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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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21 janvier 2018

J'aurais pu...

Depuis le début de la matinée nous nous croisons. Il tourne dans un sens, moi dans l’autre, va chercher un café quand je viens de finir de le préparer, descends au jardin alors que j'en reviens. Mais il ne veut pas parler. Je sens un regard inquiet se poser sur mon badge de bénévole... pourvu qu'elle me laisse tranquille; qu'elle ne vienne pas vers moi... Un regard qui m'évite, tout en me cherchant un peu, un regard que je frôle seulement de peur d'être intrusive… A moins que ce ne soit moi qui ne trouve pas ma place de bénévole. Il y a des jours comme ça...

Vers dix heures, Je retrouve Monsieur B. sur un banc. Un peu vouté, le cheveu gris blanc, un physique à la Guy Bedos, le sourire en moins. Il regarde fixement la porte de la chambre de sa femme, en soupirant fortement. A mon approche, il se décale sur le banc, suffisamment pour que j'y lise un accueil, mais pas assez pour que je puisse m'assoir. Je choisis une chaise près de lui. Nous nous sommes tellement croisés depuis ce matin qu’un bonjour est superflu. Nous avions besoin de temps pour nous apprivoiser. Sans entrée en matière il m'informe:

- Ils lui font les soins.

Je comprends en quelques mots que "lui" est sa femme dont il n'est pas prêt à se séparer.

- J'ai toujours tout fait pour elle; ca fait vingt-cinq ans qu'elle se bat contre ce cancer. Vous ne pouvez même pas imaginer la femme fantastique que c'est. Belle, mince, élégante, Elle est de ces femmes qui n’ont pas besoin d'aller chez des grands couturiers, elle avait un gout sûr... Enfin elle a...  C’est une femme que tout le monde aime, volontaire, décidée.
Je l’écoute me décrire sa femme, sa façon d’être dans le monde, conquérante, son aptitude à être aimée, admirée, le besoin qu’il a d’elle et de leur vie ensemble.

- C’est vrai que j'ai tout fait pour qu’elle ne manque de rien, mais je ne l'ai pas ramenée en France assez vite. Elle avait mal au dos et je ne voulais pas la contrarier; je l'ai laissée là-bas parce qu’elle avait sa famille, ses amis, moi je travaillais tout le temps pour lui offrir une belle vie ! Mais quand on est arrivé ici c'était trop tard. Peut-être que je n'aurais pas dû l'écouter. 

QUelque chose me laisse penser que sa femme n'est pas de celles que l'on n'écoute pas.

- j'aurais pu faire plus pour elle. Je réalise seulement ici que j'ai fait passer mon travail avant, et maintenant je ne sais plus quoi faire. Je vis ici, je dors avec elle, je ne la quitte pas, mais je suis impuissant. C’est terrible cette impression de ne pas avoir fait assez.

Nous sommes interrompus par le téléphone. D'un geste il me fait signe de ne pas bouger. Je l’entends décrire l'état de sa femme ce matin, beaucoup plus fatiguée « Je ne l'ai jamais vue comme ça ! Son visage a tellement changé, je suis très inquiet ». Quelques phrases s'échangent de l'autre coté, puis il raccroche. Son visage rajoute la déception à l'angoisse et la fatigue qu'il affiche. Il me fixe en silence puis reprend :

- C’était sa famille. Je ne les comprends pas. Moi, si j’avais entendu ce que je viens de dire, j'aurais tout laissé pour venir. Je serai venu, même pas habillé s'il l'avait fallu. Ils ne comprennent rien. Ils n’entendent pas ce que je dis.

Je comprends qu’il a besoin d’eux, de ne pas être seul pour affronter les heures à venir.

- Je vais retourner la retrouver. Je ne sais pas comment je vais faire sans elle; elle s'est toujours occupée de tout. Dès que je toussais, elle me disait d'aller voir un médecin, elle prenait rendez-vous pour moi. Qui va me le dire quand elle ne sera plus là ?

Il me quitte après une longue poignée de main qui tremble.

- Vous pensez que j’aurais pu faire plus ?

 

1 janvier 2018

premier janvier

Je ne me suis pas vraiment demandé ce que j'allais dire en entrant dans les chambres aujourd'hui. J'ai passé la matiné à échanger des messages joyeux avec tous, à souhaiter une belle année, avec beaucoup de chaleur, d'amis, d'amour, de rire, et bien sûr une santé de fer... Et je suis là, devant la porte de la première chambre dans laquelle je me prépare à entrer... Un "bonne année " haut et clair ne me semble pas le plus approprié. et en meme temps, faire comme si aujourd'hui était un jour ordinaire ne me parait pas très juste. Tout indique que ce n'est pas le cas. Des décorations de Noel colorent encore les couloir, les services font la fête. Le déjeuner des soignants s'est prolongé en café gourmand, des rires fusent des salles de soin, quelques galettes se partagent, des couronnes s'échangent... Coté malade, les chambres sont plus bruyantes que d'habitudes, des enfants venu voir leurs grand parents, des amis en vacances, de passage... Et puis il y a des chambres vides. Exceptionnellement ou régulièrement vides. Madame S. est assise sur son fauteuil, un chale posé sur les épaules, une table devant elle; Elle semble attendre quelqu'un. ce sera moI. - vous avez vu , ils font la fête à coté! Je ne sais pas si elle parle de la chambre d'a coté ou des soignants... je lui demande si ça la dérange - pensez donc, c'est la nouvelle année, ça se fête! Je lui présente mes meilleurs voeux... mais lesquels?

- qu'est ce que je peux vous souhaiter?

- de partir d'ici le plus vite possible.

Je n'ai jamais rencontré cette malade; sa phrase me laisse dans le flou et mes pas suivants sont incertains.


- vous en avez assez?

- Oui. Il faut que je meure maintenant.

Au moins je suis fixée sur le sens de son départ.

- J'ai bien vécu,  maintenant je deviens une source de préoccupation. J'ai passé ma vie à ne dépendre de personne. C'était tellement important pour moi. Mes enfants sont grands ils ont eux-même des enfants, j'ai meme une arrière-petite-fille... J'ai plutôt bien réussi avec eux. Ils sont bien. Mais il faut qu'ils vivent vous comprenez; je ne vais pas les encombrer comme ça.

En écoutant madame S. me raconter la vie de ses deux filles, je comprends qu'une des deux habite à l'étranger depuis plus de dix ans et que l'autre est en vacances depuis quinze jours pour se reposer de son travail très prenant; il n'y a aucune trace de jugement ni de reproche dans sa voix. elle est posée, et parle avec amour de sa famille .

- Mais maintenant il faut que j'arrête de les préoccuper vous comprenez. J'ai fait mon temps; je voudrais que ça aille vite. J'ai du mal a accepter que ça n'aille pas comme je veux.

En la quittant je lui souhaite que cette nouvelle année soit pour elle la plus douce et la plus courte possible. Elle me sourit:

- Merci, vous m'avez bien comprise .

Dans le couloir je réalise combien ce lieu et ce temps nous offrent une précieuse liberté de parole.