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Accompagner écouter soulager… et vivre!
Accompagner écouter soulager… et vivre!
  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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19 septembre 2016

Je suis très occupée!

Le mur de cette chambre est rempli de photos et de posters, dont un magnifique parachute multicolore. Tout autour, des photos prises à l'hôpital, de Madame C. entourée des siens; en dessous des noms, des dates.

Dans son lit, Madame C. me regarde entrer et de sa main valide me propose une chaise. Je comprends vite qu'elle dit non quand elle veut dire oui et que beaucoup de mots restent bloqués entre son cerveau et sa bouche. Mais elle a envie de parler, et entre rire et énervement me décrit les photos. Elle, suspendue à son parachute, bras et jambes écartées, cheveux au vent, flottant dans le ciel ; ses enfants, un homme que je suppose être le père, mais je me trompe, elle dit non, s'énerve, puis de son bras valide fait mine d'enlacer quelqu'un et de l'embrasser. C'est son compagnon, mais pas le père des enfants. Je ne questionne pas, elle est déjà très contente de son geste qui était clair. Je comprends qu’elle est aimée, et accompagnée.

Elle me parle de sa maladie, de ses passions, la vie d'avant, mais ne s'y attarde pas. Elle veut être aujourd'hui. Seulement aujourd'hui. 

- Je suis très occupée.

Madame C me déroule la liste de chaque personne qui s'occupe d’elle ici. Orthophoniste deux fois par jour (elle mime une personne très énergique fronçant les sourcils), kiné tous les jours (qu'elle accompagne d'un pouce levé). Elle me parle des massages, de l'esthétitienne, de ses visiteurs. A l’aide de son doigt, elle dessine dans le vide les lettres qu'elle n'arrive pas à prononcer. Je finis par comprendre le prénom de son compagnon... Au fur et à mesure de notre échange, les mots se raréfient et le visage de madame C. se tend. J’ai conscience de la mettre en difficulté, lui propose de la laisser se reposer mais elle n’y tient pas. Je regarde l'ardoise posée sur sa table, madame C. suit mon regard et acquiesce d’un mouvement de la tête. C'est avec son aide que nous continuons notre rencontre. Elle écrit chaque mot qu'elle ne prononce pas et poursuit la description de son quotidien. Elle a besoin de me montrer combien ses journées sont remplies, denses, loin de ce qu’elle pensait trouver. « Le palliatif ce n’est pas ne rien faire ».  

Pour un droitier en grande forme, écrire de la main gauche demande déjà un effort, alors pour madame C. allongée dans son lit, c'est épuisant. Entre mots écrits et prononcés, l’échange est un peu chaotique. Madame C. effleure quelques pans de sa vie, sans jamais parler de demain. 

Au bout d'un moment, elle me tend l'ardoise et le feutre, abaisse le dossier de son lit, et articule clairement un "bon voila" qui me congédie gentiment.

A ma sortie, je croise des soignants qui viennent s’occuper d’elle. Non, vraiment, le palliatif, ce n’est pas ne rien faire. 

7 septembre 2016

Nous n'avons pas fini

 

Vu de droite, cet homme est magnifique. Un profil grec, des cheveux blanc coiffés en arrière, un sourire accueillant qui me laissent imaginer une rencontre sereine. Lorsque je fais le tour du lit pour venir lui serrer la main, je suis face à un visage abimé, une tumeur qui lui déforme le bas du visage. Je suis surprise et espère au fond de moi que rien ne s’est lu sur mon visage. Je me raccroche à son regard chaleureux et sa poignée de main franche.

- Asseyez-vous !
Monsieur T. est ravi d'avoir de la visite. Ses journées sont longues, il dort très peu et chaque entrée dans sa chambre est source de réjouissance. Il me dit faire de chaque journée une succession de petits instants agréables, sympathiques, qui mis à la suite les uns des autres, lui construisent une journée « somme toute vivable ». 

Il aime parler, mais chaque mot prononcé lui assèche la bouche. Toutes les trois minutes il tend la main vers son brumisateur et se vaporise un peu d'eau au fond de la bouche.

- Mais pas trop, me dit il, il faut résister à la tentation, parce que à cause de ma tumeur, je n’arrive pas à avaler et je fais des fausses routes. Et ça, c’est désagréable pour moi, si vous saviez… et je sais que pour vous aussi.

Il a raison, je suis toujours inquiète face à un malade qui a des difficultés pour boire. Je le remercie de cette attention mais l'assure qu'en cas de fausse route j'irai chercher les soignants dont le poste est en face de sa chambre.

- C’est drôle, une fausse route, et je meurs!  Et vous me proposez d'allez chercher les soignants alors que je suis là pour ça !

- Pour ?

- Pour mourir ! Pourquoi croyez vous que je suis ici ? En palliatif.


Il prononce ce mot en articulant chaque syllabe : pal lia tif. Il attend probablement une réaction de ma part mais je ne trouve rien de plus à ajouter. Alors il continue :

- Je vais mourir.

A voir son regard direct, je devine qu'il a besoin que je valide.

Je lui demande si il se sent prêt. Il me sourit, hésite un peu:

- Oui je crois… enfin j'essaye. J’ai la grande chance d’être croyant alors ça m'aide beaucoup à imaginer l’après. Et puis vous savez, je n'ai pas d'enfant, je suis seul, je ne vais pas avoir du mal à me séparer. Parce que c’est ça le plus difficile non ? Se séparer de ceux qu’on aime. Moi c'est déjà fait. Il me reste un vieux copain en maison de retraite qui n'a plus toute sa tête... je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée de lui dire.

- Que vous êtes ici?

- Non que je suis mort. Enfin ils feront ce qu'ils voudront, moi ça me sera égal !

Il repose sa tête sur son oreiller et ferme les yeux.
Assise à ses côtés, j’ai oublié son visage abimé, pour ne plus voir que ce qu’il me donne : de la sérénité, de la douceur, de la paix.

Il ouvre à nouveau les yeux et me fixe. La paix s’est envolée. Il a besoin de  parler de quelqu’un mais l’émotion qui l’étreint bloque sa voix dans un sanglot.

 - Je ne peux pas en parler ; dès que j’essaye....

Je vois bien qu'il n'a qu'une envie, en parler. Je lui laisse du temps, l’assure que j'ai tout le mien s'il veut parler. Il se vaporise un peu d’eau et respire profondément;

- C'était …si vous saviez…

 Puis s'arrête à nouveau. Alors qu'il reprend son élan, la porte s'ouvre et un jeune d'une vingtaine d'années entre. Il doit sentir que quelque chose de l'ordre de la confidence se joue, il hésite, reste sur place, puis demande :

- Je dérange ?

- Non entre, je te présente madame, elle est bénévole.

Un peu frustrée je laisse ma place .

- Vous reviendrez, madame, nous n'avons pas fini.