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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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17 novembre 2016

Elévation

Il y a déjà plusieurs semaines que madame A. est arrivée, et son accueil toujours chaleureux me donne chaque fois l’impression de rencontrer une vieille connaissance. J’ai pris l’habitude de venir la saluer, entre bavardage rapide et longs échanges selon son envie.

Aujourd’hui je la retrouve bien assise dans son lit, parfaitement coiffée, une robe de chambre confortable et un châle sur les épaules. C’est une frileuse, elle le répète souvent, mais « ce n’est pas la maladie, je l’ai toujours été ». De cette maladie elle ne me parle jamais, comme si elle était arrivée ici par hasard, ou que nous étions dans une maison de repos ; et certains jours je me demande si ce n’est pas le cas tant son visage a l’air de respirer la santé. Seuls ses cheveux, très court et à l'orientation anarchique laissent deviner les séquelles d’une chimiothérapie.

Madame A. n'est pas exigente, mais parmi ses désirs il y a celui d’avoir un bénévole près d’elle pendant ses repas.

- C’est trop triste de déjeuner toute seule.

je lui tiens donc compagnie avec plaisir et regrette presque de n’avoir pas un plateau pour que la situation soit plus équilibrée. Il faut dire qu’elle ne cesse de s’extasier sur le contenu de son assiette…

Son dessert fini, elle replie consciencieusement sa serviette en papier, repousse la table pour avoir un peu plus de place et me tend un macaron.

- Vous savez ce qui me fait croire en Dieu ?

Cette phrase est tombée abruptement au milieu d’une discussion légère autour de ses vêtements devenus trop grands. Je me demande souvent comment se font les connexions dans le cerveau.

- C’est l’approche du beau. Quand je regarde un coucher de soleil, ou que j’écoute un chant d’oiseau, je suis saisie par la beauté. Cela nous dépasse tellement le beau, que c’est forcément de l’ordre divin. Et la musique. Ceux qui composent des symphonies, ils ne peuvent être que proche de Dieu.

Me viennent spontanément des images de compositeurs dont les comportements n’approchaient pas la sainteté mais n’en dis mot. Il y a quelque chose de tellement vrai dans ses paroles.

Elle me regarde avec un air très sérieux et continue :

- Les voix d’enfants par exemple. Elles sont aériennes, elles sont célestes. Quand vous écoutez des maîtrises d’enfant, vous entrez dans une autre dimension. C’est comme l’amour. L’amour ça nous dépasse. Quand je vois combien j’ai pu aimer… j’ai bien compris qu’il y avait là aussi quelque chose qui me dépassait. Totalement. Qui m’emportait. Même là où je ne voulais pas aller… Et j’y suis allée quand même…

Elle me sourit… et elle m’échappe. A voir son regard brillant, elle n’est plus avec moi, mais avec cet amour dont elle ne dira rien. Le silence se prolonge, léger, je me demande si elle a envie de rester seule mais n’ose pas interrompre son voyage ; Je n’ose même pas croquer dans mon macaron, elle a l’air si bien ailleurs…

- L’amour, le vrai, il n’est pas à échelle humaine. Si ? Qu’est-ce que vous en pensez ? Vous avez déjà aimé ?

Et avant que je n’aie le temps de lui répondre, elle ajoute :

- Vous verrez, ça vous arrivera un jour. Vous voulez un autre macaron ?

Nous avons quitté le divin… à moins que nous ne nous en approchions lentement.

 

3 novembre 2016

Ces gens-là

 

Madame C. s’est installée dans l'entrée. L'entrée c'est un lieu un peu particulier, premier endroit que voient les visiteurs en arrivant. Il se veut accueillant, rassurant et tente de ne pas ressembler à un hall d'hôpital. Des plantes vertes, de grands canapés, une table basse... et bien sûr un bureau d'accueil.

Madame C s'est réfugiée là mais elle ne vient pas d'arriver. Elle n'est pas malade non plus. La malade c'est sa sœur qui est ici depuis une semaine. Si madame C a eu besoin de se réfugier ici - me dit elle- c'est qu'elle n'arrive pas à rester en famille. Sa sœur est dans son lit dans le jardin, entourée de son mari, de sa fille et de quelques amis. Tous essayent de la faire déjeuner sans succès. Et pour eux, voir leur malade aimée ne rien manger c'est une souffrance terrible. Alors ils insistent, proposent et re-proposent, se relaient auprès d'elle pour la convaincre. La malade est tellement fatiguée, tellement nauséeuse que la première cuiller lui soulève le cœur. Elle tente de se faire entendre - je n'ai pas faim - je suis fatiguée - j'ai envie de vomir ; ses proches laissent leur cuiller quelques minutes et lui proposent de l'eau. Mais elle ne boit plus depuis deux jours. Ils essaient quand même, à la paille, mais la malade n'a pas la force d'aspirer. Alors ils tentent la petite cuiller, mais ça ne passe pas, ou à côté. Ils abandonnent l'eau puis reviennent à l'assaut avec du solide « Tu vas quand même prendre quelque chose… » Parce que ne pas manger, ça veut dire que c'est la fin, et ça, ils ne peuvent pas l'envisager.

Madame C. me raconte tout ça. Elle est en colère. Elle en veut à sa famille d'être « si primaire, si bêtement focalisé sur le matériel ». Elle se drape dans des généralités : « les gens croient que sans boire pendant trois jours on meurt, mais ces gens-là, madame, ils n'y connaissent rien », et m’expose des grandes théories sur le corps et la force de l'esprit ; elle me parle du jeûne, essentiel dans certaines civilisations, du bien qu’il peut faire... « Les gens ne savent rien, ne connaissent rien, ils n'acceptent pas la mort, ils sont trop matérialistes, ils ne supportent pas la souffrance, ils ne sont pas capables de regarder les choses en face ! »...

J’ai du mal à la suivre dans cette généralisation et dans ce « les gens » dans lequel je ne reconnais pas ceux que j'accompagne. J’ai besoin de la ramener à la singularité de chacun, et à sa propre histoire. A contrecœur elle me suit, et me parle de sa sœur et du lien si fort qui les liait avant son mariage. Depuis elle se sent écartée, elle qui ne s’est pas mariée et n’a pas de famille. Elle peut enfin exprimer sa difficulté à rester à côté d'eux, confrontée à leur démarche nourricière, alors qu'elle voudrait pouvoir être tranquille, seule avec elle pour lui parler de leur enfance, de leur vie. Elle se sent rejetée par les autres, à moins qu'elle ne se rejette elle-même, incapable de bienveillance vis-à-vis du reste de sa famille. Alors elle parle avec moi, de leurs souvenirs, de leurs parents, comme l'aurait fait avec sa soeur. Il nous faudra du temps pour que sa colère et son incompréhension se transforment et laissent transparaitre sa tristesse.

- Vous me comprenez n'est-ce pas? 

Et elle se dirige vers la sortie, jette un regard triste vers le lit de sa soeur encore dans le jardin, hésite, puis s'éloigne lentement dans la rue, d'une démarche lourde.