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Accompagner écouter soulager… et vivre!
Accompagner écouter soulager… et vivre!
  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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30 mai 2017

Définition

 

Installé dans son fauteuil roulant monsieur D. a l’air heureux de profiter de la verdure. Il bloque les roues devant chaque massif, touche les plantes à sa portée, puis me fait signe de repartir vers le suivant. Nous passons plus d’une heure ensemble, à tenter de nous comprendre tout en marchant. Quelques mots ne répondant pas à l’appel, il s’aide de ses mains pour me faire deviner des phrases que je construis, répète, modifie à l’envie, sans jamais être certaine d’avoir trouvé. Mais je comprends suffisamment pour entendre sa résignation face à une maladie qui le prive peu à peu de la parole et de son autonomie. Il sait que le temps est compté. Il lui parait déjà trop long. 

Au cours de notre promenade, nous rencontrons une autre famille installée au soleil. La malade, sa fille et deux autres femmes qu'elle me présente comme ses amies. Elle semble déjà connaitre monsieur D. et nous faisons une halte pour qu'il puisse la saluer.

La malade pousse son pied à perfusion pour nous laisser une place, et ne cesse de s’émerveiller gaiement sur le lieu, le temps, les personnes qui lui rendent visite, la qualité des repas… Puis me demande la signification du mot palliatif et l'histoire du lieu.

Je me sens étrangement en zone de danger, entre deux malades qui ne vivent pas au même rythme. Monsieur D. sait qu'il s'approche de la mort.  Elle est très jeune, très vivante, marche encore... je ne sais pas ce qu’elle sait de sa maladie, mais je sens bien que le temps de l'évocation de la fin de vie n'est pas venu. Alors je tourne un peu autour du mot palliatif... vient du quatorzième siècle pallium, manteau... Envelopper le malade et ses proches d'un manteau d'attention et de soins... Cette image la fait rire...

- C'est vrai ! Exactement ça ! On est tellement bien ici. Les infirmiers et les medecins sont adorables, et même vous, les bénévoles, vous êtes importants. Vous nous communiquez votre force et votre joie, et du coup nous, on est plus forts pour lutter contre la maladie... Ca nous aide pour nous en sortir, n'est-ce-pas?

Elle interpelle l'homme que j'accompagne. Assis dans son fauteuil, il l’écoute sans rien dire. Il la regarde, le visage impassible et acquiesce lentement de la tête.

Puis il me regarde en silence. Son regard a perdu lumière qu’il offrait pendant la promenade et j'ai l'impression d'y lire un reproche. Il sait que pour lui cet endroit sera le dernier; nous en avons parlé quelques minutes avant. Par rapport à cette femme si volontaire et énergique, il est dans un autre temps de vie. Il demande à rentrer; nous quittons le groupe en silence pour rejoindre la chambre.

En le quittant j'ai besoin de confirmer :

- c'est vrai ce que j'ai dit sur l'origine du mot.

Il me sourit. L’air de rien.

 

12 mai 2017

Circonvolutions

La chambre dans laquelle je rentre est plongée dans la pénombre mais accueillante ;  madame J. a les yeux grands ouverts et regarde le plafond.

- Je sais pourquoi je suis là; je me demande pourquoi ils me téléphonent tous; je n'ai rien à leur dire. Je vais toujours pareil et quand j'irai moins bien c'est que je serai morte. Ils le sauront bien assez tôt; la seule chose c'est que c'est beaucoup trop long.

Elle me regarde comme pour s’assurer que je l’écoute.

- Vous savez comment ça a commencé? J'avais pris le bus pour aller changer mon téléphone qui grésillait, et en arrivant je me suis aperçue que j'avais perdu mon chéquier...

Bien assise sur le fauteuil face à madame J. je me concentre sur ses paroles, quelque chose me dit que le chemin va être long et un peu sinueux.

Le chapitre suivant me parle de la serrure qu'il a fallu changer parce qu'il y avait son adresse sur le chéquier volé. Puis je l’entends disserter sur les assurances qui remboursent mal, sur la mort de son mari  - il y a déjà tellement longtemps - sur la grippe qu'elle a attrapée, sur ses vacances dans le sud-est où une maudite fièvre revenait tous les quinze jours… Fièvre qui nous ramène de nombreuses années en arrière :

- Pendant la guerre, le lait cru des vaches évitait qu'on soit malnutri mais donnait la tuberculose.

Et nous retraversons la France pour partir en cure :

- Ma mère était tellement triste que ce ne soit pas elle ! Je crois que ça l’aurait beaucoup reposée ! J’y suis restée non pas six mois, mais douze mois... vous vous rendez compte douze mois sans voir sa famille ; j’étais petite à l’époque… voyons voir… je devais avoir… peu importe, c’était pas facile.

Madame J. se sent seule ; elle a besoin de raconter, et profite de ma présence pour parcourir son passé. Je l'écoute, un peu amusée par les chemins qu’elle prend et sa façon drôle et détachée de se raconter.

Nous repartons dans les Pyrénées puis sur l'ile d'Yeux. Sous couvert de petits pépins de santé elle relit les évènements de sa vie. Au bout d'une demi heure je comprends qu'on se rapproche d’ici :

- J’ai décidé de vendre ma maison de campagne parce que je suis très malade.

Dans cette histoire qui se déroule, je n'ai pas compris à quel moment était arrivée la maladie. C'est curieusement le point qu'elle n'a pas raconté. Elle a surgit d’un coup au détour d’une phrase.

Madame J. en est maintenant à l'opération qu'elle n'aurait pas du faire, à ces oncologues qui ne viennent pas vous demander comment vous vous sentez après la première chimio, à la seconde séance qui vous ravage la bouche, à la troisième chimio qu'elle a refusée.

- Et maintenant je suis là.

Elle s’arrête, comme un sportif sur la ligne d’arrivée.

- Vous croyez que je n'aurais pas dû?

Elle me regarde droit dans les yeux, dans l’attente d’une réponse.

Je ne suis pas sûre de saisir le sens de sa question : refuser une chimio, se faire opérer, venir ici ? Dans le doute je reformule.

- vous n’auriez pas dû… ?

- Vendre ma maison de campagne.