 2016

Vous prendrez bien un peu de fromage ?


- J'attends le match. Ma femme m'a appelé pour me donner l'horaire, et c'est à 17 h sur la cinq. 

Monsieur F est très affairé… Ses yeux vont de la télévision à la télécommande et d’un geste il m’invite à m’approcher.
Je regarde ma montre -cinq heures- et lève les yeux vers la télévision… J'y vois un documentaire animalier bien loin du foot... enfin me semble t'il. Mais Monsieur F. est patient ; la télécommande à la main, il touche tous les boutons et s'étonne "qu'elle" ne réponde pas; Au bout d'un moment je comprends que c'est son téléphone qu'il pense manier; je lui montre le téléphone sur sa table...

Il est très confus mais connaît le numéro de sa femme par cœur et me demande de l’appeler. Au bout du téléphone personne ne répond.
Il s'étonne, raccroche et reprend la télécommande.
Il est cinq heures cinq ; Le coup d'envoi a dû être donné... Mais les animaux courent toujours dans la savane sans que cela ne semble perturber monsieur. Il se tourne vers moi :
-Vous aimez le foot ?
Je ne peux pas vraiment dire oui... Je m’inquiète parce que le match a dû commencer et lui propose de chercher sur une autre chaine, mais il n'écoute pas ma réponse ;
- Et le fromage corse ? vous aimez le fromage corse ? Le fromage corse vous connaissez ? ouvrez le frigidaire. Regardez en bas.
Nous quittons le foot…
Je m’exécute et il se penche pour regarder ce que je trouve. Tout en bas il me montre une boite en plastique enfermée dans un sac. Dedans, je devine la forme d'un fromage.
- Ouvrez … allez, ouvrez !
A l'ouverture, une violente odeur de fromage ayant bien vécu se répand dans toute la chambre ; je m'empresse de refermer.
- Ha vous sentez ? ça c’est du fromage ! prenez-le. Vous le mangerez chez vous !
Alors que je décline sa proposition il s'énerve un peu :
- Vous êtes têtue quand même ! mais puisque je vous le dis, prenez-le ! Pourquoi vous ne voulez pas le prendre ?
Il me faut beaucoup de persuasion pour lui expliquer que ne rentrant pas directement chez moi, je ne peux pas me promener avec un fromage de ce type dans mon sac. Même boite fermée, il alerterait tout l'entourage.
Il capitule et les yeux rivés sur la télé et ses paysages, il change de sujet :
- vous êtes nombreux ici à venir nous voir… C'est votre métier ? … Ha bon, vous faites aussi autre chose ? Mais vous vous embêtez tant que ça ?
Je dois avoir l’air étonnée de sa remarque ; il reprend sans me laisser le temps de répondre :
- Non mais je vous dis ça parce que le soir, il y a un homme qui vient ; il entre dans ma chambre, et il s'assied sur une chaise à coté de mon lit et il regarde la télé. Moi je lui demande s’il s'embête. Mais il me dit que non et qu'il est content d'être là et de regarder avec moi. Il me demande si ça me dérange qu'il soit là ; remarquez, moi ça ne me dérange pas, il ne fait pas de bruit, et on ne parle pas du tout. On regarde juste la télé et au bout d'une heure il repart. C'est étrange non ?
Monsieur F retourne à sa télévision, tente de changer les chaines avec son téléphone portable, prend la télécommande que je lui tends, puis la repose.
- j’aime bien les animaux. Mais quand même c’est étrange ce que vous faite non ?


Je le quitte, loin du foot, sans fromage, mais avec un certain amusement ; c’est l’occasion de réfléchir à mes raisons d’être ici… Est ce que je m’embête ailleurs ?

 

9 mars 2016

Histoire sans parole

Monsieur P. est aphasique. Aphasique... un mot dont je ne connaissais pas la signification avant d'arriver ici. «Aphasie : perte complète ou partielle de la parole ».

Ce monsieur que je rencontre a donc des difficultés à parler. Je sais que la rencontre risque d'être compliquée mais c'est aussi pour lui que je suis là. Et les mots ne font pas tout ; mais pour un premier contact, ils font souvent beaucoup. 

Cinquante ans, assis droit sur son lit, Monsieur P.  me regarde entrer en souriant. Il me montre la chaise près de son lit, prend la main que je lui tends pour un bonjour et ne la lâche pas. Je tente quelques paroles, essaye de deviner une réponse ; sa bouche fait quelques mouvements mais les mots ne viennent pas ; je sens aux mouvements de sa main qui deviennent plus brusques, et à son regard qui se noie qu'il est frustré de ne pouvoir répondre. C'est tellement difficile de ne pouvoir dire! Je comprends que la perte de la parole est totale et j'abandonne l'idée d'une conversation. C'est inutile et source de souffrance pour lui. Je lui propose de rester sans parler. Il me sourit, je crois deviner un oui dans son mouvement des lèvres, ou peut-être ai-je envie de le lire. Il ferme les yeux et repose sa tête sur l'oreiller. Je vois son visage se détendre et sens sa main bouger. Consciencieusement, il me parle avec sa main; Il touche chacun de mes doigts, qu'il prend entre le pouce et l'index, s'arrête sur chaque phalange, puis passe au suivant, comme un rituel. Je le regarde faire, un peu instable… Je me demande ce que verrait une personne qui entrerait, ce qu'il comprendrait de ce qui se joue. J’ai presque peur que quelqu’un arrive et pourtant il n’y a rien d’équivoque dans ses gestes ni dans son regard. Je prends conscience que c’est moi qui ai du mal à dépasser mes repères. Alors je décide de faire le vide, de ne pas chercher de mots, de ne pas vouloir maîtriser, je lâche prise et suis cet homme dans son histoire sans parole. Il abandonne mes doigts, touche ma paume, le dos de ma main, mon poignet. Il ouvre les yeux, me regarde et cherche mon autre main. Dans le silence, il passe de l'une à l'autre, comme une conversation qui ne peut se dire. Assise auprès de lui, le temps de l'étonnement et de l'ajustement passé, je regarde ses mains et les miennes qui semblent se parler.  Entre bien-être et frustration, nous restons tous les deux dans cet échange de gestes. Lui qui donne, moi qui reçois. Impuissants, silencieux, mais en relation.