Vacances à Itxassou
Monsieur H. est ici pour un séjour de répit . Vingt-six ans et aveugle depuis un mois. Allongé totalement à plat, en chien de fusil, il tourne le dos à la porte. J'hésite à entrer plusieurs fois, je connais ma fragilité face à la jeunesse, mais le service est calme, et une demi heure avant le diner je me risque à la rencontre.
Dès mon entrée, il redresse la tête :
-Il y a quelqu'un ?
Je me présente.
Il m'accueille du bout des lèvres, à son ton j’ai l’impression qu’il ne souhaite pas ma presence.
Je lui propose de le laisser tranquille mais il fait un geste du bras.
- Je dors toute la journée; C'est la maladie. He be vous avez qu'a vous assoir;
Je reconnais cet accent qui me rappelle mon enfance et me donne envie de m’assoir.
- Vous êtes du sud-ouest?
- Pourquoi vous aussi ?
- Oui ; je reconnais votre accent ! Je viens de Toulouse !
- Ha pour moi le sud ouest c'est le pays basque
- Quel coin?
- Itxassou
- Les meilleures cerises noires !
- Vous connaissez?
Il se releve dans son lit. Vous connaissez Itxassou?
Il se trouve que c'est un petit village typique dans lequel je vais régulièrement;
H. a l'air ravi de trouver une personne qui connait ce tout petit coin du pays basque et se lance dans un descriptif de ses vacances, de la région, des cousins avec lesquels il se balade. Il n'est plus du tout le jeune malade allongé et fatigué, son visage prend des couleurs. Il semble maintenant respirer l'air du pays basque Il m'emmene avec ses cousins dans des bars à tapas, dans la vieille ville de San Sebastian. Il est intarissable et c'est une joie pour moi de le voir s'animer.
Un aide-soignant entre et se présente;
il s'approche du lit
- Tu sais, mon oncle est aveugle de naissance et il a une belle vie . Il travaille chez iBM
Le jeune l'arrète un peu sèchement :
- Moi c'est pas de naissance c'est depuis un mois que je n’y vois plus.
- Je sais, mais c'est pour dire qu'on peut quand même vivre sa vie normalement ; c'est pas grave.
le jeune homme le coupe vertement :
- Pour moi c'est grave;
Le soignant essaye de se préciser sa pensée.
- Oui mais tu vas t'habituer ; mon oncle il vit normalement;
J'ai du mal à être témoin de cet échange. Je vois bien que l’aide-soignant est mal à l’aise, qu’il ne sait pas comment s’en sortir et se trouve maladroit. Finalement il change d’interlocuteur et se tourne vers moi :
- En fait c'est toi que je venais voir. On aurait besoin de toi pour un diner.
Je suis un peu contrariée ; j’étais bien dans cette chambre et n’ai pas envie d’en partir. Je lui dis que je le rejoins en demandant un peu de temps et le laisse repartir.
Dans le silence qui s'installe, les vacances et les cousins sont soudain très loin.
- Ca fait un mois que vous ne voyez plus?
- Oui. Alors il a beau dire que c'est pas grave... Je sais bien qu’il voulait être gentil mais il ne se rend pas compte.
Il prend un temps de silence et sourit légèrement :
- je n’ai pas été gentil, je l’ai mis mal à l’aise. S’il repasse ce soir je m’excuserai.
il me raconte sa maladie. Calmement;
- Je suis suivi par une super équipe. J'adore mon oncologue; pour le moment, ce qui m'ennuie c'est qu'ils n'ont rien à me proposer; la leucémie est guérie mais il y a des mauvaises cellules dans le cerveau. Et ils n'arrivent pas à trouver comment s'en débarrasser.
Loin de l’ambiance des tapas, il me déplace dans les couloir des hôpitaux et leurs méandres, des examens aux analyses, entre espoir et découragement. Il me décrit sa vie depuis quatre ans, la place de ses amis, celle de ses parents. Une vie tellement loin des préoccupations d’un jeune homme de son âge. Sans amertume, factuellement; sa maturité m'impressionne.
- Si vous êtes la demain vous pourrez repasser? j'irai bien au jardin pour en profiter un peu.
Je regrette de ne pas être là le lendemain. Je le quitte en l'assurant que quelqu'un sera là pour l'y emmener, et pars donner un repas dans la chambre d’à côté, un peu frustrée de ne pas continuer cet échange.