Comme une poupée Corolle
Une femme, le regard dans le vide, est assise sur un banc, devant une chambre, sûrement celle de celui qu’elle accompagne. Je l’aborde en lui proposant un thé. Elle se décale sur le banc pour me faire une place et décline ma proposition.
— Je n’ai pas envie de grand-chose, voyez-vous. Surtout quand je le vois dans cet état.
« Il », c’est son mari, arrivé chez nous depuis quelques jours et dont l’état est déjà très avancé.
— Nous sommes mariés depuis quarante ans. Lorsque nous nous sommes rencontrés, j’avais quinze ans, lui dix-sept. Dès que je l’ai vu, j’ai su que ce serait avec lui que je ferais ma vie. Je ne sais pas si les jeunes d’aujourd’hui osent vivre la même chose. Ce saut dans le vide, sans garantie. Un pari sur l’avenir. Nous nous sommes mariés dès que j’ai eu dix-huit ans.
Un calcul rapide me fait réaliser combien cette femme est encore jeune, trop jeune pour être veuve.
— Heureusement, nos parents étaient compréhensifs même s'ils n’étaient pas emballés, nous étions étudiants, mais ils ont accepté de nous aider pendant quelques années. Quand j’y repense, nous habitions dans une chambre de service, au-dessus de leur appartement. Je faisais des baby-sittings le soir en attendant Philippe, qui était serveur dans un restaurant pour gagner de l’argent. Les parents payaient le loyer. Nous faisions des études de droit tous les deux. Je me suis arrêtée après la licence ; lui a heureusement continué. C’est un grand avocat. Enfin… c’était.
Le visage de Madame T. semble avoir rajeuni d’un coup. Son regard est plus vif, son corps s’est redressé et un sourire se dessine sur ses lèvres. Je suis contente que cet échange lui ait offert cette évasion.
— Vous le verriez aujourd’hui… Il est tellement précaire, le regard de plus en plus lointain. J’ai l’impression qu’il ne me voit plus. Comment le trouvez-vous ? Vous l’avez rencontré ?
Je viens d’arriver dans le service et, à part les quelques informations entendues pendant la réunion de transmissions, je ne sais rien de lui. Cela m’est finalement plus confortable : je n’ai pas de réponse à apporter.
— Mais vous êtes bénévole depuis quelque temps, peut-être. Vous avez déjà vu de telles situations ? Quelqu’un qui met du temps à réagir, ou même à ouvrir les yeux lorsque je lui parle, comme s’il ne comprenait pas ce que je dis. Il ne parle plus, alors que nous passions nos soirées à refaire le monde. Ces échanges me manquent tellement. Il était tellement vif, tellement cultivé. J’avais l’impression d’apprendre chaque jour à ses côtés. Et maintenant… c’est le silence, la distance, l’attente. J’avais beau le savoir, c’est un moment vraiment difficile.
Elle lève les yeux vers le ciel, comme pour effacer les larmes qui se forment. D’un geste de la main, j’effleure son épaule. Elle me regarde doucement et se recule imperceptiblement. Pas de contact.
— J’ai eu des moments difficiles dans ma vie, mais je les ai toujours gardés pour moi. Je n’aime pas montrer mes faiblesses, de l’orgueil sûrement. J'ai bien fait de ne rien dire, ce n'était rien ! Aujourd’hui, je sais ce que veut dire un moment vraiment difficile.
Heureusement, ici, ils sont à l’écoute. De mon mari, bien qu’il ne parle pas, je vois qu’ils le comprennent, qu’ils prennent le temps de regarder son visage et d’essayer de savoir ce dont il a besoin. Mieux que moi, qui le bombarde de questions auxquelles il ne peut pas répondre. Ils s’occupent aussi de moi quand je suis là, c’est-à-dire presque tout le temps, finalement. Ils me disent de me reposer, de prendre soin de moi. On ne m’a jamais dit ça… Je crois que je vais entrer dans la chambre. Merci de m’avoir écoutée. Vous aussi, vous prenez soin de moi.
Avant de pousser la porte de la chambre, elle se retourne vers moi.
— Vous savez ce qui me sauve ? Je dors ! Je fais partie de ces gens qui s’endorment immédiatement dès qu’ils se recouchent, autant de fois que nécessaire. Lorsque mon mari était encore à la maison, je me levais vingt fois par nuit. Mais chaque fois que je me recouchais, je me rendormais instantanément. Comme une poupée Corolle. Debout, yeux ouverts ; allongée, yeux fermés.
Cette référence nous fait rire.
— C’est ce qui me permet de tenir. C’est merveilleux, le sommeil. Lorsque je dors, je le retrouve comme avant. Il me regarde, me parle et me fait rire. Parfois, je me réveille dans ses bras. C’est tellement incroyable que je voudrais que cela ne s’arrête jamais. Mais il faut bien se réveiller. Mes enfants ont cru qu’ils allaient perdre leurs deux parents en même temps, tellement ils me trouvaient maigre, sans appétit et fatiguée. Mais je suis solide ; épuisée… mais solide. Parce que je dors. Comme un bébé, quoi qu'il arrive !
Et cette solide et fragile future veuve de moins de soixante ans part rejoindre son mari, me laissant avec sa poupée Corolle comme image mentale. Elle m'allège un peu de sa douleur.