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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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30 décembre 2014

Lui, la télé et moi...

En entrant dans sa chambre, je réalise vite que ma voix est couverte par le bruit de la télévision; monsieur F est assis dans son lit les yeux rivés vers son écran, et ne le quitte que pour me tendre une main à tâtons et me sourire:

- entrez, je suis en train de regarder le giro d'Italia!

 Je n'ai jamais entendu ce nom mais un coup d'oeil à l'écran me permet de voir des centaines de vélos se lancer dans une course poursuite.

Alors que je lui souhaite une bonne après midi et lui propose de le laisser tranquille, monsieur F. me retient :

- asseyez-vous!

C’est presque un ordre. Je prends une chaise et m'assois auprès du lit. Je le préviens quand même, espérant éviter ainsi la course cycliste:

-vous savez je n'y connais rien du tout; je ne suis pas vraiment fan de vélo...

-aucun problème, je vais vous expliquer!

Me voila donc auprès de cet homme, les yeux fixés sur un ruban d'hommes couchés sur leur vélo, avalant les méandres d'une route que je comprends être italienne. Les paysages sont beaux mais j'avoue être peu passionnée par le spectacle. Cette perspective d'une visite à trois, lui, moi et la télé ne m'enchante guère.


Monsieur F, tout à son sport, a le regard brillant. Il veut me faire participer, ne comprend pas que je ne sois pas captivée.

- c'est comme le tour de France. Vous connaissez quand même le tour de France. Mais là c'est en Italie. Regardez comme c'est beau! On approche des Alpes là..

Effectivement les images sont magnifiques et les pentes ont l'air rudes.

- Regardez, il va se lancer. Mais regardez, vous voyez, là en haut de l'écran? il va attaquer dans la montée, derrière le rouge.. Vous le voyez là.. ça y est, regardez, il y va là... il y va... il se rapproche ... regardez... il se met dans sa roue… Oh c'est magnifique!... Vous voyez là il est dans sa roue... il le rattrape...

Dans son lit,  Monsieur F. s'agite, se frotte les mains, veut absolument que je participe, et que je partage son enthousiasme. Après des premières minutes de solitude, les explications de Monsieur F. me permettent de mieux comprendre la course, et je commence même, à mon grand étonnement, à y trouver de l’intérêt.

Nous sommes maintenant tous les deux les yeux rivés sur l'écran, et je m'entends poser des questions et commenter ses propos... Je n'aurais jamais cru! Je ne sais pas qui je suis venue rencontrer, ni quelle maladie a cette homme; mais assise près de lui, il me semble plus vivant que moi. Chaque nouvelle image, chaque nouveau virage lui arrache un cri de joie ou de crainte. Je n'ai pas encore compris si il avait un cycliste préféré - une équipe peut être- mais ce dont je suis sure c'est que son coeur bat... qu'il vit... tellement fort. Une demi heure plus tard, je suis toujours auprès de lui, amusée par son enthousiasme, un peu moins ignare en cyclisme... La course est terminée, Monsieur F est ravi. Amusé autant pas le résultat que par mon ignorance, il me tend un verre un peu douteux qu'il me demande de remplir de coca;

- Ha ça donne soif!

Et il fait semblant de trinquer avec moi. Lentement, il lève son verre, le porte à ses lèvres... chaque gorgée est lente et appliquée. Je comprends que la fausse route est proche. Il tousse un peu, repose le verre, et me regarde l'air inquiet. En une seconde, nous quittons le monde des biens portants, des sportifs de haut niveau, de l'effort du vainqueur, pour revenir ici, dans cette chambre, retomber dans la fragilité humaine, et rejoindre le monde des malades.

- Je crois que je vais dormir un peu. C'est fou ce que ça fatigue le sport.  C’était une sacrée course hein !

20 décembre 2014

Elle ne fait plus semblant


Il est au chevet de sa femme depuis déjà de longues semaines. Avec sa famille, ils ont petit-à-petit investi le coin famille ; sa femme marche en poussant sa perfusion, sa fille vient avec leur petit fils de deux ans, gai, drôle, plein de vie ; il court partout, pousse sa poussette, fait la sieste, lové contre sa grand-mère malade… On dirait une famille ordinaire prenant un café tranquillement en racontant les nouvelles de la journée.
Depuis qu’ils sont là, ils ont sympathisé avec la famille de la chambre d’à-côté, partageant des gâteaux et des moments de découragement, échangeant des bonnes adresses, des sourires, et des regards de lassitude, de doute, devisant sur leurs petits-enfants respectifs, leurs bons mots, et l’évolution de la maladie de leur proche…. Plusieurs semaines pour ces deux familles dans une proximité du quotidien, face à la maladie.
Puis le malade de la chambre d’a coté est décédé, et ils ont dû se dire au revoir. Des au-revoirs difficiles pour la famille du défunt, mais aussi pour cette famille qui reste, et dont le décès rappelle à chacun le chemin à parcourir. Je les croise régulièrement, de poignées de mains en sourires, sans avoir réellement établi une relation.
Aujourd’hui monsieur M. est sur le banc en attendant la fin des soins. Sa femme va moins bien depuis cette semaine. Il a l’air infiniment triste et las. En m’approchant de lui, je devine déjà que notre rencontre sera différente des autres;
Il m’accueille avec son sourire lumineux malgré la gravité de son regard, m’invite à m’asseoir près de lui et me partage sa difficulté : Elle ne fait plus semblant.
« C’est tellement plus difficile de l’accompagner maintenant ; avant je pouvais faire des petites blagues, lui parler du jour où elle rentrerait à la maison. On parlait des vacances avec notre petit fils, des prochaines fêtes… Je ne pense pas qu’elle me croyait, mais elle faisait comme si. Mais depuis quelques jours, elle ne veut plus jouer. Elle me dit « tu sais bien que je ne rentrerai plus jamais ». Elle est plus grave, et je ne sais pas quoi lui dire ;
Je n’arrive pas à l’aider ; Je ne veux pas qu’elle parte, je ne suis pas prêt et elle est résignée. C’est le monde à l’envers, c’est elle qui me prépare à son départ. Je devrais être fort, savoir l’aider mais c’est elle qui m’aide. Je me sens tellement impuissant, inutile.»
Savoir qui accompagne l’autre… accepter de se laisser accompagner. Se reconnaître fragile et vulnérable… Peut-être est-ce offrir à l’autre l’initiative de l’accompagnement, une dernière maitrise de la relation dans cet ultime temps du lâcher-prise.

13 décembre 2014

Au revoir

Réunion de transmission. C’est une ambiance du vendredi. Les équipes sont fatiguées mais joyeuses. Bientôt le week-end ; la semaine a été longue et tout le monde a besoin de décompresser. Les échanges sont désordonnés, entrecoupés par la sonnette qui sollicite beaucoup.   Les soignants entent, sortent, le téléphone sonne, des familles frappent à la porte, questionnent,  les soignants tentent de garder le fil de leurs transmissions, et J’ai du mal à suivre et à savoir de quel malade ils parlent. Et puis je comprends. Un malade qu’ils vont descendre. C’est la limite de temps. Il faut prévenir la famille…. Je comprends que l’occupant de la chambre 1...  est décédé. Pourtant rien ne l’indiquait sur sa fiche.  Il faisait parti de ceux que j’avais prévu de rencontrer.  J’ai un petit serrement au cœur.  Je lui devais un au revoir. Les dernières rencontres avaient été interrompues par des visites, de médecins, ou d’amis. Et à chaque fois notre rencontre s’était écourtée sans que je puisse le remercier pour son accueil, sa chaleur, ses mots. Je me retrouve avec son visage en tête, son nom sur ma liste, le nom d’un homme déjà loin. Je sors de la réunion déstabilisée.  Tout le monde quitte peu à peu le poste de soin. Dans le couloir l’agent funéraire est déjà là avec son lit et se dirige vers la chambre 1... Derrière lui trois soignants viennent l’aider. L’une d’elle, me voyant près de la porte me fait signe.

- Tu le connaissais bien,  tu viens dire au revoir à notre chouchou ?
Une courte phrase qui m’offre la possibilité de dire cet au revoir qui me manque tant. Bien sûr je ne croiserai pas son regard, je ne verrai pas son sourire, je ne recevrai pas cette leçon d’humilité et de sagesse qu’il me donnait à chaque rencontre. Mais je vais rencontrer son visage. A la fois le même et déjà un peu autre.

Devant la chambre, des sacs à dos de ses amis qui sont restés dormir avec lui. Dans la chambre, seulement lui. Nous entrons doucement. Nous sommes quatre. Deux soignants, l’agent funéraire et moi. Ils sont tous là pour le préparer au départ. Mais ils prennent un petit temps pour rester sans rien faire. Peut être pour lui ; peut être un peu pour moi. Je le regarde, dans un au revoir silencieux.  Il est beau, le visage apaisé, lisse; plus d’oedème, plus de trace de souffrance. Face à moi, une infirmière le regarde avec tendresse; un adieu pour elle aussi.

Je les laisse préparer cet homme pour un nouveau départ. Je sors de la chambre assez émue, tant par cet au revoir que je ne pensais pas faire si vite, que par la délicatesse de l’infirmière qui ma permis de partager avec eux ce moment, qui m’a offert ce temps de l’adieu. A peine hors de la chambre, une femme s’approche de moi et me questionne sur les services, m’emmène dans les étages, me parle d’elle et de son mari. Je tente d’être le plus disponible possible, mais je manque d’un petit temps de solitude. Les rencontres se suivent, la journée s’accélère, de visites en diners. Je n’aurai pas l’occasion de remercier l’infirmière pour ce cadeau. Il faudra que j’y pense la semaine prochaine.

5 décembre 2014

Pas avant le 13 !

Aujourd’hui il fait trente degrés dans le jardin. Un homme est assis sur un banc, penché en avant, une perfusion en bandoulière, une cigarette à la main. Il a les doigts jaunes de celui qui a trop fumé et le teint gris de celui qui le paie. Il m’interpelle ;

- t'as l'heure ?

- Cinq heures ;

- J’ai chargé mon portable mais il ne marche pas »

C'est un homme de la rue, ou très proche, qui a le tutoiement facile.

- Tu peux t’asseoir sur le banc.

Il joue le détaché, celui qui commente le temps, la chaleur, l’indépendant qui ne dépend de personne…

- En fait il ne me sert à rien mon portable. Seulement pour lire l’heure. Je n’appelle jamais, il est quelle heure tu dis ?

J’ose à peine lui dire qu’il est toujours cinq heures.

- Mon fils devait venir. Et mon frère aussi. Ils sont pas venus »

Il allume une autre cigarette.

- Quand ils viennent on sort dans la rue, dans la vie. Ici c’est la chambre, l’ascenseur, le jardin. J’ai rien à faire. Dehors il y a les magasins, le monde ; les gens pas malades.  Les gosses qui me regardent. Ils sont mal élevés les jeunes d’aujourd’hui. Ils n’ont jamais vu un fauteuil roulant. Ils disent à leurs parents « t’as vu le monsieur en fauteuil » et moi je les fixe et je leur dis « ben oui, ça arrive ; je te le souhaite pas ». Et là ils se taisent.

Un médecin vient s’asseoir à quelques mètres de nous.

-Tiens ça y est, c’est la fin de ma permission. Il m'avait dit qu'il viendrait me chercher; Faut que je rentre.

Le médecin allume sa cigarette... Il a encore quelques minutes.

« J’espère que tout ce bordel que j’ai là (et il me montre son poumon), me laissera tranquille jusqu’au treize juillet.  Après je m’en fous ; mais quand même pas avant le treize!!

Alors que je l’interroge sur la signification de cette date, il me regarde surpris et éclate d'un rire sonore :

Le treize juillet ! ...  tu ne sais pas ce que c’est le treize juillet ? C’est la finale de la coupe du monde de foot !  Quand même, une coupe du monde ! ça ne se rate pas hein !

Et les yeux brillants, un sourire aux lèvres il partage une nouvelle cigarette avec son médecin venu le chercher.

 

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