Canalblog Tous les blogs Top blogs Environnement & Bio
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Accompagner écouter soulager… et vivre!
Accompagner écouter soulager… et vivre!
  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
  • Accueil du blog
  • Créer un blog avec CanalBlog
Archives
Visiteurs
Depuis la création 79 491
Derniers commentaires
Newsletter
254 abonnés
16 juin 2026

J'ai cent ans !

- J'ai cent ans !

Ce bel homme allongé sur son lit m'annonce cela avec une certaine fierté. Il faut dire qu'il ne les fait pas, malgré sa place en soins palliatifs.

- Aujourd'hui ce qui m'importe ce sont mes filles. Elles s'occupent de moi mais je leur complique la vie. J'ai eu une vie heureuse, une jeunesse terrible mais une vie heureuse. J'ai des enfants et des petits-enfants qui vont bien...

Il revisite sa vie, me parle de sa femme qu'il a perdue il y a huit mois, sans pouvoir aller lui dire au revoir - "c'était tellement triste. Nous avons eu une  longue et belle vie tous les deux. Plus de soixante-cinq ans ensemble;  je n'ai qu'une hâte maintenant c'est de retourner la rejoindre et la revoir. Ma vie est trop longue ici."

Il parle de lui, revient sur sa jeunesse sans rien m'en dire d'autre que la souffrance, mais il ne veut pas en parler- je vais pleurer sinon. Nous restons ensemble tous les deux, moi écoutant une vie remplie d'amour et de douceur, lui probablement habité par d'autres images qu'il ne veut pas évoquer. A mon départ, il me serre la main, sans vouloir la lâcher, et ferme les yeux.

- J'ai eu une enfance terrible mais je ne veux pas en parler;

Je le quitte, un peu "intranquille" ; je me demande si je n'aurais pas dû l'interroger sur cette enfance dont il ne voulait parler, tant elle semblait habiter chaque parcelle de son esprit. Mais j'ai pour principe de ne pas questionner, et de laisser venir les mots au choix de mon interlocuteur. Je le regrette presque. Peut-être la parole l'aurait elle libéré? Je suis partagée et cet homme occupe mon esprit pendant mon trajet de retour.

Le lendemain je suis de permanence à l'unité. En passant dans le couloir je suis interpellée par une femme vive, petit gabarit nerveux, cheveux savamment décoiffés et lunettes d'écaille rondes.

- Vous êtes bénévole; alors je vais vous dire, arrêtez de venir voir mon père pour le faire parler de sa vie. Ma soeur l'a retrouvé en larmes hier soir, il avait raconté des choses très douloureuses de son enfance. Il ne faut pas qu'il parle de ça ; il ne s'en remet pas. Quand il était jeune, il  a ouvert la porte à un milicien et  a vu son père partir avec eux. Il n'est jamais revenu. Nous vivons avec ça depuis notre naissance. Nous n'en pouvons plus de porter ça en famille ! Il ne faut pas poser de questions à mon père sur sa vie.

Je l'écoute un peu déstabilisée par son agressivité et je précise que c’était moi la bénévole d'hier, que je n'ai posé aucune question mais que son père a choisi de raconter sa vie. Qu'il n'avait été question que d’une relecture heureuse de sa vie conjugale, de ses enfants, et qu'à aucun moment il ne m'avait parlé de son enfance sauf pour dire qu'elle était terrible et qu'il ne voulait pas en parler;

La femme me fixe, étonnée. Elle reprend :

- Je n'en peux plus; j'ai mis ma vie entre parenthèses pour m'occuper de ma mère qui a été malade pendant dix ans. Maintenant c'est mon père. Je suis épuisée; je suis seule avec ma soeur ; mes enfants vivent à l'étranger, avec  mes petits-enfants, je n'ai personne ici.

Elle parle sans s'arrêter, me précise qu'elle a rendez-vous avec le psychologue dans quelques jours. Elle se calme.

Une heure plus tard nous sommes toujours toutes les deux dans le couloir, debout devant le poste soignant, mal installées mais je ne trouve pas l'espace pour lui proposer de s'assoir sans l'interrompre. La chambre de son père est maintenant libre, les soins sont finis. Elle me quitte.

- Je crois que je comprends mieux à quoi vous servez. Et je comprends que vous ne lui avez pas posé de question.

Je m'autorise à lui dire que peut-être son père a besoin de raconter ce qui fut le traumatisme de sa vie. Qu'il ne l'avait pas fait avec moi mais que peut-être en parlera-t-il avec un autre, quand ce sera le bon moment pour lui  ; que dire les choses à un étranger, hors de la sphère familiale, peut être une façon de se libérer sans le faire peser encore sur ses enfants qui portent ce drame depuis leur naissance. La femme est apaisée, elle sourit.

- Vous avez surement raison. Désolée de m’être emportée, après avoir parlé avec vous je comprends mieux l'utilité de votre présence.

3 août 2026

Comme une poupée Corolle

Une femme, le regard dans le vide, est assise sur un banc, devant une chambre, sûrement celle de celui qu’elle accompagne. Je l’aborde en lui proposant un thé. Elle se décale sur le banc pour me faire une place et décline ma proposition.

— Je n’ai pas envie de grand-chose, voyez-vous. Surtout quand je le vois dans cet état.

« Il », c’est son mari, arrivé chez nous depuis quelques jours et dont l’état est déjà très avancé.

— Nous sommes mariés depuis quarante ans. Lorsque nous nous sommes rencontrés, j’avais quinze ans, lui dix-sept. Dès que je l’ai vu, j’ai su que ce serait avec lui que je ferais ma vie. Je ne sais pas si les jeunes d’aujourd’hui osent vivre la même chose. Ce saut dans le vide, sans garantie. Un pari sur l’avenir. Nous nous sommes mariés dès que j’ai eu dix-huit ans.

Un calcul rapide me fait réaliser combien cette femme est encore jeune, trop jeune pour être veuve.

— Heureusement, nos parents étaient compréhensifs même s'ils n’étaient pas emballés, nous étions étudiants, mais ils ont accepté de nous aider pendant quelques années. Quand j’y repense, nous habitions dans une chambre de service, au-dessus de leur appartement. Je faisais des baby-sittings le soir en attendant Philippe, qui était serveur dans un restaurant pour gagner de l’argent. Les parents payaient le loyer. Nous faisions des études de droit tous les deux. Je me suis arrêtée après la licence ; lui a heureusement continué. C’est un grand avocat. Enfin… c’était.

Le visage de Madame T. semble avoir rajeuni d’un coup. Son regard est plus vif, son corps s’est redressé et un sourire se dessine sur ses lèvres. Je suis contente que cet échange lui ait offert cette évasion.

— Vous le verriez aujourd’hui… Il est tellement précaire, le regard de plus en plus lointain. J’ai l’impression qu’il ne me voit plus. Comment le trouvez-vous ? Vous l’avez rencontré ?

Je viens d’arriver dans le service et, à part les quelques informations entendues pendant la réunion de transmissions, je ne sais rien de lui. Cela m’est finalement plus confortable : je n’ai pas de réponse à apporter.

— Mais vous êtes bénévole depuis quelque temps, peut-être. Vous avez déjà vu de telles situations ? Quelqu’un qui met du temps à réagir, ou même à ouvrir les yeux lorsque je lui parle, comme s’il ne comprenait pas ce que je dis. Il ne parle plus, alors que nous passions nos soirées à refaire le monde. Ces échanges me manquent tellement. Il était tellement vif, tellement cultivé. J’avais l’impression d’apprendre chaque jour à ses côtés. Et maintenant… c’est le silence, la distance, l’attente. J’avais beau le savoir, c’est un moment vraiment difficile.

Elle lève les yeux vers le ciel, comme pour effacer les larmes qui se forment. D’un geste de la main, j’effleure son épaule. Elle me regarde doucement et se recule imperceptiblement. Pas de contact.

— J’ai eu des moments difficiles dans ma vie, mais je les ai toujours gardés pour moi. Je n’aime pas montrer mes faiblesses, de l’orgueil sûrement. J'ai bien fait de ne rien dire, ce n'était rien ! Aujourd’hui, je sais ce que veut dire un moment vraiment difficile.

Heureusement, ici, ils sont à l’écoute. De mon mari, bien qu’il ne parle pas, je vois qu’ils le comprennent, qu’ils prennent le temps de regarder son visage et d’essayer de savoir ce dont il a besoin. Mieux que moi, qui le bombarde de questions auxquelles il ne peut pas répondre. Ils s’occupent aussi de moi quand je suis là, c’est-à-dire presque tout le temps, finalement. Ils me disent de me reposer, de prendre soin de moi. On ne m’a jamais dit ça… Je crois que je vais entrer dans la chambre. Merci de m’avoir écoutée. Vous aussi, vous prenez soin de moi.

Avant de pousser la porte de la chambre, elle se retourne vers moi.

— Vous savez ce qui me sauve ? Je dors ! Je fais partie de ces gens qui s’endorment immédiatement dès qu’ils se recouchent, autant de fois que nécessaire. Lorsque mon mari était encore à la maison, je me levais vingt fois par nuit. Mais chaque fois que je me recouchais, je me rendormais instantanément. Comme une poupée Corolle. Debout, yeux ouverts ; allongée, yeux fermés.

Cette référence nous fait rire.

— C’est ce qui me permet de tenir. C’est merveilleux, le sommeil. Lorsque je dors, je le retrouve comme avant. Il me regarde, me parle et me fait rire. Parfois, je me réveille dans ses bras. C’est tellement incroyable que je voudrais que cela ne s’arrête jamais. Mais il faut bien se réveiller. Mes enfants ont cru qu’ils allaient perdre leurs deux parents en même temps, tellement ils me trouvaient maigre, sans appétit et fatiguée. Mais je suis solide ; épuisée… mais solide. Parce que je dors. Comme un bébé, quoi qu'il arrive !

Et cette solide et fragile future veuve de moins de soixante ans part rejoindre son mari, me laissant avec sa poupée Corolle comme image mentale. Elle m'allège un peu de sa douleur. 

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8