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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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27 mars 2017

Ça n'a pas de sens

C'est un homme très méticuleux. Atteint d’une maladie neuro-dégénérative, il ne peut plus rien faire seul. 

Après passage de la psychomotricienne, il souhaite sortir de sa chambre pour aller à la chapelle. Sollicitée pour l’accompagner, je fais la connaissance d’un homme au regard vif et aux doigts encore mobiles. Il est assis sur un fauteuil roulant devant une table. Son seul mode de communication est un ordinateur, sur lequel il tape chaque phrase. Peu lui importe que je devine le mot, voire la phrase, il écrit tout, lettre après lettre, attend que j’ai lu à haute voix, répondu, puis revient à la ligne pour continuer le dialogue. Pour sortir de la chambre il va devoir laisser son ordinateur et je comprends une inquiétude.

Je tente de le rassurer, l’assure de mon attention constante mais cela ne semble pas suffisant.

Au moment de partir il me demande d'ouvrir à nouveau son ordinateur et écrit :

- Est-ce-que le cas échéant vous pourrez me remonter rapidement dans ma chambre si j'ai un problème respiratoire?

Et rajoute après ma réponse :

-  merci beaucoup.

Je l'aide à s'habiller – enfiler la manche de sa veste est laborieux - lui mets ses pantoufles, cache son ordinateur avec son peignoir de bain, éteins la lumière, et nous voilà enfin dans le couloir… Il fait signe aux équipes de surveiller sa chambre, leur rappelle par geste qu'il attend quelqu'un pour un problème de masque respiratoire, et nous descendons.

Le temps à la chapelle est doux. Il fait difficilement un signe de croix et fixe le crucifix. Puis il me montre une statue de la vierge et me fait signe de l'en approcher. D’un geste du menton, il me montre sa poche. Je trouve une pièce, pour une bougie. Face à la vierge, sa bougie allumée, il prie les yeux fermés.

Je le regarde, touchée par sa concentration, son intériorité, attentive à chaque signe, je le lui ai promis. Au bout de courtes minutes, il semble respirer plus difficilement et me fait signe de rentrer. Je ne traine pas, le fauteuil roule vite et bien et nous retrouvons sa chambre et son ordinateur.

C’est le temps des confidences, de l'expression de sa souffrance ; physique d'abord; puis morale.

- Je n'ai pas mérité ça. J'ai toujours aidé les autres. Ça n'a pas de sens.

Mon frère ne s'occupe pas de moi.

Il ne me dit pas un mot. Ne m'aide pas.

Moi si il lui était arrivé ce drame, j'aurais été là.

Je prie, je prie, le jour et la nuit, et Il ne me répond pas.

Je voudrais tant guérir.

Aidez moi à avoir la foi.

Comment faut-il faire pour avoir la foi.

 

Vaste question. Face à cet homme que j’ai vu prier, je me sens démunie et sans réponse.

Il va à la ligne et entre colère et souffrance décrit l'évolution de sa maladie.

- il y a un an je parlais encore.

Ça a commencé il y a deux ans.

Je sens que je ne vais pas pouvoir écrire sur mon ordinateur longtemps.

Il faut anticiper.

Il faut trouver une raison, un sens.

Pourquoi Dieu ne me répond pas.

Il saute une ligne et écrit :

- Parlez moi de vous.

Ses doigts arrêtent de taper. Il lève les yeux vers moi.

Je prononce deux phrases, sur ma vie, mes enfants mon travail, et ces quelques mots me paraissent indécents face à la solitude et la détresse de cet homme, face à sa quête de sens. Je me tais.

Il reprend sur son clavier, revient sur ses douleurs, me parle des médicaments qui le font dormir puis saute à nouveau une ligne :

- Je vais vous laisser vos enfants doivent vous attendre.

Je sens qu’il a raison. Cette irruption de ma vie dans sa chambre est devenue pesante. En le quittant, je jette un coup d'oeil à l'écran. Méticuleusement, il a effacé chaque ligne de notre conversation. Je sais que j'aurai du mal à l'effacer. 

14 mars 2017

Faites vos jeux!

« Long comme un jour sans pain » - me répond Monsieur K lorsque je lui demande comment se passe son après midi.

Je lui propose de l’aider à passer le temps et saisis la chaise qu’il me désigne.

Les doigts jaunis de trop de nicotine, l’œil qui frise à l’arrivée de chaque visage féminin, monsieur K. est un amateur de vie et de sensations. Ici, il a choisi de rester dans son registre. Il plaisante avec chacune, gentiment, et a besoin de revivre tous les moments heureux de sa vie. Son terrain de prédilection, c’est le jeu.

En tous lieux, Sous toutes formes, mais surtout d’argent. 

- Toute ma vie j'ai été au service des autres. J'étais serveur dans des bars et des restaurants, et aussi portier de nuit dans les grands hôtels. Vous savez pourquoi j'ai choisi ces métiers?

J’imagine naïvement que c’est pour les contacts humains. Mais il semble que je n’ai qu’une partie de la réponse.
- Parce que ce sont des métiers qui me permettaient d'avoir de l'argent liquide. Et j'en avais besoin parce que je suis joueur. Un joueur invétéré. Je peux bien le dire aujourd'hui, j'ai passé toute ma vie à jouer… et qu'est ce que j'aimais ça!!

Monsieur K. part d’un grand éclat de rire en me regardant :

- Ha je vois ce que vous pensez !  Mais ne croyez pas ! Attention ! Le salaire c’était sacré ;  il était toujours pour la famille. Je le rapportais tous les mois. Mais pour le reste… Justement, tout ce que je touchais en liquide, les pourboires …Je jouais à tout. Cartes, poker, salles de jeu, courses... J'avais toujours de l'argent dans mes poches…

De ses longs doigts trop maigres, il fait mine de chercher dans les poches de sa veste déformée, et esquisse une moue… Peut-être espérait-il y trouver quelques pièces.

- J'ai beaucoup perdu, et un peu gagné. Ma femme n'aimait pas que je joue, sauf quand je gagnais. Alors là on faisait une sacré fête, et puis on partageait. Parce que j’étais comme ça moi ; grand seigneur !

Mais je n'avais pas d'amis. Quand vous jouez, il ne faut pas d'amis. Parce que sinon, ils vous demandent un billet par-ci, deux pièces par-là… Alors forcément un jour vous vous engueulez... En plus ceux que je voyais... Ils jouaient petit… Pff… deux euros. Qu'est ce que vous voulez faire avec deux euros! J’avais beau le leur dire, ils n’écoutaient rien. Quand on joue, il faut jouer gros. Moi je jouais très gros, comme ça quand je gagnais… Je gagnais très très gros! Ha quand j'y repense... C’était des bonnes sensations.

D’un coup d’œil, je ne peux m’empêcher de parcourir le contenu de sa table de nuit à la recherche d’un jeu de carte… j’aurais bien pris un cours avec lui !

- La prochaine fois que vous venez ici passez me voir, ma fille va m’apporter un jeu de carte ! Je vous apprendrai!

Il ne m’a jamais appris. L’homme gagne rarement contre le temps.