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Accompagner écouter soulager… et vivre!
Accompagner écouter soulager… et vivre!
  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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28 septembre 2019

Lassitude

Appuyé contre le mur, à coté de la porte de la chambre de sa femme, il a une boite de gateaux déchirée à la main.

- Je m'étais apporté ça mais je ne l'ai pas mangé ;

Je prends le temps de me présenter mais il me coupe la parole en m'appelant par mon prénom :

- Je sais qui vous êtes.

Il garde ma main dans la sienne et me dévisage de la tête aux pieds. S'en suivent une série de compliments trop appuyés auxquels je ne réponds pas. Face à mon silence, monsieur O. choisit un autre sujet :

- Je ne sais plus où j'en suis. je suis perdu. Je n'arrive pas à me projeter. J'ai envie de me sentir vivant. me sentir vivant vous comprenez ?


Son regard évolue un peu et me met mal à l'aise. Je ne suis pas sure d'avoir envie de comprendre.


- Je ne sais pas si nous nous reverrons. ça dépend d'elle et de vous.

Elle étant sa femme qui est dans un état précaire derrière la porte. Je choisis de comprendre le vous comme l'ensemble de l'hôpital et des personnes y travaillant, mais il me corrige immédiatement :

- Non je parle de vous. Si vous voulez, on se revoit.

Il a le mérite d'être direct.
Je prends le temps de lui préciser le cadre de ce bénévolat, dans l'instant, une journée après l'autre, sans projet ni projection. Il me regarde et dit :

- Je suis completement perdu.


Je respire, je vais pouvoir revenir à un accompagnement plus normal et lui demande si il a envie de quelque chose, un café, un thé, s'assoir...
il s'en saisit immédiatement;


- Un thé ou un café non, mais autre chose, quand vous voulez et où vous voulez...

J'ai l'impression d'être en face d'un ado de seize ans... et peu envie de jouer.

Je reste muette. il finit par quitter ce registre et me propose de nous assoir sur un banc. Ainsi installés, il a besoin de me raconter le parcours de santé de sa femme, et la façon dont il s'est occupé d'elle, une présence permanente, qui a occupé ses premiers mois de retraite, comment ils ont conservé une "vraie vie" en allant au restaurant, au cinéma, en prenant des places d'opéra... Comment il la portait et lui préparait ses repas, la lavait et l'habillait. Jusqu'à ce qu'il n'arrive plus à la porter.

- Elle n'avait plus aucun appui, elle devenait trop lourde pour moi. Alors on est allé à l'hopital, puis arrivés ici . J'ai su faire... Mais pour "l'être". Je ne sais pas si j'ai su être. Vous savez ce que m'a dit ma femme au début de sa maladie ? Lorsque je lui ai dit qu'on allait se battre, qu'on allait tout faire pour que la vie se déroule le plus normalement et le mieux possible... Elle m'a dit que j'allais tout faire bien mais que ce ne serait pas pour elle que je le ferai, mais pour moi. Et elle avait raison. J'ai tout fait pour elle parce que ça me donnait bonne conscience. 

Il se déplace sur le banc et prend ma main.

- Vous savez, je suis quelqu'un de normalement évolué, j'ai fait des études, j'ai mené une vie professionnelle réussie, je sais que l'homme est mortel, mais je suis tellement incapable d'affronter cette mort. Je me retrouve comme un crétin. Je n'y ai jamais pensé. ni à ma mort, ni à celle de ma femme. Quand j'ai perdu ma mère ça ne m'a pas bousculé plus que ça. Elle avait l'âge. mais ça ne m'a pas pour autant amené à réfléchir sur la mort. Et maintenant, je suis là, auprès de ma femme avec tout le temps pour y penser mais incapable de le supporter.
Chez nous c'est elle qui avait les amis. La vérité c'est que je suis seul. Moi j'étais l'organisateur, l'esthète. Elle c'était le social, la fantaisie. Quand elle ne sera pas là, je serai seul. Je ne sais pas ce que je vais faire de ma vie après.
J'essaye de lui proposer de s'occuper de sa vie maintenant.

- Maintenant, j'ai envie de me sentir vivant, de me rappeler que j'ai un corps. Vous faites quoi pour sentir la vie en vous ?

Cette question me prend de court. Beaucoup d'images me viennent à l'esprit, je choisis la plus sage.


- Je m'installe à la terrasse d'un café et je regarde les gens vivre.


- A la terrasse des cafés, il n'y a que des femmes de vingt ans !

- Peut-être ne voyez-vous que celles de vingt ans mais il y en a surement de plus agées. 

- C'est pour ça que je vous regarde. Vous ne voulez pas venir avec moi à la terrasse d'un café ?

Je me sens prise d'une certaine lassitude...

- je vais vous laisser.

Il se lève, reprend sa boite à gâteaux, et me serre la main.

- Moi aussi je vais y aller; quand je vous ai croisée, j'allais partir.

Il fait quelques pas vers l'ascenseur, et se retourne :

- Mais si vous voulez, on se retrouve quelque part !

3 septembre 2019

Se donnent t'ils la main ?

Dans les chambres deux et trois il y a deux familles au chevet de leur malade. Ils ont été prévenus que le temps du départ était proche et souhaitent être présents. Dans l'une des chambres, une femme d'une cinquantaine d'années ; à sa droite une femme qui se présente comme une amie d'enfance. De l'autre côté, adossé au mur, à distance, un homme. Son mari ? celui de l'amie ? un ami ? je ne sais.

Je viens à leur rencontre, pour leur proposer un café, leur offrir la possibilité à l'un ou à l'autre de quitter la chambre quelques minutes s’il le souhaitent. L'amie d'enfance m'accueille chaleureusement :

- Vous faites partie des bénévoles n'est-ce-pas ? c'est bien ce que vous faites pour les personnes qui sont seules et isolées. Vous n'avez pas du beaucoup voir madame S.

Il est vrai que je n'ai rencontré cette femme qu'à l'occasion de quelques lettres à apporter. Elle me recevait toujours avec une certaine retenue, me remerciait pour la lettre et me disait au revoir. Il n'était pas question d'échanger ou de prendre un peu de temps ensemble.

- Vous savez, elle était très entourée et avait surtout besoin de ses amis. Dans ces moments-là on a besoin d'être avec des gens qu'on connait très bien.

Elle caresse la main de son amie, inconsciente. Je comprends que par cette phrase, son amie me parle aussi de maintenant. Que ces « moments-là » englobent aussi celui qu'elle vit aujourd'hui. Que si cette malade n'avait pas souhaité ma présence pendant ses longues semaines passées ici, il est plus respectueux de ne pas y être non plus maintenant où les heures qui viennent sont celles de la séparation. Je dis un dernier au revoir à la malade, et quitte la chambre.

L'homme est toujours adossé contre le mur, il me sert la main et je comprends dans son regard que mon interprétation était juste. Ils voulaient être seuls.

Dans la chambre d'à-côté une femme en âge d'être arrière-grand-mère mais que la vie n'a rendue ni mère ni épouse est étendue sans mouvement. A ses cotés une jeune grand-mère lui tient la main.

- Le lien familial est assez lointain, mais vous savez, quand il n'y a pas de famille proche ... Elle a toujours vécu seule, tous ses frères et soeurs sont déjà morts, et les neveux sont loin. Alors nous sommes venus mon mari et moi. Mais mon mari, vous savez ce que c 'est ! comme tous les hommes il n'aime pas les hôpitaux. Du coup il est sorti prendre un café dehors et je vois qu'il ne reveint pas. Mais merci de venir parce que c'est un peu long...

Cette femme a besoin d'une présence auprès d'elle. Pour l'aider à tenir la main de sa parente un peu trop éloignée, pour l'aider à vivre ce temps qui s'écoule si lentement, rythmé par la respiration inégale et bruyante de la malade.

- J'ai l'impression qu'elle respire mal. Elle est un peu encombrée non ?

Je lui propose d'en parler aux soignants, mais elle rajoute :

- Remarquez c'est normal de mal respirer quand on va bientôt s'arrêter de le faire.

Je prends une chaise et veille avec elle cette vieille dame à la respiration sifflante. Les mots se posent tranquillement, j'apprends à connaitre cette malade qui s'éloigne, sa nièce par alliance me parle de sa famille, de leurs lieux de vie, de leurs liens depuis toutes ces années.

- Je suis contente de pouvoir être là pour elle, même si c'est difficile ; mais maintenant que vous êtes là c'est déjà mieux.

Dans la chambre, l'obscurité commence à s'installer, et nos voix se font instinctivement plus feutrées. Nous ressemblons à ces femmes d'antan, qui chez elles attendaient patiemment que la mort de l'ancien advienne...

Lorsque je quitte cette chambre, la malade respire toujours, et sa nièce lui tient encore la main.

Dix minutes plus tard, la nièce est devant la porte, les yeux rougis. Je comprends que c'est la fin de l'histoire. Elle me serre dans ses bras.

Dans la chambre d'à-côté, il n'y a plus personne. La malade vient elle aussi de mourir.

Face à la porte ses amis pleurent dans les bras l’un de l’autre.

Lorsque c'est le moment de partir, les malades se donnent-t-ils la main pour se sentir moins seuls ?

5 août 2019

Visite

Une famille demande à visiter l'unité de soins palliatifs. C'est la première fois qu'ils viennent ici - nous avons été très chanceux jusqu'à maintenant, nous ne savons rien de ces lieux -

Leur mère est en fin de traitement de chimiothérapie, épuisée,  très maigre, elle a du mal à récupérer des forces en vue du prochain traitement. Ils savent que les soins palliatifs offrent la possibilité de faire des séjours de répit pendant quelques semaines, le temps de prendre en charge la douleur, et traiter l'ensemble des symptomes liès aux traitements et à la maladie. Ils le savent .. mais l'association soins palliatifs / mort se fait immédiatement dans leur esprit.

- Vous comprenez, notre mère n'est pas en fin de vie. elle doit reprendre la chimiothérapie, mais pour cela il faut qu'elle se requinque.

Nous nous asseyons , je prends le temps découter leurs peurs et leurs doutes. Les questions d'ordre médical fusent, qui décide de la reprise du traitement ?  Comment vont-ils suivre l'évolution de sa maladie? Qui sera en lien avec l'hopital ? Est-ce-qu'on ne va pas la laisser sans s'occuper d'elle...


C'est la seule question à laquelle je peux répondre; pour le reste, les médecins seront là. 


- Vous comprenez, on pensait qu'on aurait du temps pour la préparer à venir ici, et puis on a eu une place tout de suite. Elle arrive demain ... mais elle va avoir un choc en sachant où elle est.

Nous nous promenons dans le jardin, il fait beau, des fleurs commencent à sortir, qulques personnes sont assises sur des bancs.

- C'est tellement apaisant ce cadre ! elle pourra se promener ? Mais... elle croisera qui dans le jardin ? des mourants ? ça va être dur pour son moral non?

Je leur fais visiter un service, une chambre, nous croisons des familles, des soignants. L'unité est en mouvement, deux infirmières leur sourient, de jeunes se retrouvent autour d'un café...

- C'est calme ici. Et c'est plus gai que ce que j'imaginais. C'est joli ce bois clair que vous mettez sur les murs. On peut y afficher des photos? On a le droit d'apporter des fleurs  ?  Elle va être bien tu ne crois pas? 


La plus jeune fille s'adresse à son frère. Elle a besoin qu'il acquiesse , qu'il la réconforte. Mais il reste silencieux, il a besoin de tout connaitre ; les horaires, les visites, les repas, les équipes médicales... Je tente de répondre à chacune des questions , peux les assurer de la présence et la disponibilité des équipes soignantes, de l'attention des médecins à la demande de chaque malade, leur propose de prendre rendez-vous avec un médecin... Ils écoutent, un peu instables. 

Devant un café, je les écoute échanger sur leurs impressions. ils ont peur que cet endroit soit le dernier pour leur mère, qu'elle ne ressorte plus; Ils veulent être surs qu'elle ne sera pas oubliée . La plus jeune soeur s'inquiète :

- Tu crois qu'elle voudra ?


Le frère répond doucement.

- Je pense qu'elle sera bien ici. Je crois qu'elle sera en confiance. 
Et toi?

- Moi je ne sais pas. je ne sais plus rien, mais c'est calme ici.

Nous repartons, un dernier regard à la chambre, quelques pas dans le jardin et nous nous quittons. Ils me semblent un peu rassurés.

Leur mère arrivera le lendemain en ambulance. Ils seront là pour l'accompagner. Nous serons là pour les écouter.

6 juillet 2019

Maltraitance partagée

Réunion de transmission.

L'ambiance est lourde. Une malade arrivée ce matin vient de mourir. Une petite dame venant de l'hopital, arrivée sur un brancard, inconsciente et dont le visage déja figé a inquiété le médecin lors de sa visite d'accueil. Elle a été transférée en ambulance, portée de son lit d'hopital à un brancard, poussée jusqu'à l'ambulance, puis descendue, secouée dans l'ascenseur, transférée du brancard à un nouveau lit, dans une chambre et un lieu qui lui étaient étrangers. A aucun moment elle n'a paru avoir un peu de conscience malgré les parole apaisantes et les gestes des soignants à son arrivée. Le médecin regarde le dossier recu de l'hopital et le présente à l'équipe. Ils sont désemparés devant le décalage entre son contenu et ce que le médecin a constaté.

- Comment cette malade est-elle arivée ici dans un tel état? Pourquoi ne l'ont-il pas gardée et accompagnée quelques heures de plus pour lui éviter tout ces changements. Si elle venait du domicile j'aurais pu comprendre, mais là...venant d'un hôpital, ça n'a aucun sens !

L'équipe se concerte pour savoir qui fera la toilette mortuaire de cette nouvelle arrivée. Et j'entends leur difficulté à prendre soin d'un corps qu'ils n'ont jamais approché auparavant. Avec lequel ils n'ont pas établi de relation, meme minime.

Une infirmière à mes côtés profite d'un coup de fil du médecin qui interrompt la réunion pour me partager son désarroi.


- Tu sais pour nous une toilette mortuaire c'est important. Je sais que ça peut paraitre curieux, mais en principe on aime bien la faire, c'est notre façon de dire au revoir aux malades, de terminer l'histoire avec eux. De les faire beaux une derniere fois, avec ce qu'on sait d'eux, de leur vie, de ce qu'ils aiment, tout ce qu'ils nous ont raconté pendant le temps qu'ils ont passé ici ; quelquefois ce n'est pas grand chose, mais quand on a pris soin de quelqu'un, qu'on a pu appaiser ses souffrances ou ses angoisses notre place est claire, posée. Parfois on a pu préparer la famille, leur demander si ils ont choisi des vêtements qu'ils aimeraient voir porter. Certains malades eux-même nous en parlent. C'est une manière de cheminer ensemble, en douceur. Mais là, avec une personne que je n'ai jamais rencontrée, dont je ne connais ni la voix ni même le corps, c'est vraiment difficile ; et puis la pauvre, je me dis que ses dernières heures se sont passées dans une ambulance, secouée par le trajet,  agressée par le bruit avec des ambulanciers qui lui étaient inconnus. Son époux a du vivre ça aussi, il est âgé, fatigué, complétement désemparé, ne comprend pas ce qu'il s'est passé. Il se retrouve tout seul et nous n'avons pas les mots pour l'accompagner ; nous non plus nous ne comprenons pas. Quel sens cela avait de la transférer chez nous?
Le médecin est revenu. la réunion se termine. En sortant j'accompagne les deux soignants vers la chambre et les laisse, aussi déstabilisée qu'eux.

Dans ce lieu où la question du sens est perpétuellement au coeur des engagements de chacun, cette violence faite à la malade maintenant décédée, à sa famille et aux soignants reste posée.

17 juin 2019

A la chasse !

Assis dans son fauteuil roulant cet homme a envie de changer de cadre. Mais il fait froid dehors et il n'est pas couvert.

-  Et si vous me faisiez visiter la maison ?

Nous voilà partis ; devant chaque espace il me demande des explications ; de temps en temps il jette un œil vers les chambres dont les portes sont ouvertes, un rapide regard, sans un mot. Certaines personnes sont fragiles, agitées ou précaires, il ne veut pas en parler. En revanche, le bureau des médecins, les salles de préparation, la cuisine... tous ces espaces qu'il ne connait pas le rendent bavard. Il veut tout savoir de l’organisation et cherche à deviner ce qui se cache derrière certaines portes – une baignoire ? vraiment ?

- Et si nous prenions un petit jus d'orange. 


Le coin famille est libre ; j'installe son fauteuil devant une des tables et pars chercher son goûter.  Jus d’orange et petit sablé, la vie est belle. Assis face à face, le ton de la discussion évolue. Il n'est plus malade, il est un ancien chasseur qui me raconte ses chasses aux sangliers. Je découvre les différents types d'armes, la vitesse de course du marcassin, la dangerosité de la laie. Un vrai cours d'histoire naturelle - de SVT- corrige-t-il !

Tenant son verre, attablé face à moi, il redevient le passionné qu'il devait être avant sa maladie. Il mime les gestes du chasseur, boit lentement, puis se fatigue. Il me tend son verre vide :

- Je crois que je reviendrais bien dans ma chambre maintenant.

Nous rentrons tranquilement, il garde les yeux fermés, il a déja tout vu. Face à son lit, il essaye de se lever, oublie sa sonde, s’étonne d’être retenu, semble ne pas comprendre. Je lui propose de rester dans son fauteuil en attendant les soignants, et pour lui éviter de se lever je me place face à lui.

 -  Prenez donc mon lit, vous verrez il est très confortable...

A l'arrivée des soignants je le laisse.

En fin de journée, une femme qui se présente comme sa compagne vient vers moi :

- je cherche une bénévole brune qui a offert un verre de jus d'orange à mon ami.

Visiblement c'est moi qu'elle cherche ;

- Ha comme c'est gentil - et elle m'embrasse sur les deux joues- venez, mon ami voudrait vous proposer une coupe de champagne. Des amis nous ont offert trois petites bouteilles et il voudrait les partager avec vous ;

Dans la chambre, il y a deux verres, et une petite bouteille de champagne qu'il ouvre avec application. Il retient délicatement le bouchon pour ne laisser qu'un souffle s'échapper.

- quel son merveilleux !

Sa compagne nous laisse - j’ai des courses à faire, mais tu gardes une bouteille pour nous !- Et nous trinquons... " à la chasse"  me dit mon hôte, "A la chasse et à ses trophées ! "

Après cette longue après-midi, cette gorgée de champagne frais c'est le petit Jésus en culotte de velours !

13 mai 2019

Parlons, voulez-vous?

- Madame F va nous quitter.

La réunion de transmission commence par cette phrase.

Je ne connais pas cette malade mais je me note d'être attentive à ne pas la laisser seule.

Plusieurs passages dans le couloir me permettent d'apercevoir son fils à son chevet. Il est seul dans la chambre, depuis le début de l'après-midi, à l'exception d'un échange avec le médecin pendant les soins.

En fin d'après-midi, je frappe doucement à la porte de la chambre. Je sais que les journées, seul à côté d'une personne qui ne communique plus peuvent être longues. C’est pour moi l’occasion de lui offrir la possibilité de prendre un peu l’air pendant que je le remplace quelques minutes auprès de sa mère, ou de lui proposer un café.

Monsieur F sursaute à mon arrivée. Tout attentif à sa mère, il ne m'a pas entendue entrer ni même me présenter. Son visage présente un masque de peur, je m'excuse, il s'excuse

- Ce n’est pas vous qui m’effrayez…

J'essaye de savoir si quelque chose lui ferait du bien.

- Une présence me répond-il simplement

Et il se lève pour avancer une chaise de l'autre côté du lit.

Je salue sa mère, adorable femme qui semble percevoir ma présence, et m'assois en face du fils.

- Parlons ! vous voulez bien ?

Il parle. Sans cesse. Se raconte ; sa vie, son métier, ses réflexions, ses changements d’orientation. De sa main gauche il caresse la main de sa mère, de la droite il enlève et remet constamment ses lunettes. C'est un intellectuel, un passionné ; politique, économie, éducation, chaque sujet est l'objet de mots choisis, d'une pensée organisée et claire qui attend une contradiction. De temps en temps, je regarde sa mère, et la prends à partie à propos d’une parole ; j'ai besoin de la rejoindre elle aussi, de l’inclure dans notre rencontre. Son fils ne s'en étonne pas ; il ne me fait pas remarquer qu'elle n'est pas consciente.

- Elle a toujours aimé discuter avec moi ;

Il lui caresse la main et lui sourit. Il lui propose de l'eau, relève délicatement sa tête, la fait boire avec une pipette, se rassoit et reprend la discussion. Sa mère est parmi nous. Ses yeux entre-ouverts laissent par moment percer une lueur de présence. Puis elle semble s'endormir, et sa respiration devient saccadée, ou très faible. Une ou deux fois j’ai l’impression qu'on la perd, mais sa respiration reprend.  C'est un moment étrange, un peu hors du temps. Je propose à monsieur F de le laisser seul avec sa mère - peut-être a t’il besoin de ce temps de solitude - mais il semble effrayé à cette idée.

Je devine qu’il a peur de rester seul, peur que je reparte, peur que sa mère meure, alors il parle très vite, comme s’il craignait mon au-revoir. Mais je n'ai pas envie de le quitter. Après un moment instable - je ne m'attendais pas à avoir un échange sérieux et intello-politique à ce moment de la vie - je le suis et l'accompagne. C'est de cet échange qu'il a besoin pour pouvoir rester aux cotés de sa mère qui va le quitter. Il dévoile par moment quelques histoires plus intimes, ses relations avec ses parents, les conflits, les échanges, son regret de ne pas avoir d'enfant, me parle de sa femme. Dans le couloir des bruits de cuisine me font réaliser que je suis dans cette chambre depuis plus d'une heure. Monsieur F se lève pour allumer la lumière

- Il fait trop sombre maintenant.

Je me lève avec lui.

- Je vais vous laisser...

- Moi aussi je vais y aller ; Je suis là depuis quatorze heures, je crois qu'il faut que je rentre, qu'en pensez-vous ?

Comment lui dire que je pense qu'il devrait rester avec sa mère qui va nous quitter ? je ne suis pas lui, je ne suis pas elle. Peut-être préfère-t-elle rester seule pour pouvoir partir discrètement. Peut-être a-t-elle prévu d'attendre demain avant de le quitter. Peut-être cet homme n'en peut plus d'être là, ne peut pas rester seul. La suite de l'histoire leur appartient. Je le remercie pour cet échange. Il garde ma main un long moment, et je quitte la chambre. Au fond de moi j'espère qu'il va rester, mais deux minutes après j'entends la porte s'ouvrir ; monsieur F rentre chez lui.

11 mars 2019

Les copains d'abord

Le service est animé par une joyeuse et bruyante bande d'amis. Une moyenne d'âge de vingt cinq ans, des visages colorés et variés, baskets et capuche de rigueur en signe de reconnaissance. Assis sur des bancs, ils attendent que les soins en cours se terminent.

Dans la chambre, une mère de famille dont l'état se dégrade rapidement. Parmi eux un fils qui sait que le temps est compté et qui a besoin de soutien. Je les observe de loin, je les sens soudés, ils sont bien ensemble. Les discussions fusent, ponctuées de blagues, pour passer le temps. Puis la porte s'ouvre, et le niveau sonore baisse d'un coup. Le jeune homme entre dans la chambre pour un temps de présence. Il est fils unique, jeune marié. Sa femme le laisse seul et vient me rejoindre. Elle est inquiete pour lui, consciente du lien qui le lie à sa mère.

- Elle est tout ce qu'il a. Depuis que je le connais, il n'écoute qu'elle et a besoin d'elle pour tout ce qu'il fait dans sa vie. C'est son socle.
- Avec vous maintenant.
Nous n'avons pas le temps de parler longtemps, son jeune mari sort déja de la chambre. Il n'est pas facile de se tenir face à l'inconnu, au silence, à la fin. Il installe sur son visage un sourire un peu forcé, comme s'il souhaitait rassurer sa femme, retrouver sa place de jeune un peu inconscient auprès de ses amis.

- Je pars vite, j'ai un match de basket ... on se retrouve à cinq heures?

Sa femme acquiesse et le regarde partir.

A peine quelques minutes plus tard, il revient en courant. Un appel du médecin vient de lui apprendre la mort de sa mère. Le jeune homme à la démarche chaloupée et à la vitalité contagieuse entre dans la chambre de sa mère, et de là s'échappe un hurlement, venu du fond des temps, le cri d'un animal blessé, abandonné, une expression archaïque de sa souffrance ;  il hurle à la mort et ce cri nous saisi tous aux entrailles.

Sa femme m'entraine avec elle :

- Il faut y aller !

Le fils est debout face au lit de sa mère .

- Qu'est ce que je vais faire sans elle ! comment je vais faire ! je pensais qu'elle m'attendrait. C'est ma mère, c'est ma mère, c'est ma mère !

Il répète cette phrase comme si elle surgissait telle une évidence face à cette absence à venir. Sa femme arrive et le prend dans ses bras .

- Je suis là ! je suis là, je suis là. Elle répète ces mots comme un écho à sa plainte - c'est ma mère - je suis là -

Ils ne font plus qu'un, lovés dans les bras l'un de l'autre. La jeune épouse semble d'un coup plus agée que lui ; comme une place de mère qu'elle viendrait prendre l'espace d'un instant. Ils sortent de la chambre, et immédiatement se forme autour d'eux une grappe d'amis. Ils ont besoin de se serrer les uns contre les autres. Front contre front, épaule contre épaule, bras et mains enlacées. ils sont ensemble, dans les larmes maintenant comme dans les rires il y a seulement quelques minutes. Je les regarde s'éloigner vers le jardin.

- On a besoin de sortir, on va fumer une cigarette.

Deux soignantes viennent me rejoindre; nous sommes tous ébranlés par cette expression brute et violente de la douleur. Son cri résonne encore en nous.

18 février 2019

C'est bien d'avoir un projet !

Madame J. est arrivée la semaine dernière en urgence.  Aux transmissions, les soignants sont en questionnement. Ils parlent d’une aggravation soudaine de son état sans que rien ne permette de comprendre vraiment. Il y a quelques jours encore elle était à son bureau, battante, debout. Aujourd’hui, elle est épuisée, sans famille autour d’elle.
- elle a besoin d’une lessive, tu peux t’en charger ?

Je commence donc mon bénévolat en allant à la rencontre d’une femme qui me paraît bien jeune. Elle tourne la tête vers moi et esquisse un sourire. Ses yeux sont chargés de tristesse et de lassitude. Je m'apporche de son lit et lui tends la main. 

- Bonjour.  C'est vous qui venez pour la lessive ? c’est gentil. Tout est dans le placard.

Elle garde ma main dans la sienne.

- J'ai envie de dormir. On m'a changé de traitement parce que je suis allergique. C’était insupportable, tout tournait autour de moi. Mais avec le nouveau, j'ai tellement sommeil. Je n'ai pas la force de parler. 

Je lui précise que je ne la dérangerai pas, que je viens seulement récupérer ses affaires.
- Ha oui, merci. J'ai un fis qui habite à l'étranger ; je suis arrivée ici en urgence. Je n'avais pas prévu, je suis partie sans rien alors j’ai besoin d’un peu d’aide. Une amie m'apporte des affaires la semaine prochaine, mais là je suis en panne. Dites-moi il y a la possibilité de faire des machines ici ou vous êtes obligée d’aller à la laverie dehors ?

Je la rassure, nous avons ce qu’il faut.

- Tant mieux, c’est mieux pour vous. Et je voulais savoir, c'est vrai qu'il y a des livres ici ? j'ai envie de trouver quelque chose sur Dali. Vous croyez qu’il y en a un ? j'ai un projet. Depuis très longtemps, je voudrais monter un projet autour de ses œuvres.

- Je peux chercher, on ne sait jamais!

- J'ai fait une école d'art mais je travaille dans les sites internet. Je ne code pas mais je sais comment ça  marche;  c'est important pour parler avec des codeurs. Ca me donne de la crédibilité face à eux, ils ne peuvent pas me dire n’importe quoi ! Mais maintenant, j’ai peur que ce ne soit plus le sujet. Alors pourquoi pas Dali… ce surréalisme, cette modernité, c'est tellement imaginaire, un peu de folie. Il faut un peu de folie dans la vie, vous ne croyez pas ?

J’acquiesce. Madame J. semble reprendre un peu de vie. Son regard s’anime et me fait du bien.

- Et il faut aussi des projets. C'est bien d'avoir un projet, c'est important pour avancer… même si…

Elle s’arrete de parler ;

Les larmes coulent.  Le silence s'installe.

- Je suis désolée excusez-moi

- Ne vous en faites pas. Nous avons le temps.

Le silence encore.

- Prenez votre temps, je vais prendre une chaise.

- Non ce n'est pas la peine ça va aller. Il y a des choses que l'on sait, que l’on sait profondément, et dont on ne veut pas parler. C'est comme ça. Je vous remercie d'être venue.

Elle serre ma main, puis la lâche et referme les yeux.
Je me dirige vers le placard, prends son sac de linge et la quitte, un peu désarmée. Je ne suis pas certaine que ma présence l’ait aidée.

 

24 janvier 2019

Air Canada

Madame S. vient se servir un café et s’attable au coin famille. Nous nous sommes déjà rencontrées plusieurs fois et j’ai aimé sa franchise et sa lucidité. Mais aujourd’hui, cette femme de tête me paraît fragile et vulnérable.  Je la rejoins et lui propose un biscuit.
- merci, je n’ai pas faim. Depuis trois jours je ne peux rien avaler. Je suis totalement bloquée depuis qu’ils m’ont annoncé que mon mari n’en avait plus pour longtemps ; il est malade depuis six ans, et je savais en arrivant ici que nous étions au bout du chemin. Curieusement,  il était tellement mieux au bout d’une semaine que j’ai recommencé à y croire.  Mais depuis trois jours, il dort tout le temps et son teint a changé. Avant je savais qu’il sentait ma présence, il serrait un peu ma main, me suivait du regard, prononçait encore quelques mots. On était deux. Aujourd’hui, il n’a pas bougé ni manifesté quand j’ai pris sa main. Comme s’il était déjà loin de moi.  Et je ne sais pas quoi faire pour mon fils.

Depuis que je croise cette femme, je n’ai jamais vu personne à ses côtés.  
- Mon fils est au Canada. Il fait des études, il se cherche. C’est un jeune très sensible, qui a du mal à savoir qui il est. Il a essayé plusieurs formations, sans conviction, et depuis huit mois qu’il est parti, je sens qu’il est enfin bien, qu’il reprend confiance en lui, il a des amis, il sort, nous parle enfin… Mais son père est mourant ici.

Madame S. regarde son téléphone.

- il faut que je le rappelle. Je l’ai eu ce matin, et je n'ai pas pu m'empêcher de lui dire que je pensais que sa place était ici. J’ai bien senti à son silence qu’il n’avait pas envie d’entendre ça. Je sais qu'il a un cours qui va débuter la semaine prochaine, mais ça n'a pas de sens. J'ai peur de lui avoir mis un peu trop la pression, qu’il se sente obligé de venir sans comprendre pourquoi ; là-bas il oublie un peu tout ça, la maladie, les hôpitaux. Ça lui a beaucoup pesé. Quand vous êtes jeune et que vous essayez d’avancer dans votre vie, il n’y a pas de place pour la maladie et la fragilité des autres. Vous en avez déjà assez de la vôtre. Mon fils avait besoin d’air. Mais s’il n’est pas là, tout ça pour suivre un cours à la fac… il risque de le regretter toute sa vie.

Madame S. me regarde :

- vous feriez quoi à ma place ?

Je ne sais quoi répondre. Je ne m’imagine pas vivre ce temps sans mes enfants près de moi, mais n’en dis rien. Chaque famille est différente, son fils est fragile et loin...

Elle comprend mon silence ;

- Je ne sais pas quoi faire. Ça n’a aucun sens de faire passer un cours avant son père. Même s’il rate une semaine de cours, il pourra la rattraper. Et au pire il perd un semestre. C’est quoi un semestre dans une vie ? par rapport à une place de fils auprès de son père ? pour plus tard c’est important, il pourra se dire qu’il était là, qu’il a pu dire au revoir.

J’écoute madame S. dont le ton, hésitant au départ, se fait plus déterminé, convainquant.

Son regard, embrumé et fuyant au début de notre rencontre, accroche le mien avec densité.

- Il faut qu’il vienne. Peut être que ça lui parait trop dur aujourd'hui, mais bien sûr qu’il faut qu’il vienne. Même si mon mari n’en a pas conscience, c’est important avant tout pour mon fils en fait. Il ne le sait pas, il ne s’en rend pas compte mais sa place est ici. Auprès de son père, avec moi. Et puis, peut-être que son père le sentira...

Elle se lève et me tend une main ferme.
- Merci beaucoup, grâce à vous j’y vois plus clair. Je vais le rappeler et booker son billet. Je crois qu’il a besoin que je décide pour lui. Il est tellement jeune encore !

Le "grâce à vous" me fait sourire . Grâce au silence surtout.

Je regarde madame S. s’éloigner, la démarche assurée. Au fond de moi, je suis soulagée par cette décision. J’espère que son fils arrivera à temps et qu’elle ne sera pas seule pour vivre ce temps.

 

13 décembre 2018

"J'ai perdu la tête..."

« Lucas est trisomique, et depuis sa naissance il est joyeux » me confie sa mère au coin famille. Elle a un regard épuisé, et ajoute :

- Mais depuis un an il a une tumeur. Vingt-trois ans, trisomique et une tumeur au cerveau. C’est beaucoup pour une seule personne.
Au fond de moi, je pense que c’est beaucoup pour une seule famille.  
- je vais devoir y aller, mais je crois qu’il aimerait bien se promener cet après-midi, si vous avez un peu de temps…

J’ai beaucoup de temps, et me dirige vers la chambre de Lucas.
Je le trouve déjà installé dans son fauteuil roulant, et après de rapides présentations faites par un soignant, nous partons tous les deux vers le jardin.
Face à ce qui m’apparaît comme une injustice, j’ai du mal à rester en silence. Nous nous promenons version visite guidée, il prononce quelques « oui » aux remarques que je fais sur les fleurs. Il ne cesse de sourire et je suis saisie par ce sourire sans une ride.  

Après un tour complet, nous cherchons un endroit agréable pour nous installer tranquillement. Il me montre du doigt un massif d’hortensias. Je cale les roues de son fauteuil, vais chercher une chaise et m’installe près de lui.  Je retrouve mes repères, ne ressens plus le besoin de parler, et le laisse découvrir l’endroit.
Après quelques minutes il dit :

- j'ai mes nerfs qui lâchent ;

Il dit cette phrase comme ça ; à propos de rien. Je tente de comprendre si c'est maintenant qu'il se sent mal, s’il veut rentrer, ou s’il a besoin d’un soignant. Je ne veux pas qu’il lui arrive quelque chose. Mais il nie de la tête ;

- en général.

C’est « en général » qu'il a les nerfs qui lâchent, depuis qu'il est malade ; je lui demande comment ça se manifeste.

- Je m'énerve.

- Avec les infirmières ;

- Non avec ma mère. Toujours avec ma mère.

Il me regarde d'un air désarmant.

- et après je suis triste.

J’aimerais que sa mère entende ces mots et voit son regard. J’espère qu’il le lui dit.

Alors, un peu au-delà de mon rôle, je lui parle en tant que mère. De cet amour inconditionnel que nous fait découvrir la maternité, malgré les doutes et les épreuves, malgré les caractères aiguisés et les phrases agressives ; de cet amour « même si ».

- Elle sait que vous l'aimez quand même ;

Il me regarde en souriant.

- Oui.  Et j'aime Dany Brillant.

Nous avons des radios et des lecteurs CD que nous prêtons aux familles, mais je ne suis pas sûre que Dany Brillant fasse partie de notre cédéthèque.

Pour une fois, mon téléphone va me servir à autre chose qu’à lire l’heure. Je tape sur mon clavier et une chevelure gominée apparaît. D’un hochement de tête Lucas confirme. Je monte le son, et s’envolent des notes …

« Le jour où je l’ai rencontrée, dans une de ces soirées, j’ai même pas pu la r’garder… »

C’est étrangement décalé, mais le jeune Lucas a un sourire accroché aux lèvres et tape le rythme sur son accoudoir. La musique fait s’envoler toutes les idées tristes et il ne reste que le plaisir de retrouver des airs de fête. Ensemble, nous reprenons à tue-tête le refrain « j’ai perdu la tête depuis que j’ai vu Suzette, je perds la raison…».

Tout au fond de ma mémoire des souvenirs se superposent, et parmi eux, la voix de mes enfants « maman ferme la fenêtre de la voiture, tout le monde te regarde » qui me donne envie de chanter encore plus fort.
La chanson se termine, nous avons chacun des images différentes dans la tête mais une même mélodie ! nous sommes bien, et enchainons les tubes de rock français.  

Le retour vers la chambre est léger. Il est fatigué, mais détendu et souriant.

 

 

19 novembre 2018

Déformation professionnelle

Un homme s'approche de moi d'un pas décidé.

- je suis le père de monsieur G. pensez vous que je peux voir un médecin maintenant?

Dans le couloir une infirmière passe, je lui laisse le soin de répondre ;

Nous sommes vendredi soir, le service a eu un décès compliqué à gérer, et l'infirmière face à moi, a l'air exténuée. Elle sourit néanmoins au père de Monsieur G.

- Le médecin qui s'occupe de votre fils vient de partir.

- Mon fils me semble chaud, et son pouls est à cent; pour moi c'est un signe de fièvre. Vous ne prenez pas la température des malades ici.

Un peu surprise par la question, l'infirmière répond :

- Nous ne le faisons pas systématiquement ; ici on embête les patients le moins possible. Mais si vous voulez nous allons passer le voir.


Monsieur G a l'air perplexe.

- Vous savez quand je peux parler au médecin sans le déranger ?

- Maintenant ce sera lundi… Ha non, le médecin part trois jours et ne revient que jeudi. Il part intervenir à un colloque… 

Voyant la tête de son interlocuteur, elle précise :

- Mais il y aura bien sûr un médecin dans le service ; et il y a un médecin de garde ce week-end.


Pendant que l'infirmière s'éloigne, appelée par une collègue, l’homme me confie :

- Je suis un pédiatre à la retraite. Quand un enfant est chaud, je prends sa température. Parce que la fièvre, c'est souvent signe d'infection. Alors après je le traite; pour moi c’est normal de faire ça.

- Et vous savez si il mange ? demande t'il à nouveau à l'infirmière revenue parmi nous

- Il déjeune avec son épouse; Je ne sais pas si il mange beaucoup; mais elle lui donne son repas, elle devrait pouvoir vous le dire.

- Donc vous ne savez pas combien il mange?


Le père de monsieur G. est de plus en plus déstabilisé. Il rajoute :

- Donc vous ne les pesez jamais.

- Oh non Monsieur, jamais ! Enfin sauf si les malades le demandent. Ça nous est arrivé quelques fois, mais ici ce n’est pas vraiment le sujet.

L'ancien pédiatre me regarde, l'air soudain très las:

- Pour un pédiatre, c'est important de savoir ce que l'enfant mange, et si il grossit.

Il se tait un moment puis nous sourit.

- Mais bien sûr, je comprends, je vois bien combien tout cela est absurde ici. il ne sagit pas de les faire grossir pour reprendre des forces et s'en sortir.  J'ai passé toute ma vie à l'autre extrémité de la chaine de la vie, j'ai même travaillé en néonatologie. Les enfants, je les ai pesés, soignés... Mon fils aussi d'ailleurs. J'ai suivi sa croissance, je l'ai regardé devenir un homme brillant, c'était un grand intellectuel et là... Il ne parle plus, il n'a même pas l'air de me reconnaitre. J'ai du mal à le voir comme ça et a accepter que rien ne s'améliore.

Il se tourne à nouveau vers l'infirmière:

- Si je comprends bien, ici, vous faites les soins de base, et après vous attendez... Mais si ils ont de la fièvre... vous avez de quoi prendre leur température?

L'infirmière lui sourit:

- Nous faisons plus que les soins de base, nous veillons au confort du malade, et nous calmons la douleur. Toutes les sortes de douleurs. Mais nous écoutons tout le monde ! Famille, malade, bénévoles... si vous pensez qu'il a de la fièvre et que c’est source d’inconfort, on va vérifier et s'en occuper. C'est l'heure des traitements du soir, je vais commencer par votre fils.

- Et si il en a, vous avez de quoi la faire baisser?

- On ouvre les fenêtres, et on prend de la glace...

En regardant le père de monsieur G. l'infirmière comprend que ce n'est pas vraiment ce qu'il attend. Elle quitte le registre de l'humour et pose sa main sur son bras.

- Excusez moi; ne vous inquiétez pas nous avons tout ce qu'il faut; et on peut même faire des examens si nécessaire.

Nous nous dirigeons tous les trois vers la chambre. L'infirmière entre et nous laisse devant la porte pour s'occuper du malade. Je reste quelques minutes avec le père de Monsieur G. Il me questionne sur ce qu'ils font pour les malades, comment ils soignent... J'essaye de lui répondre, à partir de ce que j'entends pendant les transmissions. Je lui raconte le temps qu'ils prennent pour soigner chaque malade, pour s’ajuster à ses besoins, ses demandes. Je ne me sens pas exactement dans mon rôle d’écoute, mais le médecin n'est pas là pour le rassurer, et les soignants s'occupent de son fils... Alors face à ce vieux pédiatre à la retraite, inquiet pour son fils, j'essaye de trouver les mots les plus rassurants.

L'infirmière sort de la chambre en souriant :

- Je lui ai pris sa température; vous avez raison il a une petite fièvre qui sera soulagée par son traitement du soir, et je vous apporte son diner, vous pourrez savoir ce qu'il mange.

Le père de Monsieur G. sourit, et la remercie chaleureusement en partant:

- Je sais que mon fils ne peut pas être mieux que chez vous !

Il me serre la main, rassuré :

- Vous savez ce que c’est … déformation professionnelle, je ne peux pas m’en empêcher. Même si elle a raison, l’important c’est qu’il soit bien. Le mieux possible.

27 octobre 2018

A qui le dire?

Dans la chambre de sa soeur les soins sont en cours et elle doit quitter les lieux. Assise sur un banc, un gros sac ventru à ses côtés elle brode.
A mon approche, elle pousse son sac pour me laisser une place.
- je m’appelle Isaure. Je sais tout faire . Je sais coudre, peindre, je sais chanter et jouer du piano, je fais des discours....Je sais tout faire et ça ne sert à rien.
Elle a les yeux rivés sur sa broderie et parle avec agitation.
- Dans la chambre c’est ma soeur. on a trois ans d’écart. Quand elle sera morte, je serai expulsée de mon appartement. Elle en a cinquante pour cent et moi je ne peux pas le garder seule.
Elle me regarde, l'air géné de tenir ces propos.


- C’est ridicule d'avoir ce type de considérations, mais pourtant je ne pense qu'à ça depuis des semaines. Ça fait quarante ans que je vis dans cet appartement.  Il appartenait à nos parents, et j’y ai construit ma vie ; cet appartement, c’est tout ce que j'ai. A mon âge, maintenant il ne me reste rien. Alors vous voyez, le chant, le dessin, la broderie.. ça ne sert à rien. Et en plus.. elle est venue ici pour une semaine; on lui avait donné une semaine à vivre.  Et ça fait plus de trois mois qu'elle est là. Vous vous rendez compte, trois mois ! Et moi je n'en peux plus!

Je regarde cette femme au visage fatigué et au dos vouté. La fatigue et l'inquiètude ont marqué ses traits.

- Je vais vous le dire moi. Elle va tous nous achever. Oui, nous achever ! On n'en peut plus aucun. J'ai croisé son mari hier... épuisé. Moi je suis là tous les jours, je fais une heure de transport pour venir. Et elle, elle tient encore. Personne ne comprend. Moi j’ai une vie entre parenthèse, et je sais que ça va basculer. On croit que c’est elle qui est en sursis ici, mais en réalité c’est moi. Parce que quand elle ne sera plus là, moi j’y serai toujours. Elle n'aura plus besoin de rien, et moi je n’aurai plus rien. Plus de soeur, plus de toit. La moitié d’un appartement qui devra être vendu. J’ai bien étudié tout, il n’y a pas d’autre solution. et quand on vendra cet appartement, c’est ma vie qu’on vendra. Elle ne vaudra plus rien.
Elle se tait, démêle son fil, et reprend sa broderie.
- Vous devez me trouvez dure de dire ça. Mais c'est la vérité; c’est aussi de ma vie dont il s'agit. Et à qui je peux dire ça?

 

29 septembre 2018

So british...

Doit comme un I, Monsieur S sort de sa chambre appuyé sur une canne, en boitant légèrement. Je le vois de loin se diriger vers la sortie et détaille sa tenue pour le moins saugrenue. Un pantalon parfaitement repassé posé sur son bras replié devant lui, une grande chemise à carreaux qui descend jusqu'aux genoux et de longues chaussettes de laine blanche. Malgré ses cuisses à l’air, il est chicissime ! Dans un autre temps, un autre lieu, il aurait été un lord anglais se rendant à son club pour déguster un blend vingt ans d'âge, et deviser sur le sens de la vie ; entre hommes bien sûr. Ici, il est un peu dissonant. Son chic, son accent anglais, sa démarche et sa confusion en font un personnage atypique que je ne résiste pas à aller rencontrer.
Après une poignée de main délicate, je l’écoute exposer la situation.  
- Je vous quitte, je suis invité à diner chez de très chers amis » m’annonce-t-il avec calme dans un anglais pointu.
Monsieur S. a un humour décoiffant, à la hauteur de sa confusion.
Malgré mon étonnement et quelques tentatives pour lui proposer de diner dans sa chambre - proposition beaucoup moins séduisante - rien ne l'arrête, il doit aller diner chez ses amis puisqu'il est invité...
- Voyez-vous madame, je ne peux pas les laisser, ils m'attendent. Viendriez-vous avec moi ?

Voyant monsieur S déterminé, une des infirmières parfaitement bilingue , vient me rejoindre et ensemble nous tentons de le dissuader et de lui faire regagner sa chambre ; il est drôle, nous écoute, s'excuse grandement de ne pouvoir nous suivre. Après de longues minutes de négociation, il consent pourtant à me confier sa canne pour prendre mon bras, et son pantalon bien plié sur l'autre, il marche tel un prince anglais vers sa chambre. Devant la porte, il s'efface élégamment, récupérant sa canne pour me laisser passer. Il est merveilleux. 
Il s'installe devant sa table, et ensemble nous devisons de façon un peu décousue. Son projet de diner en ville est maintenant abandonné, et d'humeur joyeuse il veut plutôt aller au cinéma. Je cherche sans succès à connaître ses goûts mais il est déjà ailleurs. Un regard par la fenêtre, lui permet de conclure fort heureusement que c'est le meilleur cinéma qui existe. Il commente chaque passage; les femmes sont vieilles me confie t'il, l’oeil pétillant. Pourtant, dehors beaucoup me semblent bien plus jeunes que lui..Assis tous les deux face à la fenêtre nous commentons ensemble la vie qui passe comme deux vieux amis. Il regarde chaque tenue, chaque démarche, me les montre, s'exclame dès qu'il voit un enfant. Il y en a peu... alors quand une tête blonde passe... c'est la fête. Avec son humour et son anglais,  il me fait voyager pendant l’après-midi dans les films de Woody Allen.

9 septembre 2018

Etre quelqu'un

Dès mon arrivée dans le service, un infirmier me conseille d’aller rencontrer madame D.

- Tu verras, cette patiente est parfois un peu confuse, mais surtout très angoissée depuis ce matin.

Je rentre dans une chambre ensoleillée et rencontre une femme qui tourne vers moi un visage tourmenté.

- Qui êtes-vous? Pourquoi venez-vous?

Ma réponse la rassure et avant que je n’aie pu m’asseoir,  elle me parle de son angoisse, de sa tristesse.

-  Je suis tellement perdue;

Elle se met à pleurer.

- Vous savez la solitude, c'est tellement dur !

Je lui demande l’autorisation de prendre une chaise, lui tends une main, et parcours du regard sa chambre. Un gros bouquet de fleurs fraiches, des photos de réunions de familles, des enfants entourant son fauteuil, des petits-enfants à l’air espiègle, une boite de chocolats à peine entamée ; sur sa table de nuit un dessin d’enfant à la signature maladroite, une longue liste de numéros de téléphone …Tout dans cette chambre me parle de présence, de famille, de visites. Mais aujourd’hui madame D est confuse et se sent terriblement seule.

- 
Dites moi où je suis ... et qui est à côté? 
une autre personne dans une autre chambre ? Parce qu'il y a d'autres chambres? 


Cette idée semble l’effrayer.

- Eux aussi ils sont tous seuls dans leur chambre? 
mais c'est terrible.

Elle fixe le couloir avec inquiétude. Devant sa porte passe une jeune soignante, avec un chariot de soins.
- Mais qui est cette femme? Et où va t’elle ?
Je tente de la rassurer, lui donne le prénom de la soignante, lui rappelle qu’elle est aussi là pour elle, et devant sa peur lui propose de fermer la porte pour être plus tranquille.

- Hô non je vous en prie ! Ne fermez pas la porte. Je ne supporte pas les portes fermées. On ne sait jamais ce qu’il y a derrière.

Je laisse donc la porte ouverte, et nous écoutons sans parler les bruits du service. Des voix, des chariots, des familles, un mouvement qui semble peu à peu calmer les angoisses de madame D. Mais quelques minutes plus tard, tenant toujours ma main, elle se redresse sur son lit les yeux brillants :

- Quelle heure est-il ? Cinq heures? Il va bientôt faire nuit, c'est terrible! Il ne faut pas fermer les volets. Vous ne les fermerez pas n'est-ce-pas ?


Je ne les fermerai pas.

- Je suis tellement perdue ici !  C'est difficile ;  ce qui est difficile...  c'est d'être quelqu'un.

Cette phrase m’interpelle.

 - Etre quelqu'un ?

- Vous voyez bien, je ne suis plus personne.

Je regarde cette femme et une part de moi cherche à deviner ce qu'était sa vie d'avant, ce qui à ses yeux en faisait quelqu'un.

-  Vous êtes une femme qui a une nombreuse famille, dont tout le monde s'occupe ici, qui m’accueille et auprès de laquelle je passe un bon moment ; pour chacun de nous vous êtes quelqu'un.

 - C’est vrai ? Vous reviendrez? Tous les jours?

Je laisse passer un silence. Puis lui précise que je viens le vendredi, mais que chaque jour quelqu’un peut lui tenir compagnie.

- Mais comment je ferai quand je serai partie ?

Comme souvent, je reste en équilibre sur le verbe partir, qui revêt des significations si diverses. Je tente de la rassurer par un sourire. 

Madame D. me regarde fixement en agrippant  mes deux mains.

Une infirmière entre, nous regarde et rit :

- Madame D. , si Véronique avait une troisième main elle pourrait vous la donner aussi !

La malade regarde l’infirmière, puis moi, et sourit, pour la première fois:

- vous n’avez pas une autre main à me laisser ?

La journée se termine, je quitte la maison avec cet échange en tête. Au fond, qu'est ce qu'être quelqu'un?

 

10 août 2018

Temps d'adaptation

Il est arrivé hier des Etats-Unis. Il a la démarche dégingandée de l'ado trop grand avec des bras dont il ne sait que faire. Lentement, il entre d'un pas chaloupé dans la chambre de sa mère, un sac en plastique avec son pique-nique dans une main, ses écouteurs dans l'autre. Un visage souriant, un catogan, des yeux clairs, il semble venu d'ailleurs.

Je suis auprès de sa mère en présence silencieuse depuis déjà quelque temps. Elle a une respiration calme, les yeux clos, et je ne perçois aucun changement à l'arrivée de son fils. 

Je me lève pour accueillir son fils et lui propose de s'assoir près de sa mère, mais il décline sans hésiter et commence une conversation qui me destabilise ; Il veut tout savoir des bénévoles, pourquoi nous faisons ça, combien nous sommes, si j'ai vu des gens mourir, comment ça se passe...

A côté de nous je sais sa mère dans un état très précaire, mais j’ignore ce qu’elle entend ou ressent.  J'attends le moment où son fils va enfin lui dire bonjour, et la regarder. Mais rien ne vient. 


- Vous pensez que je dois lui parler de la mort ? Vous en parlez avec eux ? vous devez savoir depuis le temps, vous avez l'habitude. Moi ça va je n’ai pas de problème avec ça mais elle, je ne sais pas si elle veut en parler. Ca fait longtemps qu'on n'a pas parlé tous les deux. 

Je suis mal à l'aise de cet échange qui ne tient pas compte de la malade. Je n'arrive pas à le recentrer sur sa mère ; je tente de le sensibiliser à l'existence du lien qui demeure. De l'importance de parler, de dire. De rester dans la relation telle qu'elle a toujours été, d'être en vérité.  

Debout au pied du lit il n'a toujours pas regardé sa mère. Je comprends qu'il ne peut pas, qu'il n'y arrive pas. Il continue sur le registre de l'expérimentation

- Vous croyez qu'on peut la mettre dans une piscine ?

Je regarde sa mère, si faible, si proche de la mort, et je suis désarmée par cette question. 


- j'ai vu de émissions là-dessus. On les met dans un hamac et on les plonge dans une piscine ; et ça leur fait du bien. 

Il enchaine - je vais voir les infirmières - et me laisse au chevet de sa mère. 


A sa sortie, je me recentre sur elle et lui parle doucement :

- Votre fils vient d'arriver ; il a apporté son diner pour rester près de vous.


Madame N. ouvre très lentement les yeux et regarde autour d'elle. Je souffre à l'idée qu'elle a pu entendre cet échange que j'ai eu avec son fils ; ce temps passé pendant lequel il n'a pas fait un geste vers elle, ne lui a pas parlé.

Je lui précise qu'il est allé parler aux soignants et qu'il va revenir. 

Madame N. ferme les yeux. 

Dehors le fils parle avec une infirmière. Je n'entends pas ce qui se dit mais le temps me semble beaucoup trop long. j'ai peur que madame N. parte maintenant, sans avoir son fils à ses côtés. Elle ouvre à nouveau les yeux et tourne la tête vers la porte. J'ai besoin de la rassurer :


- il va arriver ; 

Après quelques minutes qui me paraissent interminables, il rentre à nouveau dans la chambre, et accepte la chaise que je lui propose à côté de sa mère. Enfin il pose son regard sur elle. Un regard doux et chaleureux qui me fait du bien Il est prêt à l’accompagner. Il avait besoin de ce temps pour trouver sa place. Sa mère a les yeux fermés, elle respire doucement. 

Je peux les laisser tous les deux pour vivre ces derniers moments. Dehors, les soignants auront à cœur de l’entourer lui aussi. 

  

4 juillet 2018

Des énergies nouvelles

« Madame S. aime bien avoir un peu de compagnie. SI tu peux passer la voir ça lui fera plaisir. »

Sur les conseils d’un soignant je pars à la rencontre de
madame S, tordante vieille dame à l'énergie contagieuse. Son lit est constellé de papiers en tous genres, tablette, livres et crayons… Le mur de sa chambre est recouvert de dessins, photos, qui exposent des visages jeunes et rieurs, dans différentes situations de vie, anniversaires, fêtes, diplômes. Toute la famille de madame S. la regarde en souriant. Elle est assise en tailleur dans son lit, et m'annonce avoir besoin de trier un peu le "bordel" qui l’entoure.

- Il faut que je range parce que je vais bientôt partir.

Je la laisse continuer, ce verbe "partir" revêt ici de nombreuses significations et je n'ai pas envie de me tromper.

- Ils me cherchent une place ailleurs; ils n'en peuvent plus de moi vous comprenez; ça fait trois mois que je suis là ! je les épuise ! il faut que vous sachiez que chez moi les soins palliatifs... ça me fait l'effet inverse. ça me ressuscite! C'est la troisième fois que je fais un séjour dans une unité de soins palliatifs, trois endroits différents, et à chaque fois je ressuscite ! On est trop bien traité ici que voulez vous ! Du coup, il ont trouver un autre endroit... et ça... je n'ai pas très envie. Je sais que je ne serai jamais aussi bien qu'ici. Il parait que je pars mercredi prochain; dans une maison de retraite. Je n'aurai pas la même vue, c'est sûr, ni le même traitement. Mais je ne peux pas continuer à profiter d'ici plus longtemps. ce ne serait pas honnête;

Elle déplace trois papiers pour rechercher une tablette cachée sous les draps :

- Vous vous y connaissez en informatique ? Regardez ce que m'a installé mon fils; d'une main vive et précise elle fait défiler toutes les icones, clique revient en arrière, va sur You tube, et me montre des vidéos, de sa famille, de ses amis, d'elle-même. Elle est comme une enfant enthousiaste montrant un nouveau jeu, s'émerveille de tout, de ces progrès de la science et de la technique, de la gentillesse de ses enfants qui prennent le temps de venir la voir et de lui trouver chaque fois de nouvelles occupations, des chocolats apportés par ses amis, de ma visite, de la tendresse des soignants, de la compétence des médecins. Cela fait une demi-heure que je suis dans cette chambre et la volubilité de cette dame m'a apporté la part d’énergie qui me manquait en cette fin de journée. je m'entends rire avec elle, détendue, et réalise qu'elle me fait un bien fou.

Le plateau repas arrive et je propose à madame S de la laisser tranquille pour le diner

- Vous avez raison, si vous rester je ne mangerai rien. Et ça a l'air fameux ce soir.

Elle pivote sur son lit pour s'asseoir au bord.

- Mais regardez moi ces jambes! on devrait me les couper tellement elles sont laides ! Ho je fais la coquette! à mon âge cela n'a pas de sens, il n'y a que moi qui les regarde… mais vous savez… j'ai eu de très belles jambes! Roo,  voila que je recommence ! Allez au revoir madame, merci pour votre visite, j'espère que je ne vous ai pas trop fatiguée.

Fatiguée? au contraire, je ressors de cette chambre avec une énergie nouvelle. En marchant dans le couloir, je cherche vers qui me diriger pour partager ce surplus de vie.

30 mai 2018

Conte de famille

Une grande femme toute habillée de vert est assise sur un banc, des papiers en désordre posés devant elle, un stylo à la main. A mon approche elle lève les yeux et me sourit:

- J'écris un discours. Demain, c'est l'anniversaire de ma deuxieme soeur, et nous avons décidé de le fêter ici . Alors mon frère m'a demandé le discours. Vous savez c'est toujours moi qui parle dans la famille, j'ai l'habitude. Mais excusez-moi, je ne me suis pas présentée, je suis la soeur de madame J. Mais ce n'est pas son anniversaire à elle, non c'est celui de notre autre soeur.


Tout en me parlant, elle corrige, rature, re-écrit sur son papier. ses gestes sont rapides, presque fébriles . Alors que je m'éloigne pour lui laisser la possibilité d'écrire tranquile, elle me rattrappe:

- Vous voulez que je vous le lise?


Je reviens vers elle et m'installe en face. 
Elle se lève et telle une comédienne, commence à me lire son texte. 
La chambre des parents qui s'est barricadée, les ainées qui n'avaient rien remarqué, puis la cigogne qui dépose cette petite soeur, tellement belle. Elle me commente chaque phrase

- Vous savez à l'époque nous n'étions pas très savants des choses de la vie... nous n'avions meme pas remarqué que notre mère avait grossi...

Elle reprend sa lecture :

- Lumière après les ténêbres... Elle s'arrête et m'explique : nous avions perdu un frère un an avant sa naissance, et depuis nous étions tellement tristes, elle était notre rayon de lumière !


J'écoute son discours et j'ai l'impression l'espace d'un instant de rentrer un peu dans l'intimité de cette famille que je ne connais pas. Au fur et à mesure elle déroule des lieux, des prénoms, j'ai sous les yeux l'histoire d'une famille ordinaire, avec ses joies et ses accidents de la vie; avec ses souffrances, ses petits non-dits que l'auteur me raconte entre parenthèses. C'est bien écrit et bien dit, j'écoute s'écouler la vie de cette soeur, à la fois mère et grand-mère, épouse et grande professionnelle. La conteuse me touche, elle est fière de me lire son discours. A la fin, elle attend mon verdict;


- Vous savez je teste sur les autres. En lisant à haute voix, je l'entends, et je sais si c'est bien. Pour les mots, ils me viennent d'un coup comme ça, après je rectifie pour éviter les répétitions. 

Nous sommes toutes les deux bien loin de ce lieu de fin de vie où l'une de ses soeurs est en train de finir ses jours; elle est déja en train de se réjouir d'un anniversaire, une raison de faire la fête, d'oublier pourquoi elle est là.

- Malgré ce qui nous arrive avec la maladie de notre soeur, nous voulons vivre la vie, et prendre ses joies aussi !

11 avril 2018

Le temps des cerises

Depuis plusieurs mois, cette pianiste professionnelle passe de temps en temps offrir quelques notes de musique à ceux qui le veulent. Aujourd'hui, une malade souhaite venir l'écouter, et m'offre l'opportunité d'assister à ce mini concert. Nous sommes une dizaine, les malades sont venus accompagnés,  lits et chaises se retrouvent serrés autour du piano. En attendant l’artiste, certains échangent entre eux; ils semblent se connaitre. Les familles se sourient, confient leur joie de savoir que leur proche a eu envie de sortir de sa chambre.  "C'est bien d'avoir ça, les journées sont tellement longues... hier il était tellement fatigué - il jouait du piano avant - c'était un grand mélomane"...

Et puis la pianiste arrive... et comme au concert, tout le monde se tait.

Elle s'installe, demande aux malades s’ils aiment un morceau particulier - personne ne répond - alors elle commence… Chopin s'envole du piano et vient toucher chacun. Malades, familles, amis, soignants venus écouter, plus personne ne bouge, chacun est saisi par les premières mesures; la musique fait son chemin, des sourires se dessinent, des yeux se ferment, des larmes coulent... chacun à sa façon accueille la musique.

Les sonates se suivent, ponctuées de faibles applaudissements; entre deux morceaux les personnes commentent à voix basse. Dans le couloir, quelques curieux passent une tête, s'arrêtent puis repartent... 
Des soignants viennent écouter quelques mesures, une autre façon d’être avec leurs malades.

Le temps du classique est écoulé. La pianiste sait que les malades se fatiguent vite ; l’un d’entre eux veut rejoindre sa chambre et quitte lentement la salle au bras de sa femme. L’artiste change de registre... elle tape trois notes sur le clavier et chacun reconnaît une mélodie qui appartient au temps passé,  le temps où la maladie n’était pas, où ils étaient encore jeunes, et peut-être même pas encore nés « Quand nous chanterons le temps des cerises… » .

D’une seule et même voix (ou presque) tous les malades entonnent la chanson. Qu'ils chantent juste ou faux, faiblement ou très fort, immobiles ou en marquant le rythme, tout d'un coup, une ambiance festive vient remplacer le recueillement silencieux. Dans une joie commune, une chorale est née le temps d’une chanson …

« Mais il est bien court le temps des cerises ».

4 février 2018

Chacun fait comme il peut

Le coin famille est animé aujourd'hui. Le malade, assis dans son fauteuil reçoit comme chez lui. Autour de la table, deux de ses amis, avec lesquels il échange des blagues plus ou moins fines. Des verres à pied sont posés devant eux et deux bouteilles vides me donnent une idée de leur consommation. Debout, autour d'eux tourne un homme plus jeune que je comprends être son fils. Il range, nettoie, lave les verres, prépare un café, tout en gardant une oreille attentive pour combler les trous de mémoire de son père. Cet homme m’interpelle et d’un geste de la main m’invite à m’approcher.  Il a besoin de me raconter sa vie, de reprendre toutes les étapes de sa maladie

- … Ca a commencé il y a dix ans, non, c’était plus David? Dis moi, je ne me souviens plus... et c'était quand le col du fémur... non tant que ça ? Tu crois vraiment... Je n'arrive pas à me souvenir...

Il a l’air troublé par les précisions de son fils.

- Pourtant vous savez, j'ai toujours vécu simplement; quelques verres de vin, cinq cigarette et un joint par jour... Pas grand chose au fond !

Ses amis autour de la table l’écoutent me raconter sa vie et sourient en acquiesçant au « pas grand chose »

- Mais je ne sais pas pourquoi aujourd’hui je ne trouve pas mes mots, c'est les médicaments qui me troublent l'esprit…
Son fils ne peut pas s'empêcher d'intervenir

- Les médicaments?.. moi j'opterai plutôt pour le vin… quand je vois vos têtes... vous êtes pivoine !

Il tourne autour d'eux, lave les verres, les rapporte vers la chambre de son père, revient et nettoie la table; puis s'éloigne à nouveau, propose d'aller chercher une chaise pour un nouvel ami de son père qui vient d'arriver.  Ce fils semble ne pas pouvoir tenir en place. Une heure plus tard je le retrouve, deux assiettes vides à la main. Son père et ses amis sont repartis dans la chambre et prennent un généreux goûter, il débarrasse, et lave consciencieusement les assiettes avant de les rapporter.

- Vous n'arrêtez pas !

Il me regarde préparer un thé

- Vous non plus. Vous savez ce que c'est ! Parfois c’est plus facile de faire quelque chose au lieu de rester calme et d'essayer de parler. Moi je n’y arrive pas. Je suis obligé de faire quelque chose ; surtout quand je suis avec lui. Mais ça c’est depuis toujours. Il est tellement immature quand il est avec sa bande de vieux copains que j’ai l’impression d’être son père. Alors je range, et je lave. Ça m’occupe, ça rend service et moi ça m’aide à venir le voir. De toutes façons je sais que jamais nous ne parlerons de rien. Chacun fait comme il peut. Vous faites pareil non ?
Il a raison. Aujourd’hui, je fais comme lui. Je fais chauffer de l’eau, cherche des tasses, apporte du thé et des gâteaux. En l’écoutant.

 

 

21 janvier 2018

J'aurais pu...

Depuis le début de la matinée nous nous croisons. Il tourne dans un sens, moi dans l’autre, va chercher un café quand je viens de finir de le préparer, descends au jardin alors que j'en reviens. Mais il ne veut pas parler. Je sens un regard inquiet se poser sur mon badge de bénévole... pourvu qu'elle me laisse tranquille; qu'elle ne vienne pas vers moi... Un regard qui m'évite, tout en me cherchant un peu, un regard que je frôle seulement de peur d'être intrusive… A moins que ce ne soit moi qui ne trouve pas ma place de bénévole. Il y a des jours comme ça...

Vers dix heures, Je retrouve Monsieur B. sur un banc. Un peu vouté, le cheveu gris blanc, un physique à la Guy Bedos, le sourire en moins. Il regarde fixement la porte de la chambre de sa femme, en soupirant fortement. A mon approche, il se décale sur le banc, suffisamment pour que j'y lise un accueil, mais pas assez pour que je puisse m'assoir. Je choisis une chaise près de lui. Nous nous sommes tellement croisés depuis ce matin qu’un bonjour est superflu. Nous avions besoin de temps pour nous apprivoiser. Sans entrée en matière il m'informe:

- Ils lui font les soins.

Je comprends en quelques mots que "lui" est sa femme dont il n'est pas prêt à se séparer.

- J'ai toujours tout fait pour elle; ca fait vingt-cinq ans qu'elle se bat contre ce cancer. Vous ne pouvez même pas imaginer la femme fantastique que c'est. Belle, mince, élégante, Elle est de ces femmes qui n’ont pas besoin d'aller chez des grands couturiers, elle avait un gout sûr... Enfin elle a...  C’est une femme que tout le monde aime, volontaire, décidée.
Je l’écoute me décrire sa femme, sa façon d’être dans le monde, conquérante, son aptitude à être aimée, admirée, le besoin qu’il a d’elle et de leur vie ensemble.

- C’est vrai que j'ai tout fait pour qu’elle ne manque de rien, mais je ne l'ai pas ramenée en France assez vite. Elle avait mal au dos et je ne voulais pas la contrarier; je l'ai laissée là-bas parce qu’elle avait sa famille, ses amis, moi je travaillais tout le temps pour lui offrir une belle vie ! Mais quand on est arrivé ici c'était trop tard. Peut-être que je n'aurais pas dû l'écouter. 

QUelque chose me laisse penser que sa femme n'est pas de celles que l'on n'écoute pas.

- j'aurais pu faire plus pour elle. Je réalise seulement ici que j'ai fait passer mon travail avant, et maintenant je ne sais plus quoi faire. Je vis ici, je dors avec elle, je ne la quitte pas, mais je suis impuissant. C’est terrible cette impression de ne pas avoir fait assez.

Nous sommes interrompus par le téléphone. D'un geste il me fait signe de ne pas bouger. Je l’entends décrire l'état de sa femme ce matin, beaucoup plus fatiguée « Je ne l'ai jamais vue comme ça ! Son visage a tellement changé, je suis très inquiet ». Quelques phrases s'échangent de l'autre coté, puis il raccroche. Son visage rajoute la déception à l'angoisse et la fatigue qu'il affiche. Il me fixe en silence puis reprend :

- C’était sa famille. Je ne les comprends pas. Moi, si j’avais entendu ce que je viens de dire, j'aurais tout laissé pour venir. Je serai venu, même pas habillé s'il l'avait fallu. Ils ne comprennent rien. Ils n’entendent pas ce que je dis.

Je comprends qu’il a besoin d’eux, de ne pas être seul pour affronter les heures à venir.

- Je vais retourner la retrouver. Je ne sais pas comment je vais faire sans elle; elle s'est toujours occupée de tout. Dès que je toussais, elle me disait d'aller voir un médecin, elle prenait rendez-vous pour moi. Qui va me le dire quand elle ne sera plus là ?

Il me quitte après une longue poignée de main qui tremble.

- Vous pensez que j’aurais pu faire plus ?

 

1 janvier 2018

premier janvier

Je ne me suis pas vraiment demandé ce que j'allais dire en entrant dans les chambres aujourd'hui. J'ai passé la matiné à échanger des messages joyeux avec tous, à souhaiter une belle année, avec beaucoup de chaleur, d'amis, d'amour, de rire, et bien sûr une santé de fer... Et je suis là, devant la porte de la première chambre dans laquelle je me prépare à entrer... Un "bonne année " haut et clair ne me semble pas le plus approprié. et en meme temps, faire comme si aujourd'hui était un jour ordinaire ne me parait pas très juste. Tout indique que ce n'est pas le cas. Des décorations de Noel colorent encore les couloir, les services font la fête. Le déjeuner des soignants s'est prolongé en café gourmand, des rires fusent des salles de soin, quelques galettes se partagent, des couronnes s'échangent... Coté malade, les chambres sont plus bruyantes que d'habitudes, des enfants venu voir leurs grand parents, des amis en vacances, de passage... Et puis il y a des chambres vides. Exceptionnellement ou régulièrement vides. Madame S. est assise sur son fauteuil, un chale posé sur les épaules, une table devant elle; Elle semble attendre quelqu'un. ce sera moI. - vous avez vu , ils font la fête à coté! Je ne sais pas si elle parle de la chambre d'a coté ou des soignants... je lui demande si ça la dérange - pensez donc, c'est la nouvelle année, ça se fête! Je lui présente mes meilleurs voeux... mais lesquels?

- qu'est ce que je peux vous souhaiter?

- de partir d'ici le plus vite possible.

Je n'ai jamais rencontré cette malade; sa phrase me laisse dans le flou et mes pas suivants sont incertains.


- vous en avez assez?

- Oui. Il faut que je meure maintenant.

Au moins je suis fixée sur le sens de son départ.

- J'ai bien vécu,  maintenant je deviens une source de préoccupation. J'ai passé ma vie à ne dépendre de personne. C'était tellement important pour moi. Mes enfants sont grands ils ont eux-même des enfants, j'ai meme une arrière-petite-fille... J'ai plutôt bien réussi avec eux. Ils sont bien. Mais il faut qu'ils vivent vous comprenez; je ne vais pas les encombrer comme ça.

En écoutant madame S. me raconter la vie de ses deux filles, je comprends qu'une des deux habite à l'étranger depuis plus de dix ans et que l'autre est en vacances depuis quinze jours pour se reposer de son travail très prenant; il n'y a aucune trace de jugement ni de reproche dans sa voix. elle est posée, et parle avec amour de sa famille .

- Mais maintenant il faut que j'arrête de les préoccuper vous comprenez. J'ai fait mon temps; je voudrais que ça aille vite. J'ai du mal a accepter que ça n'aille pas comme je veux.

En la quittant je lui souhaite que cette nouvelle année soit pour elle la plus douce et la plus courte possible. Elle me sourit:

- Merci, vous m'avez bien comprise .

Dans le couloir je réalise combien ce lieu et ce temps nous offrent une précieuse liberté de parole.

7 décembre 2017

A table !

C'est l'heure du diner ; le service est calme, peu de familles ou de proches, chacun a regagné sa maison. Dans le couloir, le roulement familier du chariot des repas se fait entendre et une bonne odeur de soupe se diffuse.  Un aide-soignant vient à ma rencontre et me propose de donner son repas à madame M.

Ensemble nous entrons dans sa chambre ; il me présente. La malade me dévisage d’un air inquisiteur puis esquisse un sourire. Je viens de réussir l’examen d’entrée. Ensemble nous aidons Madame M. à s’installer correctement sur son lit, la plus droite possible et approchons la table du lit.
L’aide-soignant se dirige vers la porte puis revient sur ses pas et reprend le bol de soupe :

- Comme c’est toi qui donnes le repas, on va éviter les fausses routes.

Mais Madame M. n’est pas femme à se laisser dicter son menu. Elle regarde son plateau et interpelle vigoureusement le soignant :

- Et ma soupe !

Le soignant la regarde, et repose la soupe sur le plateau. Il tente de négocier un peu, il y a une tarte feuilletée, et deux desserts – puis capitule :

- C’est vous qui décidez madame, mais il faudra faire attention.

Et me laisse avec un conseil :

- Tu essayes avec une petite cuiller et tu vois comment ça se passe. Je serai à coté si tu as besoin.

Je n’aime pas être dans cette situation, mais madame M. me vante tant le goût des « soupes du chef » que je n'ose l'en priver. Bien installée face à elle je choisis de lui faire confiance. Une -petite- cuiller après l'autre, elle mange sa soupe lentement, avec gourmandise, et sans fausse route. Je la regarde fermer les yeux et sourire après chaque déglutition. C'est un temps de plaisir pur. Elle mange comme un ogre tout son repas, me demande de rajouter un fruit - regardez dans mon réfrigérateur, vous trouverez une banane - et profite de ce temps pour me raconter son diner dans un trois étoiles avec son fils, le jour de Noël.

Après une description soignée des lieux et de la vue exceptionnelle dont ils ont pu profiter, ses yeux commencent à briller à l'évocation des plats. Face à son plateau de plastique, elle me décrit la porcelaine fine, les cloches d'argent, les mets rares et les vins savoureux qu'ils ont goutés là-bas. Elle se rappelle de sa robe et de la gentilesse de son fils. 

- C'était avant ma maladie. Il y a trois mois.

Je regarde la femme pale et fragile qui vient de prononcer calmement ces paroles, je prends conscience de sa maigreur, et de ses gestes hésitants. J’ai tellement de mal à l’imaginer sur ses deux pieds il y si peu de temps. Chute fulgurante et violente à laquelle elle semble prêter peu d’attention. Elle est toute à la mémoire de ce diner, ce plaisir partagé avec son fils et rien ne gâchera ce moment.

 

24 octobre 2017

Fragments d'histoire

Madame S. marche dans le couloir avec sa soeur en attendant que le sol de la chambre soit sec. L'agent de service vient de faire le ménage et la rassure :

- il y en a pour cinq minutes, pas plus.
Mais madame S. n'est pas pressée; elle est là depuis ce matin et le temps passe lentement auprès de son mari en toute fin de vie; elle a besoin de parler d’autre chose, de s’évader un peu; alors elle m'emmène avec elle dans son enfance, dans son pays.

- Je vivais en Indochine; ça s’appelait comme ça à l'époque. Mon père était français, militaire il est mort à la guerre. Je me souviens encore du jour où je suis allée avec ma mère reconnaitre le corps. Ils ont soulevé le drap, j’ai vu ma mère hocher la tête, sans dire un mot et nous sommes reparties. J'étais toute petite, j'arrivais à peine à la hauteur de la table ; je n'ai pas vu le visage de mon père, seulement celui de ma mère. Et je le vois encore.

En disant cela, madame S. refait les gestes qu'elle a vus, soulève un drap imaginaire et hoche la tête comme sa mère. Elle est ailleurs. Dans un autre temps.

- Ma soeur est née trois mois plus tard. Pendant tout le temps de la guerre, ma mère recevait la solde de mon père, comme s’il était là. Mais après la guerre, il a fallu vivre avec moins. Tout était beaucoup plus difficile; alors elle a décidé de venir en France, retrouver la famille de mon père. C'était mieux pour nous. Bien plus tard ils ont dû agrandir Saigon, et détruire le cimetière. Ils ont proposé aux familles qui avaient un mort là-bas de le récupérer ou de le rapatrier à Fréjus dans un cimetière militaire. Quand ils ont appelé ma mère, elle m'a dit « ils proposent de faire venir ton père en France », et moi... j'ai compris que mon père allait revenir. Je ne l'avais pas vu mort, je m'attendais toujours à ce qu'il revienne; alors quand elle m'a dit ça - et pourtant j'étais adulte- j'ai vraiment cru qu'il allait revenir et que j'allais le voir arriver debout...

Le ton de sa voix tremble ; madame S revit la scène.

-Ma mère a choisi Fréjus. Elle me disait que si on récupérait ses cendres pour nous cela ne toucherait que notre famille; alors que si il était à Fréjus, il serait une mémoire pour tous les enfants d'aujourd'hui.

Sa soeur la regarde, visiblement troublée :

- Je n'étais pas au courant.


- C'est maman qui a décidé.

Madame S. me prend la main.

-  Et aujourd’hui on attend une autre mort. C’est mon mari qui est allongé ici sous le drap, et je le vois. je dois tenir; et j'ai la chance d'avoir tout le monde pour m'aider. La famille me tient, et moi je tiens la famille.

 

8 octobre 2017

Pourquoi nous ?

Deux jeunes soeurs sont venues voir  leur grand-mère. Dans le couloir devant la chambre, elle semblent fébriles et m’expliquent ne pas savoir vraiment qui elles vont trouver. Elles ne l’ont pas vue depuis dix huit ans; la plus jeune avoue n’avoir aucun souvenir d’elle – j’étais trop petite.

- C’est notre père qui veut. Il nous a appelées hier soir pour nous demander de venir lui dire un dernier au revoir ; il pense que c'est bientôt la fin.

L’ainée m’explique qu’elles devaient venir dimanche.
- Mais avec ce que m’a dit notre père, j'ai pensé que dimanche serait trop tard, alors j’ai demandé à mon patron de prendre mon après midi.

Elle regarde sa sœur :

- T’es prête ? On y va ?

Je les laisse entrer l’une après l’autre, d’un pas hésitant et vois leur silhouette disparaître derrière la porte.

Cette visite est difficile pour elles. Debout dans la chambre de cette vieille dame presque inconnue elles on du mal à trouver leur place; en m’éloignant dans le couloir je saisis quelques paroles – tu ne trouves pas qu’elle respire moins bien, elle n’a pas l’air d’aller ... Quelques minutes plus tard, elles appellent les soignants, qui d’un geste me demandent de les suivre. Le médecin est déjà là, un stéthoscope aux oreilles, les doigts posés sur le poignet de la malade. D’une voix douce il conseille les deux sœurs « parlez-lui ». De l'autre coté du lit la plus âgée caresse doucement la main de sa grand mère en lui parlant doucement, et en sanglotant. La seconde se tient loin et recule pas à pas. La grand-mère qu'elles venaient voir pour faire plaisir à leur père vient de mourir sous leurs yeux. Seulement dix minutes passées dans la chambre, à peine le temps de faire le tour du lit à la recherche d'un regard à croiser. Quelques respirations irrégulières, et ce silence insupportable. Sur un regard du médecin, je leur propose de sortir de la chambre et les assois autour d'une table. Elles ont besoin de se remettre. Ce qu’elles viennent de vivre est d’une violence terrible. Entre deux sanglots les langues se délient. Elles décrivent une famille déchirée, des tensions anciennes,  des brouilles insolubles. Elles ne sont plus en contact avec les autres membres de la famille.

- Mais pourquoi c'est avec nous que ça arrive ? Pourquoi juste au moment où on vient la voir ? Peut-être qu’on n’aurait pas dû venir. Mais qu'est ce qu'on aurait pu faire pour elle?  Ils vont tous nous en vouloir !

Elles interrogent le médecin venu nous rejoindre;

- Vous croyez que c'est à cause de nous qu'elle est morte? Docteur, vous leur direz aux autres qu'on pouvait rien faire…
Elles sont tellement choquées que les mots du médecin ne semblent pas parvenir jusqu’à leurs oreilles. Pourtant lui-même ne savait pas, ne pensait pas que ça irait si vite. Il leur rappelle que lui non plus n'a rien pu faire, c’était l’heure pour leur grand-mère. Il cherche les mots pour les rassurer, puis s'éloigne et me les confie. Je reste avec elles, tentant de les contenir ; elles ont permis à leur grand-mère de ne pas partir seule, d’être accompagnée par deux de ses petites-filles, de les revoir, mais je ne suis pas sure d’être entendue. Entre larmes et mots elles ont besoin de raconter ce qu'elles viennent de vivre et de me confier leur sentiment d'illégitimité; ce n’est pas avec elles que leur grand-mère aurait du mourir. Elles qui ne l’avaient pas vue depuis si longtemps.
- On était seulement venues pour dire au revoir.

21 août 2017

Marche rapide

Une stagiaire m'accompagne aujourd'hui. Nous sommes allées aux transmissions avec les équipes soignantes, avons rencontré longuement une charmante dame dans sa chambre,  et maintenant nous échangeons en marchant dans le couloir. Elle me fait part de ses impressions sur le début de la journée.

Sur un banc deux femmes discutent.

- Vous n'allez pas les  rencontrer?

Je lui dis préférer laisser les gens tranquillement entre eux, et être simplement une présence disponible et visible. Pour laisser aux visiteurs l'initiative de la rencontre.

Nous croisons une jeune femme et son ami, tous les deux le visage tourné vers la fenêtre; la tension est palpable.

Alors que m’apprête à rentrer dans une chambre, la jeune femme quitte sa fenêtre et se dirige vers nous à pas énergiques.

- Je peux parler? Il faut que je parle, il faut que je parle, il faut que je parle. Vous pouvez m'écouter?

C‘est une boule de tension et d'énervement.

En voyant son agitation je lui laisse la possibilité de parler en marchant.

- Merci, c'est gentil j'ai tellement besoin de bouger !

Nous calons notre pas sur le sien et parcourons côte-à-côte les couloirs du service. Elle marche d'un pas rapide, comme si elle était en retard, et parle vite, saccadé, en contenant sa colère; parce que sa mère va mourir. Là, maintenant, ou demain.

Elle va mourir et son beau-père vient de se disputer avec son oncle.

- Il y a un combat de coq dans la chambre; vous vous rendez compte! Ils se battent autour du lit de maman qui va mourir; il y a autre chose à faire non? Je ne comprends pas ça me rend folle. J'ai préféré sortir. Mais il ne reste plus beaucoup de temps.

Elle accélère sa cadence et ses pas nous conduisent à la salle d'art thérapie. Cette grande pièce, baignée de lumière et décorée de dessins aux couleurs vives la calme. Elle s'adosse contre un meuble, respire et regarde.

- Ce sont les malades qui font ça? C'est beau.

Elle fait quelques pas, s’arrête devant des peintures, s'adosse à nouveau. Respire. Elle a besoin d’un temps de silence. Je l’attends.

Son ami vient la rejoindre. Le grand-père et le beau-père sont maintenant sortis de la chambre. Sa mère est seule, elle va enfin pouvoir trouver un peu de calme à ses cotés.

- Vous savez, je ne lui en veux pas à mon beau-père. Je ne me suis jamais entendue avec lui, mais il a rendu ma mère très heureuse...

Elle fait quelques pas puis se retourne vers moi :

- Je suis désolée d’avoir été comme ça, aussi énervée ; j’espère que je ne vous ai pas choquée ; ça m'a fait tellement de bien de pouvoir parler.

Elle lache ma main pour prendre celle de son  ami et  se dirigent vers la chambre. Le pas de la jeune femme est maintenant plus calme, ses gestes tendres, elle pose sa tête contre son épaule; la tension est retombée.

Je retrouve ma stagiaire et nous prenons un temps pour parler de cette rencontre. Il faut quand même que je sois honnête, c'est la première fois que je suis alpaguée dans une telle urgence de parole et que ma présence est sollicité avec tant d'énergie et de spontanéité.

 

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