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Accompagner écouter soulager… et vivre!
Accompagner écouter soulager… et vivre!
  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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5 décembre 2014

Pas avant le 13 !

Aujourd’hui il fait trente degrés dans le jardin. Un homme est assis sur un banc, penché en avant, une perfusion en bandoulière, une cigarette à la main. Il a les doigts jaunes de celui qui a trop fumé et le teint gris de celui qui le paie. Il m’interpelle ;

- t'as l'heure ?

- Cinq heures ;

- J’ai chargé mon portable mais il ne marche pas »

C'est un homme de la rue, ou très proche, qui a le tutoiement facile.

- Tu peux t’asseoir sur le banc.

Il joue le détaché, celui qui commente le temps, la chaleur, l’indépendant qui ne dépend de personne…

- En fait il ne me sert à rien mon portable. Seulement pour lire l’heure. Je n’appelle jamais, il est quelle heure tu dis ?

J’ose à peine lui dire qu’il est toujours cinq heures.

- Mon fils devait venir. Et mon frère aussi. Ils sont pas venus »

Il allume une autre cigarette.

- Quand ils viennent on sort dans la rue, dans la vie. Ici c’est la chambre, l’ascenseur, le jardin. J’ai rien à faire. Dehors il y a les magasins, le monde ; les gens pas malades.  Les gosses qui me regardent. Ils sont mal élevés les jeunes d’aujourd’hui. Ils n’ont jamais vu un fauteuil roulant. Ils disent à leurs parents « t’as vu le monsieur en fauteuil » et moi je les fixe et je leur dis « ben oui, ça arrive ; je te le souhaite pas ». Et là ils se taisent.

Un médecin vient s’asseoir à quelques mètres de nous.

-Tiens ça y est, c’est la fin de ma permission. Il m'avait dit qu'il viendrait me chercher; Faut que je rentre.

Le médecin allume sa cigarette... Il a encore quelques minutes.

« J’espère que tout ce bordel que j’ai là (et il me montre son poumon), me laissera tranquille jusqu’au treize juillet.  Après je m’en fous ; mais quand même pas avant le treize!!

Alors que je l’interroge sur la signification de cette date, il me regarde surpris et éclate d'un rire sonore :

Le treize juillet ! ...  tu ne sais pas ce que c’est le treize juillet ? C’est la finale de la coupe du monde de foot !  Quand même, une coupe du monde ! ça ne se rate pas hein !

Et les yeux brillants, un sourire aux lèvres il partage une nouvelle cigarette avec son médecin venu le chercher.

 

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28 novembre 2014

Comment connaître l'heure?

En arrivant dans le service, je trouve une ambiance particulière. Des visages plus tendus, un silence feutré. Les soignants sont dans le poste de soin, ils discutent entre eux; une infirmière vient à ma rencontre, me préviens que Madame J. vient de décéder et qu’ils attendent sa fille qui n’est pas au courant.

Je connais la fille pour l’avoir accompagnée plusieurs semaines de suite auprès de sa mère. Nous savons tous qu’elle aurait voulu être là. 

A son arrivée, avec son bébé dans sa poussette, le docteur sort du poste de soin et l’accueille. Avec douceur, elle passe son bras autour de ses  épaules et regarde avec elle le bébé dans la poussette; je n’entends pas ce qui se dit, mais je vois le corps de la jeune femme se vouter. Le médecin l’accompagne jusqu’à la chambre de sa mère et entre avec elle. Je reste sur le banc, disponible. Quelques minutes après le médecin quitte la chambre, et vient s’asseoir près de moi. Elle m’exprime la tristesse du service de n’avoir pas pu prévenir la jeune femme à temps. « On voyait bien que l’état de sa mère avait évolué ; on avait prévu d’appeler sa fille après les transmissions. Et puis voilà ; elle est partie à deux heures dix, tout doucement sans prévenir ».

Je sens une frustration chez le médecin… comment connaître l’heure?

Le médecin retourne faire les transmissions, la vie du service continue, et après avoir laissé un temps de solitude à la jeune femme dans la chambre de sa mère, je vais à sa rencontre. Je la trouve assise en larmes à côté du lit. Elle m’accueille d’un geste et d’un sourire.  Elle a besoin de parler. De pleurer. Je lui tends des mouchoirs, et l’écoute. Que faire d’autre. Ensemble nous regardons le visage serein de sa mère partie pour un ailleurs – « je ne peux pas réaliser qu’elle est morte. On dirait qu’elle dort et qu’elle va se réveiller. Elle est partie toute seule... »- . Ensemble nous regardons sa petite fille de deux mois allongée dans un lit pliant sous la fenêtre ; raccourci saisissant d’un parcours de vie, entre cette jeune grand-mère immobile et ce presque nourrisson qui s’agite.

Grand écart difficile pour la fille - la jeune mère - qui doit se rendre disponible pour son bébé,  et aurait tant besoin de prendre soin d’elle. Prendre le temps du deuil, et trouver le temps de découvrir et d’éveiller  sa fille… Elle m’exprime toute cette difficulté, ses craintes de perturber sa petite fille par sa tristesse – « elle n’a pas l’air de réaliser, mais c’est une éponge » ;

Elle la regarde avec amour, de ce regard enveloppant et triste qu’elle vient de poser sur sa mère… « Et vous savez comment ça se passe après ? Combien de temps on peut rester dans la chambre ?... regardez j’ai sorti ce haut pour l’habiller, vous croyez que ça va ? Il est gai, elle aimait bien la couleur… »

Toutes ces phrases qui mêlent le chagrin, le spirituel, le pratique, le souvenir, l’émotion, le questionnement, les peurs , le futur… toutes sortent en désordre, dans le silence, dans les larmes, et parfois dans les rires. De mouchoirs en verres d’eau.

On frappe à la porte. Son mari entre. Je les laisse partager leur chagrin dans l’intimité de leur couple.

 

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22 novembre 2014

Ha Christine…!

Je rencontre Monsieur F. pour la première fois. Il est assis dans son lit, vêtu d'un pyjama sans un pli, des lunettes sur le nez.  Il m’accueille très chaleureusement et commence un échange courtois. La discussion est fluide, les mots viennent tout seuls sur des sujets divers. Je pourrais me croire dans un diner en ville. 

Au bout de quelques temps son regard change. En une seconde je deviens sa nièce Christine. Une nièce qu'il a perdue de vue depuis plusieurs années, et qui semble avoir mené une vie un peu dissolue. Abandonnant mari et enfant pour partir avec un très beau sénégalais qu'elle avait croisé. Il me raconte la tristesse de sa soeur, leur inquiétude, puis la gestion du quotidien... Et son propre rôle….

- Après tout ce que j’avais fait pour toi…. 

Il commence même à me faire la morale, mais avec un air un peu amusé et une certaine indulgence. le temps a passé et maintenant je suis revenue....

Face à lui je suis déstabilisée. Je lui précise que je ne suis pas sa nièce et tente de  faire un pas vers lui... Peut-être avons-nous un air de ressemblance? La couleur de cheveux? la voix?

Mais il n'en démord pas; il reste persuadé que je suis Christine, et me raconte en souriant ma jeunesse, mes vacances chez lui avec les cousins...

Je l'écoute et découvre avec amusement ma vie pour le moins agitée; après une hésitation, je renonce à entrer dans cette confusion et lui rappelle mon prénom, mais lui précise que je peux m'appeler Christine le temps d'une visite.

Ma remarque le fait sourire. Il me regarde avec bienveillance :

"Ha Christine ! tu nous en auras fait voir"!

Notre échange est interrompu par les soignants... Je lis dans ses yeux un éclair de frayeur. Retour à la vraie vie. Il s’agite, inquiet:

- Vous vous rendez compte !  je viens de prendre madame pour ma nièce... C'est effrayant! Mais qu'est ce qu'il m'est arrivé? Je ne comprends pas. C’est à cause de tout ce que vous me donnez

Il se tourne vers moi l’air désolé :

- Je suis confus madame, je vous présente toutes mes excuses... mon Dieu, tout ce que je vous ai dit!... c'est affreux!

Je le rassure. Sa nièce avait l'air d'être une forte personnalité... j'étais contente d'en connaitre la vie pas banale. Et puis, être pris pour quelqu'un de la famille c'est toujours agréable!

Nous nous quittons, moi bénévole valide, lui malade un peu confus. Dans tous le sens du terme.

En sortant de la chambre, je suis contente de ne pas l'avoir suivi dans sa confusion, de ne pas avoir fait "comme si". Le retour au réel aurait été encore plus inconfortable.

 

17 novembre 2014

Isolement

Nous l'appellerons Paulette.

Dos à la porte, je ne vois que son dos vouté et frêle, ses cheveux courts et ses bras trop maigres. Toute petite, toute menue, elle est assise au bord de son lit face à son plateau repas; ses jambes ne touchent pas le sol, et noyée dans son t shirt jaune moutarde trop grand et son bas de jogging trop court, elle ressemble à un enfant.

En m'approchant d'elle je réalise qu'elle pleure à chaudes larmes. Je m'assois près d'elle, lui tends une main qu'elle saisit et attends qu'elle s'apaise. Sa table se couvre de mouchoirs froissés, elle n'a pas touché à son diner.  Petit à petit elle se raconte. Le drame de Paulette c'est de savoir qu'elle doit repartir chez elle. Pour beaucoup, cela serait  une bonne nouvelle. Mais visiblement pas pour elle. Paulette vit seule, dans son petit appartement au cinquième étage. La seule voisine qu'elle connaissait et avec laquelle elle parlait un peu est partie il y a six mois en maison de retraite. Depuis, elle vit dans le silence. Pas d'enfant, pas d'homme dans sa vie, pas d'amour à donner ou à recevoir, elle fait parti de ces milliers de personnes qui vivent seules et isolées. Hospitalisée pour un cancer pendant trois semaines, elle est arrivée  ici pour reprendre des forces et trouver un traitement contre la douleur. Et depuis un mois et demi, elle découvre ce qu'est le soin, l'attention, la chaleur du regard porté, le plaisir de partager, de raconter, d'échanger. Elle s'est attachée à chaque soignant, plaisante avec tous, les appelle par leur prénoms; elle est un peu chez elle. Les bénévoles sont devenus sa famille, elle ne se soucie plus de savoir comment descendre faire les courses et quoi préparer pour son diner. Ici, elle vit enfin dans la vraie vie avec des gens qui la regardent.  Alors lorsque le médecin est venu lui annoncer qu'elle allait pouvoir rentrer chez elle, il lui a semblé que la vie s'arrêtait. Assise devant ce qu'elle me nomme "son dernier repas", elle pleure sans se retenir;

- C'est la première fois de ma vie qu'on s'occupe de moi, vous vous rendez compte? Et on va m'enlever ça pour me laisser toute seule! Mais je suis malade quand même vous savez, je sens que je suis très malade. Regardez, je n'arrive même pas à manger. 

 Que dire face à ce drame de l'isolement? En la quittant, j'en suis presque à espérer qu'elle va avoir une complication pour pouvoir rester.

Les soins palliatifs seraient-ils le dernier havre de socialisation pour les personnes isolées?

11 novembre 2014

désir d'éternité

 Assise dans son fauteuil roulant, une dame que je n’ai jamais rencontrée sonne avec insistance. Je me permets de me présenter dans sa chambre, prête à aller informer les soignants si je ne peux répondre à sa demande ; mais c’est d’une cigarette dont elle a besoin.

Après avoir fait le tour de sa chambre pour y trouver ses cigarettes, son briquet et son verre de vin « parce que ça va si bien avec » précise-t-elle,  elle m’emmène vers le fumoir ; un lieu parfaitement inhospitalier, où la fenêtre toujours ouverte nos fait croire que nous sommes dehors, la pureté de l’air et la vue en moins et dont l’odeur entêtante nous rappelle immédiatement l’objet de la visite.

Je ferme la fenêtre pour éviter de rajouter du froid au froid, entoure madame N. de sa robe de chambre et lui tends sa cigarette sans filtre. Elle pose son verre de vin sur la table, déplace un peu la maigre plante verte  qui tente de survivre malgré le tabac, rapproche le cendrier et curieusement, ce rituel bien réglé me donne l’impression d’être invitée chez elle  à l’heure de l’apéritif.

L’allumage de la cigarette est long, laborieux. La flamme du briquet effleure à peine la cigarette, trop à droite, puis trop à gauche, puis s’éteint. Madame N. n’arrive pas à aspirer, tousse, puis recommence. Dans un silence religieux, ce geste se répète jusqu’au succès. Un grand sourire s’installe alors sur son visage, c’est une petite victoire sur la maladie, sur le temps, sur la mort.

Elle met sa tête en arrière, aspire une longue bouffée et ferme les yeux. Elle a l’air bien. Elle me fait penser à ces femmes installées sur leurs chaises longues, offrant leur visage détendu aux derniers rayons du soleil d’hiver, emmitouflées dans de grands plaids.

Elle tend son bras pour prendre son verre de vin et en savoure une toute petite gorgée. Chaque geste est lent, harmonieux, à la fois difficile et léger parce que source de plaisir ; Le silence qui nous entoure est léger lui aussi .Elle finit par me regarder et me dire :

- nous avons tous un désir d’éternité.

Elle laisse un temps et ajoute :

- nous voudrions des amours éternelles, des amitiés aussi, mais la vie nous apprend que ça n’existe pas.

Etonnante phrase qui vient de rompre le silence pour nous entrainer dans une quête de sens. Cette femme me confie ses peurs, ses amours, l’épreuve de la mort de sa compagne « tellement plus jeune que moi. Elle aurait du partir après ».

Elle évoque sa mère aux yeux si bleus « les miens sont bien moins beaux, elle était tellement belle ». Et devant ses yeux passe un voile d’amertume, de regrets. Je soutiens son regard, d’un vert profond que les années ont délavés, installant comme une distance entre elle et la vie.

- Je ne crois en rien vous savez ; j’aurais bien aimé, surtout quand j’ai perdu mon amie.  Savoir qu’elle n’allait nulle part, qu’elle n’était plus rien, me retrouver face au néant. J’envie ceux qui croient ; au moins ils ont un après. Alors que moi… 

Elle raconte l’évolution de sa maladie, la déformation de son corps, sa maigreur, la perte progressive de la marche, ses douleurs de la mâchoire ; elle est fatiguée de tout cela.

Elle boit à nouveau une gorgée de vin et prend une deuxième cigarette.

- C’est bon les deux ensemble, même si je sais que c’est mauvais ! 

Elle a un air gourmand, presque voluptueux l’espace d’un instant ;

- Vous savez ce qui empêche l’éternité en amour ? Je crois que c’est la sexualité.

C’est compliqué la sexualité avec le temps. Les vrais amitiés ont plus de chance de durer parce qu’il n’y a pas de sexe.

Elle écrase sa cigarette et en prend une nouvelle. Son verre de vin est vide  –dommage- Elle repose sa tête en arrière.

Le silence ne ressemble plus au précédent. Son regard se perd à travers la fenêtre vers un ailleurs qu’elle seule connaît.  Nous sommes toutes les deux côte à côte dans cette petite pièce enfumée dont les murs semblent s’être repoussés l’espace d’un moment ; elle tend la main vers son paquet de cigarette, en sort une dernière méticuleusement, et me sourit :

- et pourtant… nous avons tous un désir d’éternité.

 

 

 

28 octobre 2014

Cup of tea…

Elle a le charme désuet de l'aristocratie anglaise. 
Je ne la connais pas, et la rencontre alors qu'elle déménage sa chambre.

- Je suis trop loin des soignants, j'ai peur qu'ils ne m'entendent pas.

Elle est arrivée il y a deux jours et a déjà un bon nombre de valises et de cartons à transporter. 
Nous allons d'une chambre à l'autre, elle accrochée à son pied à perfusion, drapée dans une ravissante robe de chambre rose pale, moi chargée de paquets en tout genre. Au deuxième trajet, elle montre un signe de fatigue et s'allonge sur son lit. Je la sens soucieuse. Essoufflée, elle demande aux soignants de l'oxygène; ainsi branchée, elle ne peut plus bouger.

A ses côtés, je lui propose d'être ses bras. une à une je range ses affaires dans le placard; cache coeur en cachemire, déshabillé en soie, dessous raffinés, chaque vêtement en dit long sur celle qui le porte et je me sens presque indiscrète en les touchant. Pendant ce temps, madame B. range consciencieusement ses flacons d'huiles essentielles sur sa table de nuit. Elle me décrit chaque parfum et son utilisation, et à leur seule évocation, ses joues reprennent quelques couleurs.


- Et si nous prenions une petite tasse de thé?

Elle me montre une grande boite ronde comme une boite à chapeaux d'où je sors deux tasses en porcelaine anglaise Wedgwood d'une finesse inquiétante, une théière assortie, un sucrier et deux assiettes à gâteaux. Dans le tiroir de sa table de nuit elle sort délicatement quatre boites de thé pour pouvoir choisir... et me montrant la salle de bain, me désigne sa bouilloire qu'elle me demande avec beaucoup d'excuses de bien vouloir brancher.

Elle ouvre chaque boîte de thé et en respire le parfum les yeux fermés. En silence. Au bout de quelques instants elle se décide :

-il me semble que celui-ci irait bien avec le moment.

Nous optons donc pour son choix, et je verse l'eau "frémissante bien sûr" dans sa théière. 
Tout le rituel y est. Elle relève le dossier de son lit de manière à être assise presque face à moi; entre nous la table sur laquelle un couvert est dressé. Le thé infuse, elle pose une petite cuillère dans chaque soucoupe... j'ai l'impression d'être hors du temps.

- ha j'oubliais... vous voulez bien prendre la boite qui est sur la chaise?


Je regarde derrière moi, et trouve une boite à gâteaux avec une tarte au citron.

- c'est ma belle soeur qui me l'a apportée.

Alors que je tente de décliner sa proposition, elle me regarde l'air très sérieux et presque autoritaire:

-vous n'allez pas me regarder manger!

Non bien sur, je ne vais pas la regarder. Je coupe deux parts de tarte, et nous prenons le thé ensemble, comme deux vieilles amies dans un manoir anglais.

Le raffinement et la délicatesse de cette femme sont touchants. Ses gestes sont lents et gracieux, elle savoure chaque gorgée, goûte de tout petits morceaux de tarte et je me sens presque intimidée devant elle. Elle n'a pas besoin de mots; quelques regards, quelques sourires, elle a l'air bien. 
Elle n'a plus besoin d'oxygène.

A l'arrivée d'une infirmière elle me demande de rajouter une tasse; et lorsque l'infirmière décline faute de temps, madame B. manifeste une réelle déception

- Vous êtes sure? Quel dommage.

Et après son départ elle ajoute:

-je ne sais pas comment elle fait. Moi je ne peux pas vivre sans une tasse de thé.

23 octobre 2014

Etre un maillon d'une chaine

Réunion d’équipe.

Dans un silence bienveillant, je regarde tous les visages assis en rond. Hommes, femmes, jeunes et moins jeunes, Chaque visage est différent, chaque personnalité  singulière. Nous partageons chacun les rencontres que nous avons vécues. Certaines joyeuses, d’autre légères, d’autres encore complexes et qui appellent un questionnement auquel chacun de nous se livre, essayant de porter son regard, son expérience, sa perception afin d’aider l’autre dans la situation présentée.
Aujourd’hui, j’ai besoin de parler de cet homme accueilli il y a dix jours et qui accompagne sa femme malade. Je l’ai rencontré deux fois, ai passé beaucoup de temps avec lui, engloutie sous un flot de paroles intarissable. Il me parle de lui et encore de lui, de sa toute puissance, de ses pouvoirs et de ses relations. « Si vous saviez qui je suis… ». Face à moi je n’ai pourtant qu’un homme accompagnant sa femme, démuni face à une situation qu’il ne peut pas changer, pour laquelle ses relations ne peuvent rien, et qui évite soigneusement le sujet. Il retrace son parcours professionnel, sa vie trépidante, ses moyens, sa notoriété… Je me sens inutile, tout juste capable d’accueillir ses mots, l’expression de sa toute puissance, son « porter beau », « son parler fort » qui me paraissent tellement loin de ce qui se vit ici. Lors de ces deux longs moments passés avec lui, sur deux semaines consécutives, je n’ai pu constater aucun cheminement de cet homme sur un chemin de vérité, vers la séparation. Même sa femme nous fait part de son étonnement « mais il ne comprends pas ce qui se passe ? Pourquoi il est comme ça ? ».
En réunion d’équipe je partage ma frustration, mon impression d’échec face à cet homme.
Une bénévole prend la parole. Elle a rencontré cet homme deux jours plus tard, au chevet de sa femme. Il a pu enfin lui exprimer sa peur de rester seul, son sentiment d’impuissance qui lui est insupportable, lui qui a toujours tout maitrisé, tout décidé, son incapacité à vivre sans elle.
Il a posé sa main sur le ventre de sa femme inconsciente « parce qu’elle aimait bien, ça la soulageait un peu… », est revenu dans le ici et le maintenant de ce qu’il vivait, dans une forme de non-maitrise, peut être un début d’acceptation.
Sa femme est décédée le lendemain.

Comme un maillon d’une chaine, chacun de nous rencontre une personne vivante, en constante évolution dans un rythme qui lui est propre. J’ai rencontré cet homme à un moment où il ne pouvait affronter l’inacceptable ; une autre bénévole a été là pour lui permettre de formuler l’essentiel. Nous ouvrons des possibles, mais la personne seule décide du contenu de la rencontre.

19 octobre 2014

Mots croisés - mots partagés

Cet homme est un passionné de mots ; pas ceux que l’on prononce, non, ceux-là il les garde au fond de lui ; c’est un passionné de mots croisés. Du matin au soir, il remplit des grilles de mots croisés ou fléchés, sortis du parisien ou d’autres journaux que les bénévoles sont allés lui acheter, ou que de rares amis lui ont apportés. Personnellement je ne fais jamais de mots croisés.
Lorsque je le rencontre la première fois, il m’accueille d’un air bourru et me montre une chaise.
- Assieds-toi on va faire des mots croisés. 
Le ton est donné. Nous serons dans le registre du jeu. Il me tutoie pendant toute notre première rencontre. Je reste sur un vouvoiement, et cherche sans trouver les mots qui rentrent dans les cases… il est nettement plus doué que moi et m’apprend beaucoup de choses. Malgré sa maladie, sa paralysie, son œil est vif, son sourire malicieux, il ne parle de rien, ne montre ni lassitude ni souffrance, il a presque l’air d’un résident en vacances. Il me montre sa bouteille de rouge couchée dans le tiroir de sa table de nuit et de sa voix teintée de vécu et d’alcool…me lance:

- Tu bois un coup avec moi ? 

Il a envie ; envie de boire, de trinquer, de partager ; il a envie de vivre ; 

Je ne boirai pas avec lui ; c’est l’heure du diner ; l’infirmière arrive avec son plateau, il arrête sa main qui se dirigeait vers la bouteille, marmonne quelque chose que je ne comprends pas, et me tend ses journaux pour pouvoir libérer sa table.

- Allez, travaille… 

Il regarde son plateau, soulève les couvercles, cherche le menu. Il râle un peu, rajoute du poivre et commence sa soupe. Le journal à la main, j’ai l’impression qu’il m’a oubliée. Il est dans un autre temps, celui du diner; il ouvre son tiroir,  prend sa bouteille l'oeil brillant:
- T’as tort c’est bon pour le moral ;
- Pas le moral ?
Il ne répond pas. Se sert lentement de vin ; et le boit à toutes petites gorgées.
Ce sera ma première rencontre avec lui.
Celles qui suivent ressemblent à la première. Il me tutoie, je le vouvoie, il me propose du vin que je refuse, et nous faisons des mots croisés. Nous ne parlons jamais de lui. Jamais de sa maladie. Il se moque gentiment de ma nullité, me donne des explications sur les définitions, la façon de les interpréter ; Parfois il lâche un mot sur les soignants, le médecin, il me raconte quelques accrochages, ses écarts de langage fréquents. Toujours avec un certain détachement et beaucoup d’humour. Parfois un mot amène des commentaires ; petit à petit, il effleure un peu sa vie, par toutes petites touches, évoque son travail, prononce quelques prénoms. Une famille nombreuse, un travail pénible, quelques « potes de bistrot », quelques vins de soif… Très fugacement il laisse entrevoir un passé ; voire des passés ; mais ne s’attarde jamais. Dès qu’il se dévoile, il reprend son journal et se raccroche à la définition suivante. Toutes nos rencontres se ressemblent ; La seule différence, c’est l’avancement de sa grille de mots croisés. Rencontre après rencontre, je commence à trouver quelques définitions, il les cherche plus longtemps.

Quelques semaines plus tard, je passe à nouveau devant la porte de se chambre, toujours ouverte.

- Salut, toi, ça fait trois semaines que tu n’es pas venue ! Allez entre !
Je suis surprise, tant par sa mémoire que par sa familiarité.
- Prend une chaise on va faire des mots croisés. 
Et comme chaque fois je m’assois près de lui. Mais cette fois je passe au tutoiement; spontanément, sans réfléchir. C’est le  « tu » qui est sorti. Tant pis, je ne corrige pas. C’est fait. Il le remarque et sourit.
Il me lit quelques définitions, et au bout de quelques minutes, faces à ses difficultés pour trouver, il me dit :
- je ne sais pas. 
Et il ajoute :
 - La seule chose que je sais c’est que je vais crever. 
Je laisse s’installer le silence sans le relancer. Peut être a-t-il  besoin de parler… mais non … il me lit une nouvelle définition. Et trouve la réponse : M-é-m-o-i-r-e.
Mais je sens bien que quelque chose a changé. Il repose son journal, appuie la tête sur son oreiller et ferme les yeux.
 - tu sais ce que c’est mon plus vieux souvenir ? C’est quand je suis allé voir le tour de France avec mon père. On est parti tous les deux à travers champs; j’avais trois ans. C’était la première fois qu’il m’emmenait seul. 

Et nous partons tous les deux rejoindre cette route de campagne avec son père et ses amis, avec l’herbe qui pique les mollets et les pas qui sont trop grand, avec le monde entassé le long de la route et les enfants qui lancent des bâtons sur la route – « z’étaient con » - et la petite vieille qui se dépêche de les enlever ; Avec cette attente interminable sous le soleil d’été ; avec le petit verre qu’on va partager après à la grange avec les amis, -« même le p’tiot qu’avait trois ans il y a goûté »- ...
Je l‘écoute me raconter et j’ai presque l’impression de sentir l’odeur de la terre chaude.

Il enchaine : mon deuxième souvenir c’est la naissance de ma sœur ; j’avais quatre ans. De cette naissance il ne me dit rien ; il se tait. Il sourit. Il me sourit. 

Fin de la séquence ; le temps des confidences est terminé, il se replonge dans la grille de mots croisés. Dommage, j’aurais bien voyagé plus longtemps. 

Le diner arrive. Il ne me propose pas de vin. Je crois que j’aurais accepté.

Lorsque je le quitte, sa poignée de main est plus lente... ou peut être est-ce moi qui ai envie de tenir sa main plus longtemps. Comment savoir ?

La semaine suivante il n’était plus là.

 

16 octobre 2014

Sidération

Aujourd’hui jour férié, il y a beaucoup de familles dans le service. C’est agréable de savoir les malades entourés et accompagnés des leurs. 


Madame B., femme d’un certain âge sort de la chambre de son mari et s’installe sur le banc près de moi.
- Les infirmières s’occupent de mon mari … il est très mal aujourd’hui. Je suis là depuis ce matin et nous n’avons pas pu parler. Je pense que nous approchons de la fin. »
Je lis dans son regard une triste résignation.
Nous nous dirigeons vers le coin famille pour partager un café. Autour de la table, sa parole est plus fluide ; elle s’anime en me parlant de leur complicité, de leur entente depuis plus de cinquante six ans, de leurs fous-rires, et elle rit elle-même en se remémorant ces moments. « J’ai eu beaucoup de chance de l'avoir rencontré »
Une jeune femme nous rejoint. Elle est là depuis plusieurs jours pour accompagner sa sœur ainée. Ces deux femmes – compagnes d’infortune- se sont déjà croisées plusieurs fois, petits échanges de couloir, d’une famille à l’autre, rencontres fortuites à la machine à café ou dans le jardin, quand le moment est venu de quitter la chambre ou que le besoin d’aération est trop intense pour y rester …
Elles se sourient et la jeune femme nous demande si elle peut se joindre à nous. Le cercle s’élargie, le café circule, les nouvelles aussi.
- Comment est votre mari ?
- très mal aujourd’hui, nous n’avons pas pu parler du tout ; et vous ? Votre sœur ? »

La jeune femme lève sur nous un regard perdu.
- Je ne comprends pas, elle ne marche plus. Quand elle est arrivée ici, elle marchait encore, et là, elle n’a pas pu faire un pas avec la kiné ; ça m’inquiète. » 

En quelques mots, elle nous livre toutes ses peurs, ses incompréhensions, les réponses « évasives » des médecins, qui selon elle ne stimulent pas assez sa sœur, ne l’obligent pas à se lever et la laissent dans son lit toute la journée à dormir…
Je reconnais dans ses mots la situation difficile évoquée par les soignants en réunion de transmission; une famille désemparée et en plein déni, une jeune femme agressive avec les équipes face à la dégradation de sa sœur, son sentiment d’abandon…

Madame B. l’écoute avec attention et lui sourit ; elle me semble attendrie par cette jeune femme si angoissée ; elle lui prend la main ;
« Mais vous savez bien quand même que dans cette maison on vient pour y mourir ; votre sœur va mourir »
Une bombe vient d’éclater sur notre table…
La jeune femme regarde son café intensément, puis nous regarde, sidérée par les paroles entendues. Il me semble voir dans son regard comme un voile qui se déchire,  la vérité qui lui apparaît là, d’un coup, dans toute l’horreur de sa nudité. C’est comme si elle comprenait enfin le chemin parcouru jusqu’ici, les changements d’hôpitaux, la perte d’autonomie progressive de sa soeur, sa fatigue, les paroles des soignants…
Face à elle je me sens toute aussi pétrifiée par la violence de l’annonce, totalement démunie. Aucune parole ne me paraît pouvoir atténuer le choc. Seule Madame B. ne semble pas perturbée par ses paroles, elle dont le mari est dans la même situation et pour qui cette mort imminente est déjà une réalité apprivoisée.
Un silence s’installe, lourd, mais nécessaire.
La jeune femme reprend peu à peu ses esprits. Ses yeux s’embrument ;
« Elle est quand même trop jeune pour mourir »

11 octobre 2014

Présence silencieuse

 

La porte de la chambre est entre-ouverte, comme un appel à entrer auquel je réponds. Dans le lit une femme a les yeux entre-ouverts et respire difficilement. Malgré les mots pour me présenter, elle ne semble pas consciente de ma présence. Je choisis de rester un peu. D’une pression de la main sur son bras je lui indique ma présence, et m'assois près d'elle. Dans le silence qui s’installe, je tente de deviner où elle en est de sa vie, de ce chemin qui va s’achever, et ce qu’elle pourrait attendre de moi. Je ne suis pas là aujourd’hui pour l’écouter. Elle n’est plus en état de parler. Peut être entend-elle? Je me présente à nouveau, lui dis que je vais rester à côté d’elle quelque temps. Que j’espère que ma présence lui fait du bien. Je pose ma main près de la sienne, et je sens un léger mouvement des doigts. Sur son visage, une ride est marquée entre les deux yeux. J’ai envie de passer ma main sur son front pour tenter de l’effacer mais je n’ose pas. Je ne l’ai jamais rencontrée, peut être n’aimerait-t-elle pas. Je la regarde respirer ; malgré l’oxygène elle semble manquer d’air. J’essaye de garder une respiration régulière, de lui transmettre du calme, de la chaleur. Juste ça. Un peu d’humanité, une respiration, quelques mots qui jouent comme un fond musical, qui lui rappellent qu’elle n’est pas seule, une mélodie rassurante comme je le ferais avec un enfant malade qui n’arrive pas à s’endormir. Le temps s’écoule lentement, comme une parenthèse hors du monde, avec cette femme qui est encore là, mais déjà un peu ailleurs. Je réalise que je ne l’entends plus respirer. Malgré moi, ma respiration s’arrête aussi. Puis reprend. Avec elle. Je me concentre sur ce souffle ténu, comme un murmure de vie. Comme un combat aussi, je sens que cette femme lutte. J'ai envie de lui dire qu’elle peut lâcher prise ; que je l’accompagnerai aussi loin que possible.

8 octobre 2014

Colère

Aujourd’hui je rencontre la colère.

Cette femme, si souriante et pétillante la semaine dernière, m’accueille d’un regard noir. Et très vite elle énonce froidement ses griefs. Depuis le matin rien ne va. Il lui manque un médicament, le docteur l’évite, elle a une sciatique et son ostéopathe est injoignable le week-end, les soignants sont en sous-effectif… la liste est longue, elle exprime son désarroi, presque sa déception. « La première fois que je suis venue ce n’était pas comme ça » ; elle se sent délaissée. Et elle contrôle tout. L’heure de distribution des médicaments, des repas, le jus de fruit qui manque, le nombre de cachets, l’absence de la kiné ou l’infirmière qui ne revient pas. J’entends cette colère, et d’un certain coté j’admire son énergie, ses exigences. Cette femme est atteinte d’une SLA. Elle a commencé par ne plus marcher, puis un matin, elle s’est réveillée en ne pouvant plus utiliser ses mains; c’était il y a cinq ans. Elle me raconte sa maladie de façon presque détachée, j’apprends que pour elle, « le plus dur c’est de ne pas pouvoir se gratter ». Il lui reste une mobilité du cou, et des doigts. Elle développe des stratégies subtiles pour pouvoir caler la sonnette, changer les chaînes de la TV… Pas une fois elle ne se plaint. Elle regarde devant. Pourtant nous savons elle et moi que ce qu’elle voit est sombre. Aucune guérison possible, aucune rémission. Et peu à peu cette atrophie qui la privera de l’usage de la parole, qui paralysera tout, en lui laissant une lucidité totale jusqu’au bout. Cette femme est dépendante de tous pour tout. C’est comme ça.

La semaine dernière, elle m’a accueillie avec un grand sourire et nous avons eu un long échange avec beaucoup de rires, d’histoires racontées, elle m’a exprimé toute sa joie d’être ici pour quelques semaines, nous avons dîné ensemble, moi lui donnant chaque bouchée comme à un enfant, et elle l’acceptant sans jamais me faire sentir qu’elle pourrait en souffrir. Elle souriait à mes maladresses, me chambrait un peu… Quelle humilité, quelle leçon de vie ! Aujourd’hui, la même femme, et des mots bien différents. Entre deux bouchées elle me parle « d’eux » je dois comprendre les soignants, les médecins, tous ceux qui l’entourent et qui ne l’entendent pas. Les médicaments qu’elle ne veut pas prendre pour ne pas risquer d’accélérer sa maladie, sa sciatique qui ne passe pas… Je fais attention à chacun de mes gestes, j’essaye de trouver les mots qu’elle voudrait entendre, de savoir l’écouter en étant au plus juste. Elle termine son diner par un verre de bordeaux – à la paille - et me sourit. C’était bon.

En sortant de sa chambre, je la sens plus légère de tout ce qu’elle a pu exprimer ; sa colère est plus ténue. Vers la fin du dîner, elle a même trouvé les mots pour excuser certains soignants, elle a cherché des raisons. Je referme la porte en jetant un dernier regard vers cette malade. Calée droite dans son lit, elle a basculé sa tête sur l’oreiller et a fermé les yeux.
Elle est mieux. Et je me sens plus lourde. Chargée de sa colère. Et chargée de questions.

6 octobre 2014

Accueil

Aujourd’hui il y a un accueil à faire.

Un homme de soixante-quinze ans atteint d’un cancer. Je frappe doucement et me présente. L'homme me serre la main avec un sourire, premier geste social pour cet homme qui m'accueille comme chez lui. Il est grand, l’air très digne, attaché à garder le contrôle de lui-même, malgré la souffrance, malgré les métastases qui le rongent. Il porte beau dans son pyjama. Une classe naturelle que rien n’altère.  Sa femme est là, toute frêle à côté du grand lit de son mari. Je me sens bien dans cette chambre. Je pose un bouquet de fleur sur l’étagère et propose un café à sa femme. Lentement nous sortons de la chambre, laissant l’homme se reposer, et nous installons dans le coin famille.

Quelques mots me suffisent pour comprendre que cette femme est à bout. Je l’écoute me raconter le douloureux parcours qui les a amenés ici. Premiers symptômes, radios, rendez-vous chez les médecins, nouveaux examens et verdict final. Aucun protocole ne pourra marcher. Tout le corps est atteint. La femme me raconte combien son mari se sent humilié de ne rien pouvoir faire, d'être dépendant de tous, de devenir incontinent, de perdre les mots, et je sais combien c’est important pour elle de nommer tout ce qui lui arrive, de me décrire les symptômes, leurs conséquences sur le corps de son mari, ce corps qui jusque là n’avait jamais flanché ; elle semble vouloir me faire toucher du doigt les ravages de la maladie, les souffrances qu’il endure et qu’elle doit accompagner. "Vous croyez qu’il sait ce qui va se passer ?" Elle n’attend pas une réponse que je n’ai pas. Elle a juste besoin de dire à haute voix cette question qu’elle ne peut lui poser. Cette femme n’en peut plus. Prendre la décision de l’amener ici a été tellement difficile ; c’était accepter qu’il n’y ait plus rien à faire ; plus d’espoir de guérison. Le médecin lui a parlé clairement, il faut l’accompagner au mieux, l'empêcher de souffrir.  Et il lui a parlé de ce lieu, où l’on accompagne « jusqu’au bout ». Mais maintenant qu’il est là, cette femme me parle de ce choix, qu’elle a fait seule, sans dire clairement à son mari où il était, et elle ressent comme une culpabilité à l’idée de ne plus y avoir cru, l'impression d'avoir trahi son mari, et n’a personne à qui le dire. Devant sa fille, elle doit être forte. Avec moi, elle peut enfin pleurer, exprimer ses doutes, ses craintes, la douleur du choix et de la solitude, et ces larmes sont libératrices. Au bout d’une heure, la femme serre chaleureusement ma main ; "Vous m’avez fait un bien fou"; merci pour tout ce que vous m'avez dit". Je n'ai pas dit un mot.

Je la regarde s’éloigner pour rejoindre la chambre de son mari d’un pas lent mais qui me semble plus léger. Probablement déchargé de toutes ces larmes et ces paroles dont elle ne savait que faire.

5 octobre 2014

Les soeurs

Elles sont trois sœurs à se relayer nuit et jour auprès de leur père. Je les rencontre une par une, au détour d’un couloir, au coin famille, dans l’escalier, sans savoir qu’elles sont sœurs. Je vois juste qu’elles sont jeunes. Elles accompagnent leur père depuis bien plus longtemps que son arrivée ici. Il est atteint d’un Alzheimer précoce depuis six ans, en maison de retraite, et ces trois sœurs ont appris à faire jour après jour le deuil de ce père encore vivant. Deuil de leurs échanges, deuil de son regard les reconnaissant, les enveloppant, les aimant. Ce père qui les a élevées, choyées, encouragées dans leurs études, conseillées dans leurs choix de vie.

Devant un café j’écoute l’une d’entre elles me confier sa fatigue. Trois nuits qu’elle dort dans le fauteuil, dans la chambre de son père, incapable de fermer les yeux, le corps tendu vers cette respiration saccadée. Face à moi, elle ne maitrise plus ses larmes et s’effondre, gênée de se savoir vue et entendue par d’autres. Je lui propose de continuer dans une chambre isolée, réservée aux familles. Là, à l’abri des regards et des oreilles, elle peut élever la voix et crier sa colère et son incompréhension. Pourquoi lui, pourquoi maintenant alors qu’elle a besoin de lui, qu’elle n’a pas encore fait sa vie…. Même si il ne peut plus tenir son rôle de père à proprement parler depuis plusieurs années, il reste le ciment entre elles trois, celui autour duquel elles se retrouvent tous les week-end, et qui leur permet de maintenir ce lien si important. Il est le témoin de leurs histoires, de leurs fous rires, de leurs larmes. A tour de rôle elles lui tiennent la main, l’embrassent, lui disent qu’elle l’aime.
Quelques minutes plus tard, sa jeune sœur entre dans la chambre des familles. Elle s’assoit à la table, demande si elle dérange, n’attend pas de réponse, et commence à pleurer en s’excusant. C’est la fatigue… je ne peux que leur proposer la boite de mouchoirs posée sur la table. Et les mots se libèrent. Elles racontent l'histoire de ce père, la place qu’il a pris dans leur vie depuis le début de la maladie, leur organisation bancale, les fins de journées épuisantes à traverser l’ile de France pour aller le retrouver, mais aussi leur complicité dans la difficulté, leurs instants de bonheur auprès de lui, lorsque dans un sourire ou un regard il leur semblait qu’il les reconnaissait ; C’est une histoire à deux voix qu’elles me livrent, avec une complicité et une entente évidente, l’une termine les phrases de l’autre, les souvenirs remontent, les rires aussi. Et puis la peur. Le "comment ça va se passer", plus que le "quand". Le temps semble peu leur importer. Mais le moment de la mort elle-même terrorise la dernière fille. Elle s’excuse d’être crue, factuelle. "Je n’ai jamais vu quelqu’un mourir. Je n’ai même jamais vu de mort. Comment c’est la mort. Vous avez déjà vu quelqu’un mourir. Est ce que c’est violent ? Il va crier ? Son visage va changer ? Qu’est ce qu’il faut faire ? Je ne veux pas y être quand il mourra. Je ne veux pas voir ça. J’ai peur".

Pendant plusieurs minutes, j’écoute cette jeune sœur exprimer toutes ses angoisses face à ce passage mystérieux, et profiter de ma présence pour oser dire à sa sœur cette peur qui la paralyse et la hante chaque nuit. Et aussi cette honte qu’elle ressent à ne pas se sentir à la hauteur. Elle pleure et rit en même temps, « je dois vous paraître ridicule ».
Sa sœur ainée la regarde ; lui prend la main. Le silence s’installe. « Moi aussi j’ai peur ».
Nous nous séparerons quelques temps après. Elles ne seront pas moins tristes, elles n’auront pas moins peur. Mais elles auront pu la dire cette peur, et la partager. Elles se sentiront peut être un peu moins seules face à cette peur. Un peu plus fortes.

 

3 octobre 2014

Comme un passeur... de paroles

Je connais bien cette malade. Elle est arrivée il y a trois mois déjà. Accompagnée de sa fille enceinte... puis de sa petite-fille. Une petite-fille vraiment toute petite, lovée sur le ventre de sa mère, ventre qui n’a pas encore retrouvé ses formes d’avant. Ce bébé a trois semaines. Etrange et fulgurant résumé de la vie depuis ses premiers jours jusqu’à ce qui semble ressembler à son terme; chaque jour cette jeune femme vient auprès de sa mère ; chaque jour, elle passe un biberon à la main, son bébé dans les bras ; chaque jour, les pleurs de son enfant se mêlent à ceux des autres familles. Le landau croise les chariots de repas dans le couloir, le temps que la petite s’endorme, et que sa mère puisse redevenir la fille de celle qu’elle accompagne.

Aujourd’hui pour la première fois, cette jeune femme est venue sans son bébé. Elle l’a laissé à son mari et a « pris trois jours ». elle sait que le temps est compté, que la séparation approche, et elle veut être avec seule sa mère le plus longtemps possible. Un lit d’appoint est  installé dans la chambre pour qu'elle partage ses nuits. Elle est assise sur le lit de sa mère et lui caresse la main. Sa mère garde les yeux fermés, n’a plus la force de parler, seulement d’écouter.

Installée de l’autre coté du lit, j’écoute cette jeune femme me parler de ces moments qu’elle vit ici. De la maladie de sa mère, et de son admiration devant son courage, son travail d’acceptation. Elle me parle de son bonheur d’avoir pu lui présenter sa petite-fille, de lui avoir mise dans les bras ; de savoir qu’elle l’avait embrassée, regardée, touchée. Elle m’explique combien cette nouvelle maternité l’a rapprochée de sa mère, lui a fait comprendre tant de choses de leur relation. Elle me parle en regardant sa mère, en lui caressant la main, en lui souriant.  Elle me confie aussi les douleurs, celle de n’avoir pas pu partager le temps de sa grossesse avec sa mère qui était en province, loin, hospitalisée ; celle de savoir que sa fille va grandir sans connaître sa grand-mère ; celle de devoir être mère sans pouvoir le partager. Elle me confie ses doutes, sa peur de ne pas savoir.

Elle me regarde….en parlant à sa mère. Je suis simplement là pour libérer la parole, pour lui permettre de vaincre sa pudeur peut-être, pour l’aider à poser tous ces mots qu’elle n’ose pas lui dire, parce qu’il est difficile de trouver le moment, parce que c’est trop tôt, et que ça ressemble à un au revoir. Ma présence lui permet d’exprimer tous ces mercis qu’elle voudrait lui dire.

Dans un silence, nous goutons toutes les trois une sérénité. Sa mère entrouvre un œil, sa fille lui sourit : « tu écoutes tout ».. 

 

 

2 octobre 2014

j'ai peur de voir son visage

Plusieurs minutes que je vois cet homme tourner en rond devant une porte…

Je lui propose de l’aide. Il est jeune – une quarantaine d’années- son visage exprime une émotion contenue. Il est venu voir un ami, mais les médecins sont dans la chambre alors il attend. Je lui propose d’attendre avec lui et nous nous asseyons dans le coin famille. A peine assis, il raconte son histoire et celle de son ami. Les mots sortent en un flux continu, il raconte tout, sa vie d’homosexuel en chasse permanente, me décrit longuement un univers obscur et dur, fait de rencontres d’un soir, de nuits fauves, de recherches exclusivement charnelles, d’échanges, où seuls les corps comptent …. Jusqu’à sa rencontre avec cet homme. Il y a cinq ans. Plus jeune que lui, beau, trop beau à ses yeux. Cet homme au visage défiguré aujourd’hui, dans une chambre  dont il ne peut franchir la porte. Nous savons l’un et l’autre que les médecins sont sortis de la chambre, mais il est incapable d’y entrer. Il me montre une photo de son ami « avant » sur son portable. J’y vois un jeune homme plein de vie arborant un sourire ravageur. Mais c’était avant. Avant ce cancer qui le ronge depuis deux ans. « Avant qu’il me quitte pour un autre, ou pour des autres »… et dans cette phrase mon interlocuteur jette toute sa souffrance, sa blessure, son agressivité. Il s’est senti rejeté, lui qui était enfin prêt à vivre une vraie histoire. Il s’est retrouvé proie, lui qui était exclusivement chasseur. Il s’est senti vieux, « pas assez beau pour lui ». Il lui en veut. Les mots deviennent durs, tranchants, son jugement violent. Il se demande même ce qu’il est venu faire ici et pourquoi il rentrerait dans cette chambre. Il tremble, à la fois de douleur et de colère. J’entends. Que faire d’autre. Et j’attends. Les mots se font plus rares, le ton plus doux. Il remonte au début de leur histoire et regarde à nouveau la photo sur son portable ;  son regard a changé. Il esquisse un sourire et une montagne de souvenirs semble passer derrière son regard. Il lève la tête, me regarde, calmé. Le silence s’installe, apaisant, rassurant ; je vais peut être sortir de la tempête. « Vous voulez bien m’accompagner ? Je n’ose pas rentrer seul, j’ai peur de voir son visage ». Nous entrons ensemble. Dans le lit, tourné vers nous, un jeune homme au visage déformé -bien loin de celui de la photo- semble dormir. Je m’approche lentement du lit, l’ami reste derrière moi ; je sens son angoisse dans mon dos. Les yeux du malade me fixent avec une infinie douceur, qui contraste tant avec l’univers dans lequel j’ai été plongée malgré moi. Ce regard me fait du bien. Je peux me présenter et lui annoncer la présence d’un ami. Ses yeux le cherchent, le trouvent. L’ami est figé, sans voix, terrorisé par cette apparence dévastée, par ce jeune homme à l’air si vieux, si vulnérable, lui pour qui le physique et la beauté ont une telle importance. Il me demande de rester avec eux. Le malade exprime l’envie de rester seul avec lui. Devant leur échange de regard, je comprends que la rencontre se fera, au delà du physique, au delà des apparences. Je quitte la chambre, tout doucement ; je ne fais déjà plus parti de l’histoire qui s’écrit.

1 octobre 2014

Qui accompagne l'autre?

La réunion de transmission a exposé le cas de cet homme trop jeune, atteint d’une tumeur au cerveau et qui met les soignants en difficulté.

Son âge, son hémiplégie, ses problèmes d’élocution, son apparente timidité les mettent mal à l’aise.

En milieu de d’après midi, je choisis de rencontrer cet homme.  Il est assis devant la fenêtre, le visage tourné vers le jardin, la table devant ses genoux. D’un sourire et d’un geste de la main il m’invite à m’asseoir. Très vite, il mène la relation. Il se raconte, cherche ses mots, me mettant face à ses difficultés. Je tente de l’aider, de trouver les mots pour lui. Parfois je tombe juste, parfois tellement à coté...que ça le fait rire. Et ce rire, spontané et léger, me permet d’accepter mes erreurs, d’oser me tromper, d’oser rire avec lui. Au bout de quelques minutes, nous butons tous les deux sur un mot. Il cherche un château. Une banlieue de Paris. Une prépa. Je passe en revue toutes les prépa que je connais, toutes les banlieues, tous les châteaux… de Versailles à Fontainebleau, nous arpentons les routes d’Ile de France, je me lance, Saint Cloud, Vaux le Vicomte, Chantilly, Chambourcy…  Il sourit, l’air moins frustré que moi devant cet échec… Je suis prête à renoncer ; finalement ce n’est pas si important. Mais il semble que pour lui, cela le soit. Il prend son téléphone portable pour me l’écrire. Mue par un soudain éclair de génie, je lui propose du papier et un crayon… à lui, ce jeune homme hémiplégique qui attrape difficilement son téléphone de la main gauche… Il me regarde et d’un air désarmant, avec une incroyable simplicité il me précise « je n’y arriverai pas, le téléphone c’est mieux». Aucune animosité dans sa voix, aucune irritation, pas de trace de souffrance apparente, ni de  moquerie devant cette bénévole qui manque tant de finesse et d’observation dans sa proposition. Avant même que je n’ai le temps de me détester pour cette phrase si maladroite, il me regarde avec cette infinie douceur qu’ont les gens qui comprennent et qui pardonnent ; je peux lui dire ma gène et m’excuser, il peut l’entendre et sourire. Il me montre fièrement son téléphone …  « Sceaux »… elle était à Sceaux sa prépa. Et sans que je comprenne vraiment pourquoi, pouvoir me faire comprendre ce lieu revêt une grande importance. Peut être attaché à de bons souvenirs pour lui, ses premières années parisiennes, des amitiés, une reconnaissance ?  Il me parle de son brillant parcours universitaire, avec une grande humilité, son œil s’animant juste pour me parler de la fierté de ses grands mères, au fin fond d’un petit village de Bretagne « les hommes, eux, ils étaient déjà partis ».

Nous continuons cette rencontre, les mots s’égrainent lentement, parfois difficilement, mais toujours dans une sérénité et une acceptation désarmantes. Il me questionne aussi, m’offre un espace parole, presque de confidence, dans une écoute attentive et bienveillante,  et pendant un moment je ne sais plus qui accompagne l’autre.

On frappe à la porte… c’est l’heure de l’orthophoniste, qui entre énergiquement dans la chambre… notre rencontre n’aura pas de conclusion ou alors très brève ; à peine le temps de dire au revoir, de dire merci… et exceptionnellement, et contrairement à tous les acquis de mes formations, très loin de l’ici et maintenant de la rencontre, je fais intérieurement  le vœux de le retrouver la semaine prochaine. 

30 septembre 2014

au jardin

Aujourd’hui, un malade qui ne veut pas voir de bénévoles demande à sortir dans le jardin; il devra donc supporter  que je descende son lit et lui tienne compagnie dans le jardin. Il me regarde avec un air résigné, le regard noir et le visage crispé. Je me présente, lui souris, m’excuse de devoir l’accompagner, lui qui ne souhaite pas nous voir ; il me rend mon sourire, et le contact se produit. Comme à chaque fois, l’échange de regard efface toute distance, la peur, le poids de la maladie. Il n’y a plus que deux personnes face à face qui vont faire un peu de route ensemble. Le jardin est couvert de tulipes, les merisiers sont en fleur. Après une installation qui me semble un peu laborieuse, tant le lit est lourd et difficile à manier, nous élisons domicile sous un marronnier. Je prends une chaise et m’assois près de lui. Les mots viennent tout seuls ; il parle de lui, de son fils, de son jardin. Il me demande de tourner le lit, pour qu’il puisse reconnaître les arbres ; « c’est un merisier, j’avais le même chez mes grands parents ». Souvent ses yeux se ferment, mais il se reprend, comme s’il y avait une dimension sociale à notre rencontre. Il veut être capable de suivre une conversation. Il me demande de déplacer le lit dans le jardin pour tester toutes les vues et  s’amuse de mon manque d'expérience. Il décide de plaisanter, et nous restons deux heures dans le jardin, à rire, et à profiter du soleil. "ça fait si longtemps !" . il ne précisera pas ; si longtemps qu'il n'a pas rit, si longtemps qu'il n'a pas  senti la chaleur du soleil? si longtemps qu'il n'a pas été dehors? Peut-être les trois. Entre nous une  relation s’est tissée, le temps d’un jour, d’une après-midi ensoleillée.

 En remontant dans sa chambre, il veut me remettre un diplôme de bon conducteur. Mauvaise idée qui le remet face à sa maladie. Il n’arrive pas à écrire, ne trouve pas les mots. Quelques connexions ne se font pas dans son cerveau.  Face à sa feuille blanche, il perd son statut d’homme plaisantant avec une femme. Il redevient ce malade que je suis venue visiter, avec ses faiblesses et ses trous de mémoire, cette immense fatigue qui le fait poser son stylo. Il ferme les yeux et grimace. Il a soudain très mal. J’y comprends l’expression d’un mal être plus que d’une douleur. Il garde le papier et me promet de me le donner la semaine suivante.  Je quitte cet homme en le remerciant pour ce bon temps que je viens de passer avec lui, et je suis sincère. Son sourire et ses blagues étaient un vrai cadeau. Il me serre longuement la main et plonge ses yeux dans les miens, comme un merci qu’il ne prononce pas, lui qui ne veut pas de bénévole ;

Je sais que je dois accepter l’idée qu’il ne me reconnaisse pas la semaine suivante ; qu’il ne se souvienne de rien, qu’il ne veuille pas me voir ; qu’il soit peut-être mort.  Mais rien ne m'enlèvera ces deux heures. 

 

 

30 septembre 2014

Bienvenus

Je rencontre depuis plusieurs années des hommes et des femmes de tout âge en fin de vie. Les moments passés auprès d'eux, chaque fois différents, et toujours tellement riches, ne cessent de m'interpeler sur ce que nous appelons la fin de vie; ce qui peut s'y vivre, s'y partager.

Ce blog n’a pas pour objectif d’être militant, ni donneur de leçon;  ni même de prendre parti sur les débats de société actuels. Je ne prétends pas avoir de réponses toutes faites à un sujet si vaste et si complexe.
Mais si la lecture de certaines rencontres que je vais vous raconter vous permet de poser un autre regard sur la fin de vie, si elle peut vous aider à appréhender la vôtre ou celle de vos proches avec moins de peurs, vous aider à les accompagner, alors cela aura du sens.

Toutes les rencontres que je vous raconte sont vraies, et pour respecter la confiance et la confidentialité à laquelle je suis engagée, j'ai pris soin de ne mentionner ni lieu, ni date, ni nom ou prénom; toutefois, pour échanger avec beaucoup d'autres bénévoles et accompagnants, par le biais de ce blog ou en les rencontrant, les situations, bien que chacune singulière, racontent toutes la même histoire, avec des mots et des regards différents:  l'histoire de notre vie.

A consommer , commenter, et partager.

Merci.

 

7 septembre 2016

Nous n'avons pas fini

 

Vu de droite, cet homme est magnifique. Un profil grec, des cheveux blanc coiffés en arrière, un sourire accueillant qui me laissent imaginer une rencontre sereine. Lorsque je fais le tour du lit pour venir lui serrer la main, je suis face à un visage abimé, une tumeur qui lui déforme le bas du visage. Je suis surprise et espère au fond de moi que rien ne s’est lu sur mon visage. Je me raccroche à son regard chaleureux et sa poignée de main franche.

- Asseyez-vous !
Monsieur T. est ravi d'avoir de la visite. Ses journées sont longues, il dort très peu et chaque entrée dans sa chambre est source de réjouissance. Il me dit faire de chaque journée une succession de petits instants agréables, sympathiques, qui mis à la suite les uns des autres, lui construisent une journée « somme toute vivable ». 

Il aime parler, mais chaque mot prononcé lui assèche la bouche. Toutes les trois minutes il tend la main vers son brumisateur et se vaporise un peu d'eau au fond de la bouche.

- Mais pas trop, me dit il, il faut résister à la tentation, parce que à cause de ma tumeur, je n’arrive pas à avaler et je fais des fausses routes. Et ça, c’est désagréable pour moi, si vous saviez… et je sais que pour vous aussi.

Il a raison, je suis toujours inquiète face à un malade qui a des difficultés pour boire. Je le remercie de cette attention mais l'assure qu'en cas de fausse route j'irai chercher les soignants dont le poste est en face de sa chambre.

- C’est drôle, une fausse route, et je meurs!  Et vous me proposez d'allez chercher les soignants alors que je suis là pour ça !

- Pour ?

- Pour mourir ! Pourquoi croyez vous que je suis ici ? En palliatif.


Il prononce ce mot en articulant chaque syllabe : pal lia tif. Il attend probablement une réaction de ma part mais je ne trouve rien de plus à ajouter. Alors il continue :

- Je vais mourir.

A voir son regard direct, je devine qu'il a besoin que je valide.

Je lui demande si il se sent prêt. Il me sourit, hésite un peu:

- Oui je crois… enfin j'essaye. J’ai la grande chance d’être croyant alors ça m'aide beaucoup à imaginer l’après. Et puis vous savez, je n'ai pas d'enfant, je suis seul, je ne vais pas avoir du mal à me séparer. Parce que c’est ça le plus difficile non ? Se séparer de ceux qu’on aime. Moi c'est déjà fait. Il me reste un vieux copain en maison de retraite qui n'a plus toute sa tête... je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée de lui dire.

- Que vous êtes ici?

- Non que je suis mort. Enfin ils feront ce qu'ils voudront, moi ça me sera égal !

Il repose sa tête sur son oreiller et ferme les yeux.
Assise à ses côtés, j’ai oublié son visage abimé, pour ne plus voir que ce qu’il me donne : de la sérénité, de la douceur, de la paix.

Il ouvre à nouveau les yeux et me fixe. La paix s’est envolée. Il a besoin de  parler de quelqu’un mais l’émotion qui l’étreint bloque sa voix dans un sanglot.

 - Je ne peux pas en parler ; dès que j’essaye....

Je vois bien qu'il n'a qu'une envie, en parler. Je lui laisse du temps, l’assure que j'ai tout le mien s'il veut parler. Il se vaporise un peu d’eau et respire profondément;

- C'était …si vous saviez…

 Puis s'arrête à nouveau. Alors qu'il reprend son élan, la porte s'ouvre et un jeune d'une vingtaine d'années entre. Il doit sentir que quelque chose de l'ordre de la confidence se joue, il hésite, reste sur place, puis demande :

- Je dérange ?

- Non entre, je te présente madame, elle est bénévole.

Un peu frustrée je laisse ma place .

- Vous reviendrez, madame, nous n'avons pas fini.

3 août 2016

Heureusement que j'aime rire!

- Je crois que madame L. a besoin d’un peu de présence; elle vient de partir au fumoir en pleurant, me dit une infirmière.

En entrant dans le fumoir, je trouve Madame L. devant la fenêtre grande ouverte, ses cheveux encore courts balayés par le vent, une chemise de nuit légère, une cigarette à la bouche,  l'air nullement dérangée par le froid polaire qui s’engouffre. Elle m'accueille d’un sourire, et commence à parler, comme si nous nous connaissions déjà. Elle est franche et directe.

- J'aime bien prendre une cigarette quand j'ai mal ou envie de pleurer.

- Et là?

- Là … j'avais mal. J'attends toujours trop quand j'ai mal. Comme si ça allait passer ; comme avant. Mais c'est idiot, parce que c'est sûr que ça ne passe pas… et en plus ils m'ont mis tout ce qu'il faut. Regardez, j'ai juste à pousser ce bouton et ça diffuse une dose. Ils appellent ça un bolus, moi je croyais que c'était un bonus... Et le pire c'est que ça marche ! Mais je ne sais pas pourquoi, j'ai tellement eu l'habitude d'attendre que ça passe que du coup... J'attends trop.

Madame L. regarde sa cigarette – déjà finie- et respire profondément. Elle a besoin de me parler de sa famille, de ses enfants et leur façon personnelle de réagir à la situation. Les mots se posent doucement, nous parcourons ensemble le chemin à l’envers. Jusqu’à leur naissance, jusqu’à son mariage.

Tout en parlant, elle range son briquet et sa cigarette et se lève pour regagner sa chambre, appuyée à son pied à perfusion. Elle alterne phrases profondes et humour noir, quête de sens, relecture et jeux de mots. Elle est charmante. Sous sa coupe à la garçonne et derrière ses lunettes, j'ai du mal à lui donner un âge, mais je la sens proche de moi. Nous croisons une mère qui pousse son fils -presque adolescent- en fauteuil roulant.  Elle se tourne vers moi :

 - Quelle tristesse, il est encore plus jeune que mon fils ! On ne devrait jamais avoir à se préparer à la mort de ses enfants.

Cette rencontre la rend songeuse et nous nous installons dans sa chambre en silence.

- Ça m'a fait du bien cette petite cigarette.

Elle range consciencieusement ses cigarettes dans sa table de nuit et pousse son sac pour dégager la chaise. Installée sur son lit elle reprend la conversation.
- Asseyez-vous. Vous pouvez rester encore un peu ?

Je me sens si bien avec elle que je pourrais rester toute la journée !

- J'ai quand même eu un coup quand j’ai su que je venais ici. Je connais l'issue, je n’arrive pas à accepter.

Elle fond en larmes, et cherche précipitamment un mouchoir.

- Il ne faut pas que mon fils me voie. C'est dur aussi de devoir être forte pour eux.

Je trouve son paquet de mouchoirs, et lui propose de faire diversion si son fils arrive pour lui permettre de pleurer autant qu'elle le veut.

Il ne lui faudra que quelques minutes;

- Heureusement que j'aime rire. Mes amies me demandent tout le temps comment je fais pour être si joyeuse avec cette maladie... mais il faut bien que je les fasse rire, sinon elles ne viendront plus me voir. Elles protestent... Mais je sais que c'est vrai. Elles finiraient par se lasser. Il faut être très résistant pour rester à côté d'une amie qui pleure. C’est usant à la longue ! Et je ne veux pas me retrouver seule, surtout pas. Alors je blague, tout le temps !

Elle me regarde en riant et se mouche bruyamment.

- Comment je suis? ça se voit?

Je la rassure, elle est parfaite. Derrière la porte j'aperçois un profil qui attend.

- Je pense que votre fils vient d'arriver et n'ose pas entrer;

Je me lève et lui fais signe. Un jeune homme tonique à la voix claire entre en souriant. Madame L. le regarde et lui tend les bras, l’air joyeux. Ses larmes sont loin maintenant. C'est pour eux le temps de l'amour et de la douceur; pour moi celui du départ.

28 juin 2016

Laissez-la!

La malade qui est dans cette chambre n'en finit pas de s'affaiblir. Tout doucement, jour après jour, son souffle s'amenuise. Pendant la réunion, le médecin a parlé d'elle et de sa famille, nombreuse, qui ne la quitte pas. Pour tous, madame H. aurait dû nous quitter depuis bien longtemps. Elle n'est plus consciente depuis plusieurs jours, n'a plus de traitement à part les antalgiques, semble simplement endormie. Une infirmière raconte les soins du matin, la toilette pendant laquelle il lui semblait parler à une absente. Aucune réaction, pas de mouvement; les yeux toujours fermés.

- j'ai eu du mal ce matin. Je ne l'entendais presque pas respirer; c'était étrange.

Le médecin aussi est passé. Il a constaté des signes de départ bien visibles sur son corps. Lui aussi semble face à une difficulté. Comment être sûr de bien la prendre en charge... Il a avancé une hypothèse à la famille; peut-être a t'elle du mal à les quitter. Parfois il faut que la famille s'éloigne un peu pour que le malade accepte de lâcher; il leur a proposé d'aller un peu dans le jardin, ou prendre un café; de sortir de la chambre un peu, sans trop s'éloigner...

Après discussion, les antalgiques sont maintenus- en cas de doute- et le médecin me demande de rester un peu près d'elle.

- ça rassurera la famille de ne pas la savoir seule; c'est difficile tout ce temps pour eux.

Dans le couloir, je croise une dizaine de personnes qui s'éloigne de la chambre et entre prendre le relais.

Madame H. est telle qu'elle ma été décrite; les mains sur les draps, les yeux fermés, elle n'a pas de réaction à mes paroles ou à mes gestes. Son visage est lisse et apaisé; il est facile d'être près d'elle. Je choisis d'installer ma chaise un peu loin du lit, pour ne pas la déranger sur ce chemin qu'elle parcourt et l'écoute en silence.

Sa chambre me raconte la présence de tous, des fleurs, des livres, beaucoup de vêtements, manteaux et sacs divers; sur le mur, des dessins d'enfants, des photos de familles, aux visages joyeux et souriants. Au fond un lit est replié, confirmant une présence nuit et jour. Je regarde cette femme et me dis qu'elle a de la chance d'être si bien entourée; je comprends que ce soit difficile de quitter tant d'amour. Face à elle je me sens bien, un peu comme si toute la chambre était enveloppante et m'offrait à moi aussi un peu de cette tendresse. Je crois que je vais y rester longtemps... ou plutôt j'ai cru...

La porte s'ouvre et un homme un peu agité entre précipitamment;

- Mais qu'est ce que vous faites?

Son ton est agressif, je me sens presque prise en faute... Je me présente, troublée tant par le volume sonore que par sa question.

- Ha. Bonjour. Non mais là maintenant il faut que vous sortiez.

Sa phrase est très directive; je me lève, dis au revoir à Madame H. et le suit.

Dans le couloir il est déjà un peu plus calme:

- Excusez moi, j'ai été un peu brusque mais vous comprenez, le médecin nous a demandé de sortir de la chambre parce qu'on l'empêche peut être de mourir. Il faut qu'elle soit  seule pour pouvoir partir.

Les paroles du médecin ont été entendues. En quittant cet homme, je réalise que je le comprends. Même si je ne pense pas avoir créé de liens qui retiennent Madame H.,  pour celui que je devine être son fils, voir sa place prise par un étranger ne doit pas être facile. L'enfer serait-il pavé de bonnes intentions?

Madame H. mourra quelques heures plus tard. Seule.  J’espère que c’était ce qu'elle voulait… Moi je l'aurais bien accompagnée un peu plus...

14 juin 2016

Un bouleversement

Madame S. est habillée, ses lunettes sur le nez et un livre posé sur les genoux. D’un geste elle m’invite à m’asseoir et se redresse un peu.

- Je suis très bien ici. C’est calme,  je peux me reposer et reprendre des forces; c'est important pour pouvoir sortir.

- Vous voulez sortir ?

Elle me sourit doucement:

- Pas maintenant. Je suis encore trop fatiguée, je ne suis là que depuis huit jours. Mais je veux bien parler un peu. Vous avez du temps vous aussi ?


Cette remarque m'amuse; du temps ici, je n'ai que ça; il ne se compte pas.

Madame S. Me montre la pile de livres à ses côtés.


- C'est ma principale occupation ici. J'ai déjà lu trois livres ; chez moi je n'ai jamais le temps. Entre le travail, la maison, les amis. Et puis la maladie est venue me saisir.

Elle s’arrête, hésite, puis reprend :

- Oui, me saisir c'est exactement ce que j'ai ressenti. Il y a un avant, et un après. Et entre les deux, une énorme main qui vous oppresse. La peur, l'inconnu, la perte de maîtrise du quotidien. Je n'avais même pas mal. Un simple contrôle de routine, et l'annonce, qui tombe... comme un coup de poing.

Elle me parle en regardant le mur face à elle. J’ai l’impression qu’elle veut éviter mon regard. Peut-être pour se sentir plus libre. Je reste silencieuse, et attends la suite du récit.

- Après, tout vous échappe. Les termes, le calendrier, votre propre corps...  Je ne connais rien au milieu hospitalier. Au début je ne comprenais pas un mot de ce qu'ils me disaient...

Elle part d'un grand rire clair.

- Ils ont du me prendre pour une totale idiote. En tous cas moi, à chaque fois que je sortais d'un rendez-vous je me sentais vraiment idiote. Alors j'ai fait comme tout le monde, j'ai regardé sur internet. J'y ai passé des heures. Je connais tous les sites qui existent ; des plus amateurs aux plus sérieux. Maintenant je suis presque incollable!  J'avais besoin de comprendre ce qui allait se passer, même le pire. Heureusement j'y ai échappé... 

A la voir, assise sur son lit, me raconter ses mois passés, j'ai l'impression qu'elle parle de quelqu'un d'autre tant elle parait sereine et détachée.


- C'est fou ce que j'étais ignorante. C’est là que j'ai réalisé la chance que j'avais eu jusque là.

Elle me regarde enfin :

- Vous savez, l'expérience de la maladie, je ne l'aurais jamais choisie. Dans la vie, c'est une case que l'on ne coche pas si on peut. Mais elle m'a fait découvrir beaucoup. Sur moi-même avant tout mais aussi sur les autres. J'ai appris à prendre le temps de les regarder. Et j'ai été étonnée. Par exemple de la gentillesse des gens. Vous n'imaginez pas ! Et puis je discute avec des personnes que je ne voyais pas avant. Vous connaissez la femme de ménage ? Je parle avec elle tous les jours, vous n'imaginez pas ce qu'elle peut être gentille. La maladie, ça m'a fait changer d'avis sur l'humanité. C'est un bouleversement profond. Quand je sortirai, je m'en souviendrai. Je sais que ça m'a transformée… J'ai quand même hâte que tout ça soit dernière moi.

Je ne sais pas exactement ce que signifie cette phrase. Je quitte cette femme touchée; elle a trouvé les mots justes pour évoquer le tsunami qu'a été l'arrivée de sa maladie, sans amertume, avec force et sagesse. Mais elle sait aussi y trouver du bon.

Je ne peux pas m'empêcher d'espérer que son séjour ici n'est que provisoire avant un retour à domicile.

29 mai 2016

Frustration

Une semaine s'est écoulée depuis que j’ai partagé quelques heures avec un homme accompagnant sa femme. Il m’avait touchée par sa façon tellement douce de parler d’elle, cette résignation à une fin proche, cette lassitude face à ce temps si long et incertain, sa tristesse en évoquant demain.

Aujourd’hui, je quitte le service après une journée longue et lourde en paroles entendues. Je me sens à la fois vide et trop chargée, fatiguée. J'ai besoin d'air, de musique et de légèreté, envie de respirer à fond, de courir, de sentir mon corps vivant. Je mets mon casque sur mes oreilles et cherche le volume pour le monter au maximum. Je m’évade.  Encore dans l'ascenseur je suis déjà ailleurs dans ma tête, pressée de partir, de me retrouver seule. Lorsque les portes s’ouvrent, mes yeux tombent d’abord sur un sac de voyage un peu fatigué, trop plein, que je me souviens avoir vu au bras d’un homme. En suivant le bras qui le tient je croise le regard de monsieur F. qui m'avait tant touchée en me parlant de sa femme. Il est en deuil, venu pour le départ du corps de sa femme décédé deux jours avant. Autour de lui sa fille, sa belle-fille, et quelques personnes qui lui ressemblent ; il me regarde, et sans un mot, pose son sac par terre et me prend les deux mains. Nous ne disons rien, mes écouteurs diffusent une musique joyeuse, je n’ose pas retirer mes mains des siennes pour les enlever ; je suis coupée en deux, ne trouve rien à dire face à ce regard si profond, si triste et à la fois si paisible ; juste un regard, pour dire merci.

Le temps de me reconnecter avec le lieu, avec la mort et la souffrance, Monsieur F. a lâché mes mains pour reprendre son sac trop lourd. Un peu vouté, il prend le bras de sa fille et quitte les lieux. Je reste seule, une musique trop forte dans les oreilles, et beaucoup de mots qui ne sont pas venus. J'enlève mes écouteurs, le regarde s'éloigner, frustrée de n'avoir pas su l'accompagner jusqu'au bout.

Depuis ce jour, je n’ai plus jamais écouté de musique avant d’être vraiment sortie du lieu.

 

 

11 mai 2016

Présence antalgique

Madame A. est recroquevillée dans son lit face à la fenêtre. J'hésite un peu à entrer puis frappe doucement. C'est une personne que j'ai déjà rencontrée et avec laquelle j'ai eu plaisir à discuter la semaine dernière. Avec peine elle se retourne vers moi et murmure un "oui" interrogatif.

Alors que je me présente, son regard semble me reconnaitre ; elle me montre son ventre et me dit sa douleur. Je lui propose d’aller prévenir les soignants et de rester près d'elle en attendant qu'ils arrivent ; d'un mouvement de tête fatigué, elle acquiesce et à mon retour me montre la chaise près de son lit.

Elle me tient la main, repose sa tête sur l'oreiller, et semble se détendre un peu. Je vois sa respiration se calmer, et reste près d'elle en silence. Bien calée dans un fauteuil, je la laisse s’endormir. Je la préviens doucement que je partirai quand elle dormira et lui dis d’avance au revoir, ce qui la fait légèrement sourire.

Au bout de quelques trop courtes minutes son mari entre dans la chambre le pas décidé et l'air contrarié :


- Tu as beaucoup parlé il faut que tu te reposes.

Je comprends que cette phrase m'est destinée et qu'elle est une façon élégante de me demander de sortir. Sa femme le regarde étonné puis tourne son visage vers moi et me demande doucement :

- Nous avons parlé ?

C'est l'occasion pour moi de rassurer son mari :

 - Pas avec moi. Nous n'avons pas parlé, je vous ai laissé vous reposer; mais peut-être avez-vous eu du monde avant.

Il saisit cette ouverture :

- Oui il y a eu de la famille cet après-midi et ma femme a très mal au ventre ;

Cette phrase fait grimacer madame A et semble faire immédiatement resurgir sa douleur. Elle ferme les yeux et murmure un au revoir.


En les quittant je rappelle à sa femme que les soignants sont prévenus et qu'ils vont arriver.

Monsieur A m'accompagne comme pour être sûr que je ne dérangerai pas sa femme.

- Je suis désolé madame, mais elle a besoin de se reposer.

- Je comprends.

J'aimerais trouver le moment pour lui dire qu'une présence silencieuse peut être un bon calmant contre la douleur. Mais je n'oserais pas. Je le quitte en passant par le poste soignant. Une infirmière me voit :

- Je lui prépare un antalgique.

 

 

18 mars 2016

Vous prendrez bien un peu de fromage ?


- J'attends le match. Ma femme m'a appelé pour me donner l'horaire, et c'est à 17 h sur la cinq. 

Monsieur F est très affairé… Ses yeux vont de la télévision à la télécommande et d’un geste il m’invite à m’approcher.
Je regarde ma montre -cinq heures- et lève les yeux vers la télévision… J'y vois un documentaire animalier bien loin du foot... enfin me semble t'il. Mais Monsieur F. est patient ; la télécommande à la main, il touche tous les boutons et s'étonne "qu'elle" ne réponde pas; Au bout d'un moment je comprends que c'est son téléphone qu'il pense manier; je lui montre le téléphone sur sa table...

Il est très confus mais connaît le numéro de sa femme par cœur et me demande de l’appeler. Au bout du téléphone personne ne répond.
Il s'étonne, raccroche et reprend la télécommande.
Il est cinq heures cinq ; Le coup d'envoi a dû être donné... Mais les animaux courent toujours dans la savane sans que cela ne semble perturber monsieur. Il se tourne vers moi :
-Vous aimez le foot ?
Je ne peux pas vraiment dire oui... Je m’inquiète parce que le match a dû commencer et lui propose de chercher sur une autre chaine, mais il n'écoute pas ma réponse ;
- Et le fromage corse ? vous aimez le fromage corse ? Le fromage corse vous connaissez ? ouvrez le frigidaire. Regardez en bas.
Nous quittons le foot…
Je m’exécute et il se penche pour regarder ce que je trouve. Tout en bas il me montre une boite en plastique enfermée dans un sac. Dedans, je devine la forme d'un fromage.
- Ouvrez … allez, ouvrez !
A l'ouverture, une violente odeur de fromage ayant bien vécu se répand dans toute la chambre ; je m'empresse de refermer.
- Ha vous sentez ? ça c’est du fromage ! prenez-le. Vous le mangerez chez vous !
Alors que je décline sa proposition il s'énerve un peu :
- Vous êtes têtue quand même ! mais puisque je vous le dis, prenez-le ! Pourquoi vous ne voulez pas le prendre ?
Il me faut beaucoup de persuasion pour lui expliquer que ne rentrant pas directement chez moi, je ne peux pas me promener avec un fromage de ce type dans mon sac. Même boite fermée, il alerterait tout l'entourage.
Il capitule et les yeux rivés sur la télé et ses paysages, il change de sujet :
- vous êtes nombreux ici à venir nous voir… C'est votre métier ? … Ha bon, vous faites aussi autre chose ? Mais vous vous embêtez tant que ça ?
Je dois avoir l’air étonnée de sa remarque ; il reprend sans me laisser le temps de répondre :
- Non mais je vous dis ça parce que le soir, il y a un homme qui vient ; il entre dans ma chambre, et il s'assied sur une chaise à coté de mon lit et il regarde la télé. Moi je lui demande s’il s'embête. Mais il me dit que non et qu'il est content d'être là et de regarder avec moi. Il me demande si ça me dérange qu'il soit là ; remarquez, moi ça ne me dérange pas, il ne fait pas de bruit, et on ne parle pas du tout. On regarde juste la télé et au bout d'une heure il repart. C'est étrange non ?
Monsieur F retourne à sa télévision, tente de changer les chaines avec son téléphone portable, prend la télécommande que je lui tends, puis la repose.
- j’aime bien les animaux. Mais quand même c’est étrange ce que vous faite non ?


Je le quitte, loin du foot, sans fromage, mais avec un certain amusement ; c’est l’occasion de réfléchir à mes raisons d’être ici… Est ce que je m’embête ailleurs ?

 

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