Canalblog Tous les blogs Top blogs Environnement & Bio
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Accompagner écouter soulager… et vivre!
Accompagner écouter soulager… et vivre!
  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
  • Accueil du blog
  • Créer un blog avec CanalBlog
Archives
Visiteurs
Depuis la création 79 479
Derniers commentaires
Newsletter
253 abonnés
23 avril 2016

Elle nous offre une place

Elle a une manière toute particulière de nous aider dans notre bénévolat : elle nous sollicite.

L est kinésithérapeute. Grande, mince, un sourire d’ange un peu malicieux, le regard pétillant, elle entre dans les chambres et offre aux malades un projet. Pour un mieux de l’instant.

Dans le travail qu’elle fait chaque jour avec les eux, elle a parfois besoin de nos bras et de notre présence ; alors elle fait appel à nous. Elle nous présente, par notre prénom, rajoute toujours un qualificatif gentil et chaleureux, dit au malade combien elle est contente que nous soyons là avec eux.  Elle nous confie une bouteille d'oxygène à faire rouler, ou un fauteuil à placer juste derrière le malade pendant qu’il marche… au cas où. Et nous partons en promenade, assemblage un peu branlant, le malade, la kiné et le bénévole. De sa voix ensoleillée, elle encourage chaque pas - c'est super, bravo, regardez jusqu’où vous êtes allé ! Elle donne des conseils, « regardez bien loin, redressez vous un peu, voilà comme ça, faites de grands pas, levez bien les pieds, vous voyez comme c’est mieux tout de suite !… », toujours positive. D'un œil attentif, elle nous suit aussi, « ça va toi ? Pas trop lourd ? » et elle rassure le malade : « vous avez vu, elle est juste derrière vous » ;

Et lorsqu’elle sent le malade fatigué, elle avise un banc dans le couloir et suggère une halte. Le malade s'assoit sur son fauteuil, L. nous propose le banc, et, accroupie au pied du malade, la main posée sur son genou, elle le regarde et lui parle avec bienveillance. Elle écoute les craintes - Je suis essoufflé - Je vois bien que je marche moins bien... 

Elle ne nie jamais, ne leur ment pas. Elle accueille leurs paroles, et accompagne leur cheminement. Je l’entends reconnaitre l'évolution de la maladie, et comprendre la difficulté. Elle remet en perspective.

- Aujourd'hui c'est comme ça. Je vois que vous vous sentez fatiguée ; mais regardez, vous êtes arrivée jusqu'ici ; c’est bien ! Et on est là avec Véronique, tranquillement, ça fait du bien de sortir de la chambre non ?

En entendant ces paroles positives, et face à son sourire désarmant, souvent le malade se laisse faire ; c’est vrai que c’est agréable de sortir un peu.

Et L., appelée ailleurs, nous laisse avec le malade pour un petit temps. Le temps pour lui de reprendre son souffle, de se reposer un peu. Le temps pour nous de prendre notre place de bénévole auprès de lui, une place si bien préparée. Il n’y a qu’à laisser les mots s’égrainer doucement dans cet espace ouvert.

Lorsqu'elle reviendra, pour aider le malade à retourner dans sa chambre, elle sera discrète et attentive, veillant à ne pas interrompre l'échange qui est en place. Le passage de relais se fera en douceur, et nous repartirons, tous les trois, jusqu’à la chambre, le malade à son bras, le bénévole derrière, poussant le fauteuil ou tirant l’oxygène. A moins que le malade ne préfère rester assis. L ne forcera rien - c’est déjà bien pour aujourd’hui ; on verra demain.

A la fin de la journée, je croiserai L. qui me remerciera, et me dira combien nous sommes utiles pour elle et pour les malades. Moi, je pense souvent que cette femme est un cadeau. Pour les malades, mais aussi pour nous. Un cadeau précieux.

 

 

4 avril 2016

On n'en a jamais parlé...

- C'est vous qui mettez ça ?

Une jolie femme m'interpelle en me désignant la cafetière, la théière et les biscuits mis à disposition des familles. Elle est en train de faire chauffer de l'eau et de préparer un plateau. En voyant ses traits tirés, je comprends que ses journées sont longues et peut-être même ses nuits.

Cette femme accompagne sa mère depuis plus d'une semaine. Nous sommes au mois de juillet, la ville est déserte, et toute sa famille est en vacances. Elle est seule auprès de sa mère qui va moins bien depuis deux jours.

- Elle décline tellement vite, c'est impressionnant.  Elle parle quand même encore un peu. Mais elle dort beaucoup. Je suis en train de lui préparer un thé,  je ne suis même pas sûre qu'elle en voudra.

En disant cela elle s'assoit sur un banc, pose le plateau sur les genoux et commence à boire le sien; elle a besoin d'une pause avant de retourner dans la chambre ; sa solitude doit lui peser. Assise à côté d'elle je la laisse prendre un peu de temps pour elle.

- Il faut que je parle au médecin. Je ne comprends pas pourquoi tout va si vite. Je suis toute seule ici, je ne sais pas quoi faire, vis-à-vis de ma famille ; je crois que je vais dire à mes frères et sœurs de revenir. J’imagine qu'elle n'en a plus pour longtemps. Ils aimeraient peut-être la voir tant qu'elle peut encore parler. Le problème c’est que je n'en sais rien de ce qu’ils souhaitent. Je ne comprends pas comment on n'en a jamais parlé avant. Ça nous semblait loin tout ça… Je ne suis pas du tout préparée, ni moi, ni mes frères et sœurs je crois. C'est curieux. Pourtant nous sommes tous grands-parents, nous avons des proches qui ont perdu leurs parents, je me suis occupée d'une amie très récemment, elle m'a beaucoup parlé, et je crois que j'ai su l'aider... Mais alors pour moi, zéro. Je m’aperçois que je ne sais pas du tout. Je ne sais pas gérer, je ne sais pas quoi dire à ma mère et à ma famille, ni quoi faire... C'est curieux non ? Je suis totalement désemparée.

En l’écoutant parler, je ne peux m’empêcher de penser qu’elle exprime ce que beaucoup de personnes vivent ici. Le sujet de la fin de vie n’est pas abordé, ou si rarement. Face à la violence d’une mort prochaine, le silence et le déni sont parfois une ultime protection. Quelque soit l’âge…

Elle se tait et reprend une gorgée de thé.

- Ça m'a fait du bien. Merci pour votre temps ; c'est bien ce que vous faites ici. Vous êtes très utile. Je vous laisse, je vois le médecin qui arrive. il faut qu'il me dise pour ma mère, si il faut que je rappelle ma famille. A bientôt.

Elle me serre la main et s'éloigne à pas rapides vers le médecin; je n'ai pas eu le temps de lui dire combien ce que je fais ici est bien pour moi aussi !