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Accompagner écouter soulager… et vivre!
Accompagner écouter soulager… et vivre!
  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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24 juillet 2017

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Cet homme est arrivé ce matin, et je viens le rencontrer et l’accueillir au nom des bénévoles ; je réfléchis avant à la formulation. Un « bienvenu » est tellement inadapté… peut-on vraiment être bienvenu en soins palliatifs…  Il ne me laisse pas le temps de trouver et s’arrête sur mon prénom.

- Vous vous appelez Véronique... c'est le 4 février !

- Vous  connaissez les dates de toutes les fêtes?

- Non aucune... mais je suis né un 4 février, je n'ai aucun mérite à m'en souvenir. Chez nous il n’était pas question de fêter quoique ce soit. D’ailleurs je ne sais pas pourquoi je parle d’un « chez nous » parce que je n’avais pas de famille. Le 4 février, c’est la seule chose que je connaisse de ma naissance, alors j’y tiens.

Il a l’œil inquiet et la gueule cabossée de celui qui a dû se battre pour trouver sa place, au propre comme au figuré.

- Je n’ai pas connu mes parents, j’ai été abandonné. J’ai vécu en famille d’accueil, plusieurs familles d’accueil, puis en pension. Je crois que chacun se souvient de mon passage.  Mon problème c’est que je ne supportais pas l’autorité masculine. Avec l’autorité, ça s’est toujours mal passé.

En quelques phrases, monsieur S. me décrit son enfance, sa jeunesse, et ses années de vie chaotiques, mais le ton n’est ni amer ni vindicatif.

Après un court échange, je lui propose quelques fleurs.

 - Des fleurs ? Ha ben ça ! Quelle idée !  et pourquoi faire ?

Je lui explique que c’est notre façon d’accueillir ceux qui arrivent, de mettre un peu de nature et de couleur dans la chambre. Cette proposition le fait sourire.

- D'accord mais alors des bleues parce que je suis un garçon… Mais non je plaisante ! Toutes les couleurs me vont ! Je n'ai pas l'habitude de recevoir des fleurs ni même d’en offrir. Je crois que ça ne m’est jamais arrivé ! Va pour les fleurs. Puisque vous êtes de la maison, vous allez peut-être pouvoir me dire, vous savez si il y a une assistante sociale ici? Parce que je suis convoqué au tribunal dans trois jours et je ne sais pas comment y aller.

Je regarde cet homme dont la maigreur et le teint sont impressionnants ; je doute que la convocation puisse être honorée mais le rassure sur la présence d’une assistante sociale. Il lui suffira d’en faire la demande aux soignants et elle viendra le rencontrer.
Cette réponse semble lui convenir.

- J’ai fait des bêtises. Ça ne se sait pas ici ?

Il dit ça avec un air contrit, peut-être un peu travaillé, qui me fait sourire. Je le rassure. Je ne sais rien.

- Ha ! C’est mieux comme ça !

Il me rend mon sourire et rajoute :

- Mais j'ai d'autres soucis; le tribunal c'est pas le plus important maintenant.

Il laisse passer un silence qui me laisse imaginer bien des questionnements et reprend :

- L’important aujourd’hui c’est de pouvoir laver mon linge. Savez-vous si il y a une laverie ici ?

Il y en a une. Monsieur S est rassuré. Le tribunal peut attendre. Pas son linge.  

 

 

6 juillet 2017

Impuissance

Madame P. est là depuis de longues semaines et j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’échanger avec elle. Quelques phrases, de moins en moins cohérentes, qui me laissaient souvent ébranlée par l’évolution de son état, l’âge de son fils, son regard absent, son esprit et sa vie qui s’échappaient. 

Aujourd'hui, Madame P. était tellement immobile, le regard fixant le plafond, qu’une des infirmières l’a crue morte. Et puis après les soins, elle a retrouvé un peu de vie. Mais elle est fragile et les soignants sont attentifs et sollicitent mon attention.

En milieu d’après-midi, je viens faire une présence silencieuse auprès d'elle; en une semaine elle a maigri mais sa peau est toujours aussi jeune, son regard transparent toujours aussi difficile à lire. A mon approche, elle tourne la tête lentement vers moi. Pas de mots. Il m’est impossible de savoir si elle a envie de me voir, d’avoir une présence à ses côtés, de sentir quelqu’un. Debout près de son lit, je cherche sa main pour la serrer, créer un contact, même formel qui me permettrait de m’ajuster à elle,  mais elle les laisse sous les draps. Par une question, je tente de savoir si un peu de présence lui ferait du bien. Face à son silence j'essaie de savoir si elle préfère rester seule. Je ne lis rien, ni dans ses yeux, ni dans ses gestes. Elle sort sa main pour la poser sur les draps. Je l'effleure du dos de la main. Elle ne réagit pas. Je laisse ma main près de la sienne, espérant peut-être un mouvement de sa part, mais elle reste immobile.

Je la regarde à nouveau et lui exprime mon incapacité à comprendre ce qu'elle souhaite. Son regard reste vide, mais quitte le mien pour fixer le plafond. J'interprète ce mouvement comme une demande de solitude et quitte la pièce frustrée et mal à l'aise. J'aurais aimé pouvoir l'accompagner quelques temps mais ne veux pas m’imposer. Madame P. va rester seule, risque de mourir seule. Je ne suis pas sûre d’avoir bien fait. 

Il est six heures. Devant la porte de madame P. un homme tient un dessin d'enfant. La chambre est maintenant dans l'obscurité. L'homme va et vient, reste près de la porte entre-ouverte, puis s'éloigne, rasant les murs et fuyant chacun. Assise sur le banc j'attends. Au cas où. Après ne pas être arrivée à entrer en relation avec madame P. je suis tout aussi impuissante à aider cet homme; Son mari? Son ex-mari? Le père de l'enfant en photo dans la chambre, vue la ressemblance. Je tente de croiser son regard, qu'il garde obstinément vers le sol.

La journée se termine; Pas d'accompagnement. Deux personnes en souffrance, qui avaient besoin d'aide, avec lesquels je n'ai pas réussi à entrer en relation.

En quittant les lieux je me sens vide. Je sais que je ne reverrai pas cette jeune femme.

J'ai un sentiment d'inachevé, d'inutilité. Je me demande pourquoi j'étais là aujourd'hui. Pour qui.

 

17 juin 2017

Promenade

Une soignante m’interpelle dans le couloir :

- tu veux bien nous aider ? Madame J. aimerait aller un peu dehors.

Je me retourne et rencontre une adorable vieille dame, confortablement installée dans son fauteuil, une couverture sur les genoux.

Je prends le relais de l’infirmière, en remerciant madame J. de m’offrir ce temps au jardin. Elle se tourne vers moi et me confie :

- je crois qu’il y a plus d’un an que je ne suis pas sortie.
Dans l’ascenseur, elle me raconte le long chemin parcouru depuis l’annonce de sa maladie. De son domicile aux urgences, des urgences à un service de l’hôpital, puis retour chez elle quelques mois, et à nouveau l’hôpital cinq semaines avant d’arriver ici. De taxis en ambulances, de couloirs en ascenseurs, de parking en parkings, sans jamais voir le ciel.
- si, le ciel je le voyais – rectifie-t-elle – c’est l’air…  pouvoir le sentir…
Elle se tait et offre son visage au soleil qui l’accueille dès la sortie.
- l’air… et le soleil sur le visage.

Je la regarde s’abandonner à la caresse du vent et arrête le fauteuil. Je sens qu’elle a besoin d’un petit temps de pause ; les yeux fermés, un léger sourire aux lèvres, elle reste immobile, les mains posées sur sa couverture.
- j’avais oublié combien c’était bon !

Nous contournons quelques lits, croisons des fauteuils et suivons l’allée pour découvrir le jardin. Les promeneurs se saluent, commentent – c’est agréable de pouvoir sortir ! - quelle chance ce temps !

Madame J. me donne ses instructions pour la promenade :

- On peut s’arrêter devant les arbres ? J’adore les marronniers. Quand j’étais enfant, je faisais des squelettes de poisson avec les feuilles. Vous ne faisiez pas ça ? Je vais vous montrer. Vous pouvez m'en attraper une ?

Elle transforme habillement la feuille en poisson, et me la tend en souriant :

- Cadeau ! Si il y avait eu des marrons je vous aurais fait un panier ! j'aurais aussi eu besoin d'un canif.

Nous repartons jusqu’au prochain massif.

- Regardez ces roses ! Vous croyez que je pourrais les sentir ?
Nous approchons  laborieusement mais surement du rosier et madame J. touche délicatement chaque fleur pour la sentir.

- Les roses n’ont plus le parfum d’antan. Mais elles sont très belles !

La promenade se poursuit, chaque nouvelle fleur est l’objet de commentaire, de joie, de souvenirs qui remontent doucement.
- Là, arrêtons nous là, près des hortensias, au soleil.

Je cale le fauteuil près du massif, et l’écoute me raconter ses vacances.
- Nous prenions le café près d’un massif comme celui-là. Et pour moi l’hortensia à l’odeur du café. Parce que petite, j’avais le droit de tremper un sucre dans le café de mon grand-père et je le savourais assise au pied des hortensias. A propos de café… vous croyez que je pourrais avoir du thé ?

Près de nous, une jeune femme qui accompagne sa mère a entendu ses propos.
- Ne bougez pas, je partais justement en chercher pour ma mère, je reviens. Je vous la confie.

Nous faisons connaissance avec cette autre promeneuse, et c’est à quatre que nous prolongeons ce temps de légèreté et d'évasion, autour d’une tasse de thé, à disserter sur la nature. La maladie s’est éloignée pour quelques heures.

 

30 mai 2017

Définition

 

Installé dans son fauteuil roulant monsieur D. a l’air heureux de profiter de la verdure. Il bloque les roues devant chaque massif, touche les plantes à sa portée, puis me fait signe de repartir vers le suivant. Nous passons plus d’une heure ensemble, à tenter de nous comprendre tout en marchant. Quelques mots ne répondant pas à l’appel, il s’aide de ses mains pour me faire deviner des phrases que je construis, répète, modifie à l’envie, sans jamais être certaine d’avoir trouvé. Mais je comprends suffisamment pour entendre sa résignation face à une maladie qui le prive peu à peu de la parole et de son autonomie. Il sait que le temps est compté. Il lui parait déjà trop long. 

Au cours de notre promenade, nous rencontrons une autre famille installée au soleil. La malade, sa fille et deux autres femmes qu'elle me présente comme ses amies. Elle semble déjà connaitre monsieur D. et nous faisons une halte pour qu'il puisse la saluer.

La malade pousse son pied à perfusion pour nous laisser une place, et ne cesse de s’émerveiller gaiement sur le lieu, le temps, les personnes qui lui rendent visite, la qualité des repas… Puis me demande la signification du mot palliatif et l'histoire du lieu.

Je me sens étrangement en zone de danger, entre deux malades qui ne vivent pas au même rythme. Monsieur D. sait qu'il s'approche de la mort.  Elle est très jeune, très vivante, marche encore... je ne sais pas ce qu’elle sait de sa maladie, mais je sens bien que le temps de l'évocation de la fin de vie n'est pas venu. Alors je tourne un peu autour du mot palliatif... vient du quatorzième siècle pallium, manteau... Envelopper le malade et ses proches d'un manteau d'attention et de soins... Cette image la fait rire...

- C'est vrai ! Exactement ça ! On est tellement bien ici. Les infirmiers et les medecins sont adorables, et même vous, les bénévoles, vous êtes importants. Vous nous communiquez votre force et votre joie, et du coup nous, on est plus forts pour lutter contre la maladie... Ca nous aide pour nous en sortir, n'est-ce-pas?

Elle interpelle l'homme que j'accompagne. Assis dans son fauteuil, il l’écoute sans rien dire. Il la regarde, le visage impassible et acquiesce lentement de la tête.

Puis il me regarde en silence. Son regard a perdu lumière qu’il offrait pendant la promenade et j'ai l'impression d'y lire un reproche. Il sait que pour lui cet endroit sera le dernier; nous en avons parlé quelques minutes avant. Par rapport à cette femme si volontaire et énergique, il est dans un autre temps de vie. Il demande à rentrer; nous quittons le groupe en silence pour rejoindre la chambre.

En le quittant j'ai besoin de confirmer :

- c'est vrai ce que j'ai dit sur l'origine du mot.

Il me sourit. L’air de rien.

 

12 mai 2017

Circonvolutions

La chambre dans laquelle je rentre est plongée dans la pénombre mais accueillante ;  madame J. a les yeux grands ouverts et regarde le plafond.

- Je sais pourquoi je suis là; je me demande pourquoi ils me téléphonent tous; je n'ai rien à leur dire. Je vais toujours pareil et quand j'irai moins bien c'est que je serai morte. Ils le sauront bien assez tôt; la seule chose c'est que c'est beaucoup trop long.

Elle me regarde comme pour s’assurer que je l’écoute.

- Vous savez comment ça a commencé? J'avais pris le bus pour aller changer mon téléphone qui grésillait, et en arrivant je me suis aperçue que j'avais perdu mon chéquier...

Bien assise sur le fauteuil face à madame J. je me concentre sur ses paroles, quelque chose me dit que le chemin va être long et un peu sinueux.

Le chapitre suivant me parle de la serrure qu'il a fallu changer parce qu'il y avait son adresse sur le chéquier volé. Puis je l’entends disserter sur les assurances qui remboursent mal, sur la mort de son mari  - il y a déjà tellement longtemps - sur la grippe qu'elle a attrapée, sur ses vacances dans le sud-est où une maudite fièvre revenait tous les quinze jours… Fièvre qui nous ramène de nombreuses années en arrière :

- Pendant la guerre, le lait cru des vaches évitait qu'on soit malnutri mais donnait la tuberculose.

Et nous retraversons la France pour partir en cure :

- Ma mère était tellement triste que ce ne soit pas elle ! Je crois que ça l’aurait beaucoup reposée ! J’y suis restée non pas six mois, mais douze mois... vous vous rendez compte douze mois sans voir sa famille ; j’étais petite à l’époque… voyons voir… je devais avoir… peu importe, c’était pas facile.

Madame J. se sent seule ; elle a besoin de raconter, et profite de ma présence pour parcourir son passé. Je l'écoute, un peu amusée par les chemins qu’elle prend et sa façon drôle et détachée de se raconter.

Nous repartons dans les Pyrénées puis sur l'ile d'Yeux. Sous couvert de petits pépins de santé elle relit les évènements de sa vie. Au bout d'une demi heure je comprends qu'on se rapproche d’ici :

- J’ai décidé de vendre ma maison de campagne parce que je suis très malade.

Dans cette histoire qui se déroule, je n'ai pas compris à quel moment était arrivée la maladie. C'est curieusement le point qu'elle n'a pas raconté. Elle a surgit d’un coup au détour d’une phrase.

Madame J. en est maintenant à l'opération qu'elle n'aurait pas du faire, à ces oncologues qui ne viennent pas vous demander comment vous vous sentez après la première chimio, à la seconde séance qui vous ravage la bouche, à la troisième chimio qu'elle a refusée.

- Et maintenant je suis là.

Elle s’arrête, comme un sportif sur la ligne d’arrivée.

- Vous croyez que je n'aurais pas dû?

Elle me regarde droit dans les yeux, dans l’attente d’une réponse.

Je ne suis pas sûre de saisir le sens de sa question : refuser une chimio, se faire opérer, venir ici ? Dans le doute je reformule.

- vous n’auriez pas dû… ?

- Vendre ma maison de campagne.

 

20 avril 2017

Déclaration

Il est arrivé ce matin tout seul, dans un fauteuil roulant poussé par deux brancardiers. Une fois installé dans sa chambre par les soignants, il a rencontré une bénévole qui lui a proposé des fleurs, mais quelle idée des fleurs offertes par une femme à un homme…  il préférait attendre son épouse qui y serait plus sensible.

En ce début d’après-midi, c’est donc un bouquet à la main que je vais les rencontrer ; avant d’entrer je regarde le vase, ces quatre ou cinq fleurs colorées, asymétriques, joyeuses. Je pense à notre coordinatrice qui a pris le soin de choisir des fleurs et  de composer ces bouquets ; un pour chaque nouvelle arrivée. Plus un au cas où… Un anniversaire, un malade trop seul, trop triste, une personne arrivée en urgence. Elles portent en elles la fraicheur du printemps et la fragilité de la nature. Derrière la porte, le couple que je rencontre m’évoque la même fragilité.

Assis dans son lit, Monsieur B. porte une longue veste en maille chaude sur un pyjama bleu assorti à ses draps. Il m'accueille avec des remerciements, tend les bras vers les fleurs, les prend et d'un mouvement très chevaleresque se tourne vers sa femme :

 - Ces quelques fleurs?

Puis il rajoute à mon attention :

- vous avez devant vous le plus jeune couple de la maison. Nous avons soixante-et-onze ans de mariage.

Avant que je n’aie le temps de faire le calcul, sa femme me sourit, timidement, un peu en retrait :

- Je le connais depuis que j’ai huit ans. Nous habitions dans le même quartier c’était un ami de mon frère. Vous savez ce que c’est, il venait goûter à la maison après l’école, et moi je le regardais de loin. Il m’impressionnait. Pensez, il avait deux ans de plus que moi.

Se remémorer ce temps a l’air d’amuser son mari. Un sourire se dessine dans  ses yeux clairs.

- J’ai attendu qu’elle grandisse. Et quand elle a eu seize ans, je suis allée la chercher. A l’époque, la majorité c’était vingt-et-un an. Elle m’a fait attendre. Mais c’était la plus jolie. Et elle l’est restée.

En les écoutant je prends conscience de toutes ces années de construction à deux. De l’enfance à la vieillesse… Derrière eux presque un siècle de vie à deux. De leur mariage ils ne racontent rien.

Je regarde sa femme. Elle a l’air tellement fragile que je l’aurais facilement vue dans le lit à la place de son mari. C’est vrai qu’elle est belle.

Elle a posé ses mains autour de celles de son mari, lui sourit; son menton tremble un peu.

27 mars 2017

Ça n'a pas de sens

C'est un homme très méticuleux. Atteint d’une maladie neuro-dégénérative, il ne peut plus rien faire seul. 

Après passage de la psychomotricienne, il souhaite sortir de sa chambre pour aller à la chapelle. Sollicitée pour l’accompagner, je fais la connaissance d’un homme au regard vif et aux doigts encore mobiles. Il est assis sur un fauteuil roulant devant une table. Son seul mode de communication est un ordinateur, sur lequel il tape chaque phrase. Peu lui importe que je devine le mot, voire la phrase, il écrit tout, lettre après lettre, attend que j’ai lu à haute voix, répondu, puis revient à la ligne pour continuer le dialogue. Pour sortir de la chambre il va devoir laisser son ordinateur et je comprends une inquiétude.

Je tente de le rassurer, l’assure de mon attention constante mais cela ne semble pas suffisant.

Au moment de partir il me demande d'ouvrir à nouveau son ordinateur et écrit :

- Est-ce-que le cas échéant vous pourrez me remonter rapidement dans ma chambre si j'ai un problème respiratoire?

Et rajoute après ma réponse :

-  merci beaucoup.

Je l'aide à s'habiller – enfiler la manche de sa veste est laborieux - lui mets ses pantoufles, cache son ordinateur avec son peignoir de bain, éteins la lumière, et nous voilà enfin dans le couloir… Il fait signe aux équipes de surveiller sa chambre, leur rappelle par geste qu'il attend quelqu'un pour un problème de masque respiratoire, et nous descendons.

Le temps à la chapelle est doux. Il fait difficilement un signe de croix et fixe le crucifix. Puis il me montre une statue de la vierge et me fait signe de l'en approcher. D’un geste du menton, il me montre sa poche. Je trouve une pièce, pour une bougie. Face à la vierge, sa bougie allumée, il prie les yeux fermés.

Je le regarde, touchée par sa concentration, son intériorité, attentive à chaque signe, je le lui ai promis. Au bout de courtes minutes, il semble respirer plus difficilement et me fait signe de rentrer. Je ne traine pas, le fauteuil roule vite et bien et nous retrouvons sa chambre et son ordinateur.

C’est le temps des confidences, de l'expression de sa souffrance ; physique d'abord; puis morale.

- Je n'ai pas mérité ça. J'ai toujours aidé les autres. Ça n'a pas de sens.

Mon frère ne s'occupe pas de moi.

Il ne me dit pas un mot. Ne m'aide pas.

Moi si il lui était arrivé ce drame, j'aurais été là.

Je prie, je prie, le jour et la nuit, et Il ne me répond pas.

Je voudrais tant guérir.

Aidez moi à avoir la foi.

Comment faut-il faire pour avoir la foi.

 

Vaste question. Face à cet homme que j’ai vu prier, je me sens démunie et sans réponse.

Il va à la ligne et entre colère et souffrance décrit l'évolution de sa maladie.

- il y a un an je parlais encore.

Ça a commencé il y a deux ans.

Je sens que je ne vais pas pouvoir écrire sur mon ordinateur longtemps.

Il faut anticiper.

Il faut trouver une raison, un sens.

Pourquoi Dieu ne me répond pas.

Il saute une ligne et écrit :

- Parlez moi de vous.

Ses doigts arrêtent de taper. Il lève les yeux vers moi.

Je prononce deux phrases, sur ma vie, mes enfants mon travail, et ces quelques mots me paraissent indécents face à la solitude et la détresse de cet homme, face à sa quête de sens. Je me tais.

Il reprend sur son clavier, revient sur ses douleurs, me parle des médicaments qui le font dormir puis saute à nouveau une ligne :

- Je vais vous laisser vos enfants doivent vous attendre.

Je sens qu’il a raison. Cette irruption de ma vie dans sa chambre est devenue pesante. En le quittant, je jette un coup d'oeil à l'écran. Méticuleusement, il a effacé chaque ligne de notre conversation. Je sais que j'aurai du mal à l'effacer. 

14 mars 2017

Faites vos jeux!

« Long comme un jour sans pain » - me répond Monsieur K lorsque je lui demande comment se passe son après midi.

Je lui propose de l’aider à passer le temps et saisis la chaise qu’il me désigne.

Les doigts jaunis de trop de nicotine, l’œil qui frise à l’arrivée de chaque visage féminin, monsieur K. est un amateur de vie et de sensations. Ici, il a choisi de rester dans son registre. Il plaisante avec chacune, gentiment, et a besoin de revivre tous les moments heureux de sa vie. Son terrain de prédilection, c’est le jeu.

En tous lieux, Sous toutes formes, mais surtout d’argent. 

- Toute ma vie j'ai été au service des autres. J'étais serveur dans des bars et des restaurants, et aussi portier de nuit dans les grands hôtels. Vous savez pourquoi j'ai choisi ces métiers?

J’imagine naïvement que c’est pour les contacts humains. Mais il semble que je n’ai qu’une partie de la réponse.
- Parce que ce sont des métiers qui me permettaient d'avoir de l'argent liquide. Et j'en avais besoin parce que je suis joueur. Un joueur invétéré. Je peux bien le dire aujourd'hui, j'ai passé toute ma vie à jouer… et qu'est ce que j'aimais ça!!

Monsieur K. part d’un grand éclat de rire en me regardant :

- Ha je vois ce que vous pensez !  Mais ne croyez pas ! Attention ! Le salaire c’était sacré ;  il était toujours pour la famille. Je le rapportais tous les mois. Mais pour le reste… Justement, tout ce que je touchais en liquide, les pourboires …Je jouais à tout. Cartes, poker, salles de jeu, courses... J'avais toujours de l'argent dans mes poches…

De ses longs doigts trop maigres, il fait mine de chercher dans les poches de sa veste déformée, et esquisse une moue… Peut-être espérait-il y trouver quelques pièces.

- J'ai beaucoup perdu, et un peu gagné. Ma femme n'aimait pas que je joue, sauf quand je gagnais. Alors là on faisait une sacré fête, et puis on partageait. Parce que j’étais comme ça moi ; grand seigneur !

Mais je n'avais pas d'amis. Quand vous jouez, il ne faut pas d'amis. Parce que sinon, ils vous demandent un billet par-ci, deux pièces par-là… Alors forcément un jour vous vous engueulez... En plus ceux que je voyais... Ils jouaient petit… Pff… deux euros. Qu'est ce que vous voulez faire avec deux euros! J’avais beau le leur dire, ils n’écoutaient rien. Quand on joue, il faut jouer gros. Moi je jouais très gros, comme ça quand je gagnais… Je gagnais très très gros! Ha quand j'y repense... C’était des bonnes sensations.

D’un coup d’œil, je ne peux m’empêcher de parcourir le contenu de sa table de nuit à la recherche d’un jeu de carte… j’aurais bien pris un cours avec lui !

- La prochaine fois que vous venez ici passez me voir, ma fille va m’apporter un jeu de carte ! Je vous apprendrai!

Il ne m’a jamais appris. L’homme gagne rarement contre le temps.

 

 

 

20 février 2017

Il n'aurait pas voulu !

Les infirmières sont passées et l’ont invitée à sortir pour faire les soins. Une soixantaine d’années, le regard droit et la poignée de main énergique je la rencontre assise sur un banc. Madame B me raconte sa surprise lorsqu'elle a retrouvé son frère. Elle habite à l’étranger depuis toujours, et la France est bien loin.


- je ne l'avais pas vu depuis plus d'un an. Il était venu nous rentre visite et nous avions passé un mois ensemble. C'était merveilleux. Je crois qu'il savait pendant ces vacances que sa maladie était incurable. Je me souviens qu'il m'a dit au revoir de manière très particulière; ça m'avait troublée.

En se remémorant cette visite, elle semble revivre ce moment et son émotion est palpable.

- C'est en le revoyant aujourd'hui que je comprends. Il a tellement changé. Nous sommes américains. ; il est parti pour venir habiter en France il y a plus de trente ans. Il faisait de la recherche en pharmacie; c'est un très grand chercheur. Moi je suis restée là-bas et c’était un peu comme si je le perdais. La distance, c’est compliqué à gérer, surtout à l’époque, il n’y avait pas Skype et toutes les techniques d’aujourd’hui. Le téléphone coutait cher. . . Quand il est venu l’été dernier, on a rattrapé un peu tout ce temps, il m’a parlé de notre enfance, m’a rappelé des moments que j’avais oubliés. Je regrette de n’avoir pas su son état, de ne comprendre que maintenant.

Elle hausse les épaules, me sourit, ainsi va la vie, et reprend :

- Je ne connaissais pas cet endroit mais ça me plait; ils s'occupent  bien de mon frère. Vous savez, je connais bien les soins palliatifs. Il y a de nombreuses années j'ai travaillé dans une unité de soins palliatifs. Il n'y avait que quatre lits. C'était le tout début; du coup, je sais quand les équipes sont efficaces et que la prise en charge du malade est bonne, et ici c'est le cas. C'est un lourd sujet les soins palliatifs; personne ne peut rester indifférent quand on sait de quoi il s'agit. Chez nous aussi la loi peut changer. Mais mon frère, je sais qu'il n'aurait pas voulu...

Elle laisse passer du temps, ses mots se bousculent un peu. Elle enlève ses lunettes et les essuie. 
- Il n'aurait pas voulu qu'on le tue; j'en suis sure. Et pourtant, bien sûr qu'il n'aurait pas aimé être comme ça; personne ne le voudrait. Il a passé toute sa vie à chercher des nouveaux médicaments! C'est dur pour lui de savoir qu'aucun n'existe pour le sauver. Et de se retrouver dans cet état. Même si il ne peut pas parler, il peut encore regarder, et tenir ma main, la serrer. C'est important pour moi de savoir que même si c'était possible, il n'aurait pas voulu qu'on l'aide à mourir. Vous n'imaginez pas combien cette conviction m'aide aujourd'hui.
Elle se lève, et je l'accompagne jusqu'à la porte de la chambre que les soignants viennent de quitter.

Je crois que j'imagine.

15 janvier 2017

Parenthèse

 

Monsieur S est allongé comme un prince sur son lit, dans un pyjama impeccable, sans aucun pli, comme s’il venait de l'enfiler. Pourtant nous sommes au milieu de l’après-midi ; il m'accueille d'un sourire las en émergeant de sa sieste.

- Je sens que je m'enfonce. C'est ça… Je m'enfonce, chaque heure un peu plus.

Je m'assois près de lui après lui avoir demandé si un peu de présence lui ferait du bien.

Il répète tout bas :

- Je m’enfonce. C’est terrible.

Je le sens tellement fatigué, j'ai besoin de lui préciser :

- Nous ne sommes pas obligés de parler.

Il acquiesce d'un mouvement de tête.

- Je sais... mais quand même. Vous faites l’effort de venir me voir, je peux bien moi aussi vous accueillir correctement…

Je lui précise que ce n’est pas un effort pour moi mais il n’a pas l’air de me croire.

- Vous avez les mains froides. Il fait froid dehors ? Racontez-moi... De là où je suis je ne vois que le ciel.

En position parfaitement horizontale, sans même un oreiller à cause de ses douleurs au dos, Monsieur S ne peut profiter de la vue sur le jardin.

Je me déplace et regarde par la fenêtre. L'hiver est arrivé, les arbres sont nus, un tapis de feuilles atténue les bruits, la lumière est pale. Je tente de lui décrire ce que je vois, ce que j'ai perçu du temps dehors, de l'air froid et de l'humidité qui s'installe ; le ciel blanc, la fumée qui sort des cheminés, les gens qui passent, emmitouflés, les quelques personnes dehors, soignants ou familles qui fument une cigarette ou soufflent sur leur café, la buée qui se dépose sur la fenêtre. Je parle doucement, lentement ; il ferme les yeux, et semble se détendre.

- Ha oui, l'hiver... j'ai toujours bien aimé l'hiver.

Il baisse la voix. Et murmure quelques mots faiblement. J'entends feu, neige… Je ne comprends pas tout mais ne le fais pas répéter;  il ne s’adresse pas vraiment à moi.

Nous restons tous les deux en silence. Au bout de quelques minutes, Monsieur S rouvre les yeux et me regarde:

- Bon, je pense que je vais y aller maintenant.

Cette phrase me fait sourire. Gentille façon de me demander de sortir. A mon départ, il garde un temps ma main dans la sienne :

- Merci pour votre visite. Je vais pouvoir dormir. Bien au chaud.

30 décembre 2016

Vous y croyez vous?

Une grande dame toute maigre regarde avec application vers le mur du couloir. 

De nombreux dessins maladroits annoncent Noël ; des dizaines de feuilles blanches sur lesquelles des enfants ont colorié des cadeaux aux nœuds démesurés, des sapins décorés de guirlandes multicolores, des pères Noëls barbus et joviaux. Ici et là quelque lettres un peu tordues, « joyeux Noël », « cadeau » « bonheur». En m’approchant, je peux voir des familles représentées, une table dressée, un feu de cheminée ; sur d’autres dessins une crèche, des rois mages,  des bougies. Tout l’imaginaire des enfants est représenté sur ces feuilles. Ils nous parlent de joie et de fête de famille, certains racontent un avènement, la naissance d’un sauveur. Donnés par une classe d'une école voisine, ils viennent égayer un peu les couloirs de l’unité.
J’essaye de deviner ce que ces dessins évoquent pour cette dame. Je ne l’ai jamais rencontrée et ne sais pas qui elle accompagne. Un peu en retrait, je la laisse entamer la conversation :

- Ha, vous êtes bénévole. Vous êtes très nombreux.

Le ton de la voix est las. J’acquiesce sans relancer et laisse cette dame reprendre son observation. Elle me paraît vouloir rester tranquille. Alors que je m’éloigne un peu, elle élève un peu le ton dans ma direction :

- c’est curieux non ?

Je devine qu’elle parle des dessins.

- Comme si ici on pouvait penser à ça.

J’essaye de comprendre si ça la choque, ou la blesse.

- Je ne sais pas. Je trouve ça décalé.

Tout en disant cela elle se déplace un peu pour regarder les autres dessins. Elle essaye de lire le prénom des enfants en bas de page.

- Vous voyez, dans la chambre derrière moi il y a mon fils. Quand il avait six ans il me faisait des dessins comme ceux-là.

Nous marchons lentement côte à côte, de feuille en feuille. Elle s’arrête. Devant nous une représentation de la crèche, Marie en bleu ciel, une auréole géante sur la tête, Joseph barbu et chevelu, un bâton à la main, et un minuscule enfant Jésus dont la tête semble posée sur le ventre d’un âne. A côté, l'enfant a rajouté un sapin enrubanné, un ange ailé et quelques cadeaux...

Ce dessin laisse cette dame silencieuse. Au bout de quelques minutes, elle se retourne vers moi.

- C'est une curieuse histoire quand on y pense. Maintenant je me demande comment on peut y croire. Depuis la maladie de mon fils, je ne crois plus à rien. J’aurais cru si mon fils avait été sauvé. Mais il n’a pas été sauvé.

Elle me tend la main pour prendre congés. Il n’y a rien à ajouter. Je la raccompagne jusqu’à la chambre. En ouvrant la porte elle rajoute :  

- Vous y croyez vous à tout ça ?

Et entre sans attendre ma réponse.

 

 

 

17 décembre 2016

Quand on arrive ici... on sait bien pourquoi

Il est arrivé ce matin, sans sa femme. Epuisé, il ne cesse de dormir et confie son extrême fatigue aux équipes soignantes. Derrière ces mots, ils entendent son inquiétude, et réfléchissent à sa prise en charge pendant la réunion de transmission. Besoin de présence, ou d'anxiolytique ? Ils me suggèrent de le rencontrer.

- Je pense que ça le rassurera de savoir qu'il y a du monde qui passe.


Je vais à la rencontre de cet homme si fatigué, au regard profond, mais perdu. Les draps remontés jusqu'au menton, tout son corps disparait sous deux couvertures et une robe de chambre étallée sur le lit. Ma proposition de fleurs est accueillie d’un sourire – ça réchauffera la chambre- me dit-il l’air frigorifié.

Je pars chercher un bouquet et reviens dans la chambre.

La femme de monsieur F. vient d'arrivée, et installée sur un fauteuil dos à la fenêtre, elle regarde son mari avec inquiétude. Il a les yeux ouverts mais semble trop fatigué pour dire autre chose qu'un merci à mon retour. Mon bouquet de fleurs à la main, je les écoute me raconter cette arrivée dans ce lieu si particulier. Ou plutôt j'écoute madame.

- il était à la maison. Ca fait longtemps qu'il est malade.

Elle marque un temps d’arrêt et ajoute :

-  Quand on arrive ici on sait bien ce que ça veut dire.

Son mari la regarde sans rien dire.

Elle enchaine :

- Nous avons beaucoup d'amis que nous sommes venus voir ici.

Elle me les nomme - une litanie de noms qui me semble bien longue – peut-être les connaissez-vous ?

 Je ne réponds pas, ce n’est pas vraiment une question.

- Mais maintenant bien sur ils ne sont plus là...

Elle aimerait savoir dans quelle chambre ils étaient... mais ne se souvient plus...

- Et toi, tu te souviens?

Toujours silencieux, son mari la regarde. Froidement. Quelque chose se joue entre eux, qui me donne envie de disparaitre. Elle le fixe et attend une réponse.

Le silence s'installe.

- Je suis malade moi aussi. Pas au même stade évidemment, mais je suis en traitement. Et je marche mal. D’ailleurs, vous pouvez m’accompagner à l’accueil?

Nous quittons la chambre pour nous diriger vers le bureau des admissions, et je vois les difficultés de Madame F.  Sa canne à la main, chaque pas semble être une torture; son souffle est court, et au bout de vingt mètres,  je lui propose une halte sur le banc. Halte qui lui permet de dire - loin de son mari - que c'est la fin.

- J’aurais voulu pouvoir le garder à la maison vous savez. Je vois bien qu’il est fâché contre moi. Mais qu’est-ce-que je pouvais faire d’autre ?
Et elle s'autorise à pleurer.

4 décembre 2016

Vous ne servez à rien!

Madame J. a vécu toute sa vie au grand air. A la ferme, enfant, dans un village à la campagne ensuite. Plus tard, l'espace s'est rétréci et elle a aménagé dans un petit pavillon de banlieue, avec assez de fleurs pour occuper sa retraite.

Lorsque la maladie s'est installée, elle l'a privée de son jardinage, et son horizon est devenu le mur en face de son lit.

En arrivant ici, elle a demandé à tourner son lit face à la fenêtre, pour pouvoir regarder les arbres. Mais leur pouvoir apaisant ne semble pas faire effet. Madame J. est agitée, sonne régulièrement et les soignants débordés ne peuvent lui répondre.

A leur demande, j'entre dans sa chambre pour l’aider à patienter avant leur passage. Je ne vois que le dossier de son lit et une épaule squelettique qui en dépasse. C’est le matin, madame J. se réveille , son corps est tordu, mal installé, son oreiller presque tombé, ses draps roulés en boule au fond du lit, sa casaque tourbillonnée autour d'elle... Elle paraît désarticulée. En avançant vers elle, je sens mon corps marquer un temps d’hésitation malgré moi. Sa maigreur m’impressionne.

Ses yeux me regardent approcher puis fixent les arbres. Elle répond faiblement à mon bonjour:

- j'ai soif.

Je regarde près de son lit mais n’y trouve ni verre ni bouteille.

Les soignants que je vais questionner me confirment que madame J. ne peut plus boire sans faire de fausse route.

- Dis-lui qu'on va venir; on lui fera des soins de bouche elle aime ça. Mais pour le moment nous avons une arrivée et il faut finir de l'installer.

Je reviens sans eau, avec une demande de patience qui ne satisfait pas ma malade. Elle me regarde l'air furieux.

- Vous pouvez au moins m'installer un peu mieux.

Je regarde à nouveau ce corps inquiétant de maigreur ; je n’ose pas la déplacer de peur de la blesser.

A nouveau je lui réponds par la négative, installe un peu mieux son oreiller, et lui propose de rester près d'elle en attendant les soins;

- Pour quoi faire puisque vous ne servez à rien !

Elle a raison. J’ai la même conclusion et une soudaine envie de quitter la chambre... Mais je remarque que sa voix est plus ferme et ses yeux bien ouverts. Ces deux contrariétés lui ont donné un peu d'énergie. Elle me toise d'un regard noir qui m’incite à lui proposer de la laisser seule.

- Allumez-moi au moins la télé.

Enfin une demande à laquelle je peux répondre. La position de son lit face à la fenêtre l'empêche de regarder mais cela ne paraît pas un problème ; elle ne veut que le son. Sur l'écran, un animateur vante les mérites d'un service de trois casseroles qui n'attacheront jamais à un prix exceptionnel; puis mets en vente un lot de sous vêtements sexy portés par des femmes sculpturales; la publicité propose des monte-escaliers électriques tout confort, des ouvre-bocaux sans efforts, des assurances obsèques pour décharger les proches de tout soucis...

Madame J. râle:

- C’est n'importe quoi tout ça. J'ai soif. Donnez-moi à boire.

Je lui redis les paroles des soignants qui lui font hausser les épaules. J'aimerais qu'elle me dise de partir ; je me sens mal à l'aise, inutile et sans la demande des soignants, j’aurais quitté la chambre. Mais elle ne dit rien et me fixe. Le silence est pesant.

D'une main faible, elle me montre son tiroir en me faisant signe de l'ouvrir.
 A l'intérieur est couché un brumisateur... Je vais enfin pouvoir lui être utile. Je  vaporise un peu ssn visage et les lèvres ; elle ouvre la bouche pour essayer de boire quelques gouttes. Puis ferme les yeux.


- Vous voyez quand vous voulez!

Elle ferme les yeux, ne sourit toujours pas mais son visage est plus apaisé.

Assise à coté d'elle, je regarde son corps se détendre. Je tente d'en faire autant. Au-dessus de nos têtes, la télé nous propose toujours des objets pour troisième âge qu'elle n'achètera jamais.

Quand les soignants arrivent, je me sens enfin à ma place, et madame J. dort à poings fermés.

17 novembre 2016

Elévation

Il y a déjà plusieurs semaines que madame A. est arrivée, et son accueil toujours chaleureux me donne chaque fois l’impression de rencontrer une vieille connaissance. J’ai pris l’habitude de venir la saluer, entre bavardage rapide et longs échanges selon son envie.

Aujourd’hui je la retrouve bien assise dans son lit, parfaitement coiffée, une robe de chambre confortable et un châle sur les épaules. C’est une frileuse, elle le répète souvent, mais « ce n’est pas la maladie, je l’ai toujours été ». De cette maladie elle ne me parle jamais, comme si elle était arrivée ici par hasard, ou que nous étions dans une maison de repos ; et certains jours je me demande si ce n’est pas le cas tant son visage a l’air de respirer la santé. Seuls ses cheveux, très court et à l'orientation anarchique laissent deviner les séquelles d’une chimiothérapie.

Madame A. n'est pas exigente, mais parmi ses désirs il y a celui d’avoir un bénévole près d’elle pendant ses repas.

- C’est trop triste de déjeuner toute seule.

je lui tiens donc compagnie avec plaisir et regrette presque de n’avoir pas un plateau pour que la situation soit plus équilibrée. Il faut dire qu’elle ne cesse de s’extasier sur le contenu de son assiette…

Son dessert fini, elle replie consciencieusement sa serviette en papier, repousse la table pour avoir un peu plus de place et me tend un macaron.

- Vous savez ce qui me fait croire en Dieu ?

Cette phrase est tombée abruptement au milieu d’une discussion légère autour de ses vêtements devenus trop grands. Je me demande souvent comment se font les connexions dans le cerveau.

- C’est l’approche du beau. Quand je regarde un coucher de soleil, ou que j’écoute un chant d’oiseau, je suis saisie par la beauté. Cela nous dépasse tellement le beau, que c’est forcément de l’ordre divin. Et la musique. Ceux qui composent des symphonies, ils ne peuvent être que proche de Dieu.

Me viennent spontanément des images de compositeurs dont les comportements n’approchaient pas la sainteté mais n’en dis mot. Il y a quelque chose de tellement vrai dans ses paroles.

Elle me regarde avec un air très sérieux et continue :

- Les voix d’enfants par exemple. Elles sont aériennes, elles sont célestes. Quand vous écoutez des maîtrises d’enfant, vous entrez dans une autre dimension. C’est comme l’amour. L’amour ça nous dépasse. Quand je vois combien j’ai pu aimer… j’ai bien compris qu’il y avait là aussi quelque chose qui me dépassait. Totalement. Qui m’emportait. Même là où je ne voulais pas aller… Et j’y suis allée quand même…

Elle me sourit… et elle m’échappe. A voir son regard brillant, elle n’est plus avec moi, mais avec cet amour dont elle ne dira rien. Le silence se prolonge, léger, je me demande si elle a envie de rester seule mais n’ose pas interrompre son voyage ; Je n’ose même pas croquer dans mon macaron, elle a l’air si bien ailleurs…

- L’amour, le vrai, il n’est pas à échelle humaine. Si ? Qu’est-ce que vous en pensez ? Vous avez déjà aimé ?

Et avant que je n’aie le temps de lui répondre, elle ajoute :

- Vous verrez, ça vous arrivera un jour. Vous voulez un autre macaron ?

Nous avons quitté le divin… à moins que nous ne nous en approchions lentement.

 

3 novembre 2016

Ces gens-là

 

Madame C. s’est installée dans l'entrée. L'entrée c'est un lieu un peu particulier, premier endroit que voient les visiteurs en arrivant. Il se veut accueillant, rassurant et tente de ne pas ressembler à un hall d'hôpital. Des plantes vertes, de grands canapés, une table basse... et bien sûr un bureau d'accueil.

Madame C s'est réfugiée là mais elle ne vient pas d'arriver. Elle n'est pas malade non plus. La malade c'est sa sœur qui est ici depuis une semaine. Si madame C a eu besoin de se réfugier ici - me dit elle- c'est qu'elle n'arrive pas à rester en famille. Sa sœur est dans son lit dans le jardin, entourée de son mari, de sa fille et de quelques amis. Tous essayent de la faire déjeuner sans succès. Et pour eux, voir leur malade aimée ne rien manger c'est une souffrance terrible. Alors ils insistent, proposent et re-proposent, se relaient auprès d'elle pour la convaincre. La malade est tellement fatiguée, tellement nauséeuse que la première cuiller lui soulève le cœur. Elle tente de se faire entendre - je n'ai pas faim - je suis fatiguée - j'ai envie de vomir ; ses proches laissent leur cuiller quelques minutes et lui proposent de l'eau. Mais elle ne boit plus depuis deux jours. Ils essaient quand même, à la paille, mais la malade n'a pas la force d'aspirer. Alors ils tentent la petite cuiller, mais ça ne passe pas, ou à côté. Ils abandonnent l'eau puis reviennent à l'assaut avec du solide « Tu vas quand même prendre quelque chose… » Parce que ne pas manger, ça veut dire que c'est la fin, et ça, ils ne peuvent pas l'envisager.

Madame C. me raconte tout ça. Elle est en colère. Elle en veut à sa famille d'être « si primaire, si bêtement focalisé sur le matériel ». Elle se drape dans des généralités : « les gens croient que sans boire pendant trois jours on meurt, mais ces gens-là, madame, ils n'y connaissent rien », et m’expose des grandes théories sur le corps et la force de l'esprit ; elle me parle du jeûne, essentiel dans certaines civilisations, du bien qu’il peut faire... « Les gens ne savent rien, ne connaissent rien, ils n'acceptent pas la mort, ils sont trop matérialistes, ils ne supportent pas la souffrance, ils ne sont pas capables de regarder les choses en face ! »...

J’ai du mal à la suivre dans cette généralisation et dans ce « les gens » dans lequel je ne reconnais pas ceux que j'accompagne. J’ai besoin de la ramener à la singularité de chacun, et à sa propre histoire. A contrecœur elle me suit, et me parle de sa sœur et du lien si fort qui les liait avant son mariage. Depuis elle se sent écartée, elle qui ne s’est pas mariée et n’a pas de famille. Elle peut enfin exprimer sa difficulté à rester à côté d'eux, confrontée à leur démarche nourricière, alors qu'elle voudrait pouvoir être tranquille, seule avec elle pour lui parler de leur enfance, de leur vie. Elle se sent rejetée par les autres, à moins qu'elle ne se rejette elle-même, incapable de bienveillance vis-à-vis du reste de sa famille. Alors elle parle avec moi, de leurs souvenirs, de leurs parents, comme l'aurait fait avec sa soeur. Il nous faudra du temps pour que sa colère et son incompréhension se transforment et laissent transparaitre sa tristesse.

- Vous me comprenez n'est-ce pas? 

Et elle se dirige vers la sortie, jette un regard triste vers le lit de sa soeur encore dans le jardin, hésite, puis s'éloigne lentement dans la rue, d'une démarche lourde. 

 

 

 

18 octobre 2016

Mais alors.. qu'est ce qu'on va faire?

- Qu'est ce qu'on va faire? Vous savez vous ce qu'on va faire?

Madame S. m'accueille avec cette phrase qu'elle répète en boucle.

Je m'approche de son lit, et lui tends une main qu'elle garde. Elle me regarde l'air perdue.

- Je ne sais pas quoi faire.

 Je tente de savoir ce qu'elle aimerait faire.

- Si je pouvais je me jetterais par la fenêtre. Mais je ne peux pas faire ça n'est-ce-pas?

Sans attendre de réponse elle poursuit :

- Je ne peux pas faire ça à ma fille, elle a besoin de moi, je ne peux pas la laisser seule. Son mari l'a abandonnée avec deux enfants ; je ne peux pas la laisser; elle a besoin de moi. Qu'est ce que je fais là? Je ne peux rien faire; il faut que je rentre chez moi. Et d'abord vous êtes qui ? Vous êtes psychologue?

- Non je suis bénévole.

- Ah alors c'est mieux. Vous allez pouvoir me dire ce que je vais faire maintenant? Ça n'a aucun sens d'être là. Je dois rentrer à la maison. Le problème c’est que chez moi je ne peux pas être seule. Sinon, je vais très bien, je peux marcher, regardez, mes jambes bougent très bien.

Et elle joint l'acte à la parole et agite vigoureusement les jambes.

- Ma fille a besoin de moi et je vais mourir. Je ne supporte pas de lui faire de la peine. Elle va être tellement triste!

Madame S. semble désemparée.

- C'est comme pour ma soeur. Elle a eu un accident alors qu’elle m'avait demandé de venir la voir ; mais j’avais autre chose à faire. Et elle est morte. J'aurais pu éviter ça! Si j’avais été là ça ne serait pas arrivé. Mais j'ai été égoïste et je ne suis pas venue. Elle est morte à cause de moi. Et maintenant ma fille va être triste à cause de moi. Qu'est ce que je peux faire?

Le médecin entre dans la chambre. Son arrivée semble dérouter madame S. La même question revient "qu'est ce que je vais faire ?"

Je propose au médecin de les laisser mais il ne le souhaite pas. Il lui rappelle qu'elle est là parce qu'elle est malade, un problème au foie. Et qu'elle a mal.

Mais elle n’est pas d’accord, elle n'a pas mal du tout; elle veut rentrer chez elle et s'occuper de sa fille qui est toute seule avec ses enfants.

Le médecin pose doucement sa main sur le ventre de la malade.

- Vous n'avez pas une petite douleur ici?

Mais non, elle n'a pas de douleur; d'ailleurs elle n'a jamais eu mal là, elle va très bien et doit sortir pour aider sa fille.

- Vos petits-enfants ont vingt et vingt deux ans, ils peuvent aussi s'occuper de leur mère vous savez. Et votre fille est adulte; elle se débrouille dans la vie.

Madame S; me regarde :

- Mais alors.... Qu'est ce que je vais pouvoir faire?

Je quitte cette chambre sans avoir de réponse. Que peut faire cette mère pour ne pas se sentir responsable du bonheur de la fille qu’elle a mise au monde ? Comment peut-on ne plus être mère ?

Ici plus qu’ailleurs, je prends conscience de ce lien indissoluble inscrit au cœur de la maternité.
Mère un jour… 

3 octobre 2016

Apprentissage

Quatrième jour de stage pour ce jeune homme qui a choisi de faire de l'accompagnement en soins palliatifs. C'est avec moi qu'il va passer l'après-midi. Après avoir été simple observateur, restant en retrait pour laisser le bénévole référent mener la rencontre, c'est maintenant à lui de prendre l'initiative. Nous faisons le tour du service une première fois, puis une deuxième. Les chambres sont occupées par la famille, les malades nous tournent le dos, ou ils dorment. T. n'arrive pas à se décider ; ma présence l'intimide peut-être ; il ne sait pas où aller... Mais nous ne sommes pas pressés. Nous commençons un autre tour. Finalement il choisit une chambre dont la porte est déjà ouverte. Il avance de quelques pas, puis ralentit ; entre la porte et le lit l'espace est soudain très grand et long à parcourir. Il s'arrête à mi-chemin, tente un début de conversation - quelques mots - essuie un « oui » très froid accompagné d’un regard peu encourageant, et se retire doucement. Dans le couloir nous prenons un petit temps pour parler. Je réalise combien c'est difficile pour lui. Je me souviens de mes premiers accompagnements, de la peur, du doute. J'essaye de l'aider à prendre quelques repères. Vraiment entrer jusqu'au lit du malade, ne pas rester entre la porte et le lit dans ce no-man's land incertain; serrer la main, chercher le regard, établir un contact pour amorcer la rencontre. Et pourquoi ne pas demander au malade s’il a envie de présence ? Lui laisser cette part de liberté.  

Ensemble, nous essayons de trouver les clés qui pourront l'aider dans ce bénévolat, avec sa personnalité et mes années de pratique. La deuxième rencontre se fait auprès d'une jeune femme qui accompagne sa mère. La mère ne parle pas le français, et c'est avec la fille que T. discute. La rencontre est fluide, l'échange est intéressant, assez profond. Sont abordés le ramadan, la religion, la perte de la foi face à la maladie. Elle nous décrit sa famille restée au Maroc, parle sans tabou de la mort prochaine de sa mère, évoque son père qui n'est pas au courant. A l'arrivée des soignants, nous nous levons, et les quittons.

T est souriant, il a réussi à établir un contact, et mener l'échange. 

- Cette jeune femme avait vraiment besoin de parler. Elle m'a posé des questions mais n’a pas écouté mes réponses. C’est curieux non ? Elle est partie sur autre chose.

C'est vrai... nos réponses importent peu...

Il analyse un peu sa sortie de la chambre qui ne le satisfait pas complètement :

- J’aurais dû faire le tour du lit pour dire au revoir à la malade, je suis resté de l'autre côté, ce n'était pas très confortable ...

Ce garçon me touche, par ses doutes et ses observations. Il me ramène des années en arrière, à mes propres tâtonnements. Je réalise le chemin parcouru, la familiarisation avec le lieu, les soignants... Et cet éternel questionnement qui demeure, semaine après semaine, année après année... comment se risquer à la rencontre ?

19 septembre 2016

Je suis très occupée!

Le mur de cette chambre est rempli de photos et de posters, dont un magnifique parachute multicolore. Tout autour, des photos prises à l'hôpital, de Madame C. entourée des siens; en dessous des noms, des dates.

Dans son lit, Madame C. me regarde entrer et de sa main valide me propose une chaise. Je comprends vite qu'elle dit non quand elle veut dire oui et que beaucoup de mots restent bloqués entre son cerveau et sa bouche. Mais elle a envie de parler, et entre rire et énervement me décrit les photos. Elle, suspendue à son parachute, bras et jambes écartées, cheveux au vent, flottant dans le ciel ; ses enfants, un homme que je suppose être le père, mais je me trompe, elle dit non, s'énerve, puis de son bras valide fait mine d'enlacer quelqu'un et de l'embrasser. C'est son compagnon, mais pas le père des enfants. Je ne questionne pas, elle est déjà très contente de son geste qui était clair. Je comprends qu’elle est aimée, et accompagnée.

Elle me parle de sa maladie, de ses passions, la vie d'avant, mais ne s'y attarde pas. Elle veut être aujourd'hui. Seulement aujourd'hui. 

- Je suis très occupée.

Madame C me déroule la liste de chaque personne qui s'occupe d’elle ici. Orthophoniste deux fois par jour (elle mime une personne très énergique fronçant les sourcils), kiné tous les jours (qu'elle accompagne d'un pouce levé). Elle me parle des massages, de l'esthétitienne, de ses visiteurs. A l’aide de son doigt, elle dessine dans le vide les lettres qu'elle n'arrive pas à prononcer. Je finis par comprendre le prénom de son compagnon... Au fur et à mesure de notre échange, les mots se raréfient et le visage de madame C. se tend. J’ai conscience de la mettre en difficulté, lui propose de la laisser se reposer mais elle n’y tient pas. Je regarde l'ardoise posée sur sa table, madame C. suit mon regard et acquiesce d’un mouvement de la tête. C'est avec son aide que nous continuons notre rencontre. Elle écrit chaque mot qu'elle ne prononce pas et poursuit la description de son quotidien. Elle a besoin de me montrer combien ses journées sont remplies, denses, loin de ce qu’elle pensait trouver. « Le palliatif ce n’est pas ne rien faire ».  

Pour un droitier en grande forme, écrire de la main gauche demande déjà un effort, alors pour madame C. allongée dans son lit, c'est épuisant. Entre mots écrits et prononcés, l’échange est un peu chaotique. Madame C. effleure quelques pans de sa vie, sans jamais parler de demain. 

Au bout d'un moment, elle me tend l'ardoise et le feutre, abaisse le dossier de son lit, et articule clairement un "bon voila" qui me congédie gentiment.

A ma sortie, je croise des soignants qui viennent s’occuper d’elle. Non, vraiment, le palliatif, ce n’est pas ne rien faire. 

27 juillet 2023

En trois morceaux...

J’entre dans la chambre d’une femme aux cheveux blancs et au sourire charmant et lui propose une présence qu’elle accepte.

Sa chambre est bien rangée, sur le mur quelques photos, un dessin d’enfant, dans le coin un lit replié indique la présence d’un proche à ses côtés la nuit. La personne que je rencontre n’est pas isolée, et inconsciemment cela me fait du bien. Je m'installe sur le fauteuil qu'elle me désigne, près d'elle. 

- Je suis un peu perdue ; je ne sais même plus si nous sommes le matin ou l'après-midi. Vous le savez, vous ?

- Nous sommes en milieu d’après-midi

- Ha, vous avez de la chance de savoir ça ! Je suis perdue, et J'ai froid aux mains; mais c'est normal j'ai les mains en trois morceaux.

Elle tend une main vers moi ; je la rassure sa main est bien en un seul morceau.

Ma remarque la fait sourire ; Dans le même mouvement, je lui propose de vérifier l'autre ; elle rit. Ses mains dans les miennes elle se détend un peu et commence à me parler de son séjour ici. Elle se dit bien installée, et très entourée par les équipes, gentilles et compétentes rajoute t-elle. Pourtant quelque chose semble l'inquiéter ;

- Vous croyez que si on entre ici en trois morceaux on ressort un jour en trois morceaux ?

Cette question assez obscure me laisse sans réponse, j'aimerais bien savoir interpréter ces paroles. Ces trois morceaux représentent surement quelque chose pour elle, ou parleraient à un psychologue ou un psychanalyste, un psychomotricien saurait  peut-être l'aider à la ressouder dans son esprit... mais moi, je ne sais pas quoi en faire... 

- Je ne sais pas. Vous êtes inquiète ?

- Très !

Son regard change, passe d'inquiet à grave :" C'est la fin" ajoute-t-elle dans un souffle.

Elle lâche mes mains, pose sa tête sur l'oreiller et reprend :

- Je vais partir ; mais pour aller où ? mystère…

Je garde un silence prudent. Partir pour toujours ? partir pour rentrer chez elle ? partir en Ehpad ? en maison de repos ? En regardant cette femme toutes les options me paraissent envisageables.

- Mon mari vient dormir ici tous les soirs. La première nuit on était tellement content d'être à nouveau tous les deux ! cela faisait longtemps avec l'hôpital tout ça... du coup on s'est houspillé toute la soirée ! vous comprenez, il ne met jamais l'assiette où je veux !

Elle affiche un sourire d'ange en me disant cela. C'est probablement un sujet récurrent de leur histoire de vie.

- Mais vous savez, il faut faire attention ; il ne faut pas qu'on soit trop ensemble quand même ; parce que sinon ça abime. Tout le temps tous les deux, collés serrés, c’est trop à nos âges ! on finit par se crisper sur des petites choses…


- Comme la place d’une assiette par exemple ?

- Oui … enfin ce n’est pas une si petite chose quand j’y pense ; si mon assiette n‘est pas au bon endroit je ne peux pas manger correctement, toujours à cause de cette main en trois morceaux…

Elle agite devant ses yeux une main, hésite, soulève l’autre en la regardant attentivement, semble chercher celle qui est en morceaux, puis les repose.


- Mais c'est bien qu'il dorme ici quand même. Dites-moi, je suis un peu perdue, on est le matin ou l'après-midi ?

- L’après-midi, il est presque cinq heures.

- Ha tant mieux, il va bientôt arriver alors !

12 novembre 2024

Au funé

Sa femme vient d'arriver ce matin, il l’a accompagnée, a rencontré longuement le médecin,  est resté avec sa femme pendant le déjeuner, et maintenant son épouse dort, épuisée par le transport, le déménagement, et toutes ces nouvelles têtes qu’elle va devoir apprendre à connaître.

Monsieur T. est assis sur un banc, les yeux dans le vague. Il accroche mon regard et me fait signe d’avancer.

- Vous faites partie des bénévoles dont on m’a parlé c’est bien ça ?

Je me présente et lui propose d’aller prendre un café au coin famille pendant la sieste de son épouse ;
- elle a l’air bien ici, enfin nous verrons, au début c’est toujours bien.  

Il me fait parler de la maison, du nombre de chambres, du nombre d'étages, des noms des services.. mais je vois bien qu'il n'écoute pas. Ses yeux regardent partout, chaque personne qui passe, les soignants, les visiteurs. Il dresse une oreille pour tenter de saisir les propos de la famille d’à-côté, remue son café sans le boire…

Je me tais.

Mon silence semble le ramener à moi.

Il reprend

- il faut que je visite le funérarium.
J’avoue que c’est la première fois que l’on me fait cette demande à l’entrée. C'est abrupt.

- Vous êtes sûr? Ce n'est pas une demande courante.  Peut être pouvons nous d’abord faire un tour de la maison.

- Oui, je suis sûr. Pour le tour de la maison je pourrai le faire n'importe quand et tout seul. Il faut que je m'organise et que je sache comment on fait, et où elle va; enfin où elle ira après. Vous savez où c’est ?

- Oui

- Alors accompagnez-moi !

Je comprends que ce n’est pas une option.
Ensemble nous descendons les escaliers, et je me prends à rêver d’une chambre mortuaire qui serait au dernier étage, ce serait tellement plus lumineux.

L'escalier me parait bien long, et les étages bien bas. Inconsciemment je ralenti le pas. 

Monsieur T. est à mes côtés, il regarde tout, lit les plaques sur les différentes portes que nous croisons avec application, « parking », « sortie de secours », « salons de présentation»

La porte à pousser est lourde. Nous entrons dans ce lieu,  où il fait froid malgré les dessins, les fleurs et l’éclairage chaleureux. Je tente de savoir si un des agents funéraires est là, pour pouvoir répondre aux éventuelles questions mais je ne vois rien ni personne. Monsieur T.  marque un temps d'arrêt. Comme au coin famille, ses yeux regardent tout, il touche le dossier d’un fauteuil, jette un œil à un cahier mais ne l’ouvre pas, se rapproche d’une fontaine à eau mais ne se sert pas. Il apprivoise le lieu, se projette peut-être. Il n’y a pas de famille en ce moment, je peux le laisser faire connaissance avec le lieu puisque cela lui importe.

Le temps passe, monsieur T. jusqu’à présent silencieux semble se rappeler ma présence. – C’est ici que ma femme sera alors. Je pourrai aller la voir quand elle sera morte ?

Je lui montre les salons de présentation. Il se dirige vers les portes, s’arrête puis recule. Jusqu’à la sortie.
- Je crois que nous pouvons remontrer maintenant.

Nous laissons l’espace des morts pour remonter dans les services vers les vivants. Il ne parle pas, souhaite un nouveau café. Assis au coin famille, il me regarde.

- Merci de m’avoir accompagné. J’ai besoin de ça, de voir les lieux de mettre des images pour me préparer ; finalement ce n’était pas morbide en bas, pas du tout. Je pense que j’appréhenderai moins lorsqu’il faudra aller la voir.
Il me sourit - premier sourire depuis notre rencontre – boit son café sans plus se soucier des familles autour de nous.
- Et maintenant je vais aller apprivoiser sa chambre, mais là, c’est plus facile ! Mon épouse veut que je lui rapporte des photos, les soignants lui ont dit qu’on pouvait les coller sur le mur, nous allons devoir en choisir. Nous en avons tellement !
Et c’est un homme heureux de ce petit projet qui s’éloigne de moi pour retourner dans la chambre.

 

21 janvier 2022

Ha te voila !

Madame S.  est là depuis longtemps. Pendant des semaines, je n'ai pas eu l’occasion de la rencontrer, c’est une personne très entourée et sa famille, très discrète, ne semble pas en demande de bénévoles. J’ai seulement eu l’occasion d’un croiser quelques-uns au coin café, échange de bonjours et de mercis, chaleureux mais distants. Je sors d’une rencontre difficile qui m’a un peu secouée, et je profite d’un moment de calme pour rencontrer cette dame.

Comme à chaque fois, je tente de faire le vide dans ma tête pour entrer et me rendre disponible, j'ai peur que les mots reçus ne viennent un peu encombrer cette nouvelle visite, mais l’odeur qui m’accueille efface toute appréhension.  On se croirait chez un fleuriste tant les bouquets sont nombreux et colorés. Ils m'aident à changer le lieu, de ton, de registre et c'est plus légère que je me présente.  J’ai à peine le temps de lui donner mon prénom et la raison de ma visite…

- Ha te voilà !

Je suis bien consciente que cette parole ne m'est pas destinée mais m'installe près d'elle.

- L’après-midi était longue, mais maintenant que tu es là je vais bien.

Elle prend ma main et la serre doucement.

- Comment veux-tu que ça n'aille pas puisque tu es là ! 

Je n’ai pas envie de la dissuader… elle n’a pas complètement tort, je suis là. Je lui répète mon prénom, peut-être est-il familier pour elle, mais elle ne réagit pas, comme si cette information n’avait aucune importance. Elle me caresse la main, et je la laisse faire.  Aujourd’hui, je serai celle qu'elle souhaite voir. Elle me parle de sa vie, de ses fleurs, les décrit, décompose les bouquets, les nomme, me raconte une histoire pour chacun. Puis me parle de Jérôme (dont j'ignore s'il est le fils ou le mari), d’un endroit qui lui est précieux, passe d’un sujet à l’autre dans un ordre qu’elle seule saisit. Elle évoque son besoin de se reposer et son envie que je reste. En quelques mots je lui précise que nous ne sommes pas obligées de parler et qu’une présence en silence peut aussi être un bon moment à partager. Elle sourit, et continue à parler. Sa voix me berce, me fait voyager avec elle. C'est doux d'être là, d'entendre cette belle femme disserter dans le désordre sur des moments de sa vie, commenter les images de la télévision à laquelle je tourne le dos, me raconter des paysages dont je ne sais si elle les voit ou les imagine. Elle est incroyablement calme et détendue. Elle n’évoque pas sa maladie, n’exprime aucune plainte, son visage lisse et souriant me laisse croire qu’elle ne souffre pas, et qu’elle est bien. Je me sens entourée de douceur et de bienveillance. Après les précédents accompagnements de ma journée qui ont été difficiles, ce temps passé auprès d’elle est une récréation. J’ai un peu l'impression que les rôles s'inversent et que cette dame m'accompagne. Son calme et ses mots me ressourcent, m’enveloppent et me rassurent. Je perds totalement la notion du temps, les méandres que fait ma conteuse y sont surement pour quelque chose. Sa confusion est poétique, légère. Nous restons ensemble quelque temps puis une tête apparait dans l'embrasure de la porte. Un homme, que j'imagine être son mari entre doucement, sans faire de bruit. Sa femme ne l'a pas entendu arriver et continue à parler, pour moi, pour elle, toute à son histoire. L’homme s’approche, nous échangeons quelques mots, je lui propose ma place. Il vient la prendre, en douceur. Passage de relai. Sa main vient remplacer la mienne, et la malade lui sourit.

- Ha, vous êtes là ! Je suis bien quand vous êtes là ! Je vais toujours bien quand vous êtes là !

 Je les laisse, la remerciant pour ce temps passé, emportant avec moi la douceur et l'apaisement reçus ; ils m'accompagneront dans chacune des rencontres suivantes.

Certaines personnes vous ressourcent, malgré leur confusion, sans savoir qui vous êtes et pourquoi vous êtes là. Elle vous donnent un peu de leur paix et de  leur sérénité pour vous permettre de l'emporter auprès d'un autre. J'aurais aimé pouvoir lui dire le bien qu'elle m'a fait.  

 

PS : rencontre faite avant crise sanitaire.. 

14 avril 2021

Quelle merveille d'être ici !

Nous sommes en fin de journée, un après-midi d'hiver. La chambre dans laquelle j'entre est plongée dans l'obscurité. Seule une petite lumière éclaire le profil de la femme assise sur un fauteuil, un journal à la main. Allongé dans son lit, un homme lui fait face, les yeux fermés, le visage serein. Si les soignants ne m'avaient pas demandé une attention particulière à cette famille, je n'aurais peut-être pas osé rompre cette atmosphère paisible. 

A mon entrée , la femme - qui se présente comme l'épouse - se lève précipitamment, replie son journal et me somme de m'assoir à sa place. Son visage exprime toute l'angoisse et la tension que je ne lis pas sur le visage de son mari. Lui me sourit, accueillant, soulève très légèrement la main et referme les yeux. Il est déjà un peu ailleurs. 

- justement vous tombez bien ,j'ai beaucoup de questions.

Ne sachant pas vraiment la teneur de ses questions, je propose à cette épouse de partager une tasse de thé au coin famille, histoire de ne pas me trouver en porte-à-faux entre le malade et sa femme.

- Oui vous avez raison, je suis là depuis ce matin, ça va me faire du bien de sortir un peu. Vous croyez qu'on peut faire un tour du jardin?

Je promets au malade de lui ramener sa femme rapidement, il bouge à nouveau légèrement la main et nous fait signe de sortir.

Côte-à-côte nous marchons dans le jardin; madame H. a besoin d'un peu de temps, de calmer cette agitation intérieure que je lis sur son visage et dans ses gestes. Ses pas sont saccadés, nerveux, elle a du mal à parler, alors nous prenons le temps. un tour du jardin, presque en silence, pour faire tomber la tension. Il fait presque nuit, froid, mais cette marche semble l'apaiser,

- Je crois que nous pouvons rentrer maintenant.

Je suis surprise par ce choix, madame H. semblait avoir envie de parler, et aucun mot n'a été posé. Je la suis dans les escaliers, et arrivée devant la chambre de son mari, elle me propose de nous assoir au coin famille.

-  Quand vous êtes entrée je venais de recevoir un coup de téléphone de ma fille. Je voudrais la rappeler mais je ne sais pas quoi faire. Elle a cinquante-cinq ans et est bi-polaire; je ne sais pas si vous connaissez cette maladie, c'est très compliqué pour les proches, et pour elle aussi bien sûr. Elle est tellement imprévisible, une fois totalement enthousiaste, pleine de projets, avec une énergie débordante et positive et le lendemain au fond du trou, incapable d'avancer ni de sortir de son lit. Je ne sais jamais comment je vais la trouver et je suis souvent tellement maladroite avec elle. Ma fille sait pour son père; mais elle vient de me dire qu'elle ne passerait pas ce soir. Et moi... je crois que son père ne passera pas la nuit. Elle va peut-être me reprocher toute sa vie de ne pas avoir pu lui dire au revoir. Qu'est ce que vous en pensez ?

Je lui demande de me parler de sa fille et de son mari, ce qu'elle sait de leur relation, des mots échangés.  Elle est touchante dans son application à me raconter leur histoire, leur complicité fille-père qui l'excluait parfois, mais si aidante pour sa fille. 
- Je pense qu'il la comprend mieux que moi, et c'est pour ça que je suis inquiète... Elle est passée hier pour le  voir  mais mon mari était beaucoup mieux qu'aujourd'hui. Il faut que je lui dise qu'il est vraiment beaucoup plus faible aujourd'hui, et qu'elle vienne, il faut un temps pour dire au revoir, sinon on le regrette toujours ...

Madame H. se tait un instant, et ajoute plus doucement

- Je ne suis pas sûre d'avoir le courage de vivre ça avec elle. Vous allez me trouver égoïste, mais.... il est tellement bien ici ! Si vous saviez ! toute la journée il me dit que c'est merveilleux, qu'il n'a plus mal et qu'il va mourir ici dans mes bras. Hier il m'a répété cent fois qu'il m'aimait. Ca peut paraitre difficile à croire, je ne pourrai peut être pas le dire dehors, mais c'est merveilleux ce que nous vivons ici. Nous avons presque cinquante ans de mariage et ces trois jours avec lui sont les plus doux de ma vie, ceux où il me dit les plus belles choses. Ce soir, il est tellement faible qu'il a du mal à parler, mais je veux rester avec lui et ne rien perdre de ces instants. Je crois que je ne veux pas le partager, et devoir me soucier de ma fille, de sa fragilité et de ses réactions.

Cette épouse est touchante de sincérité; elle est à nouveau calme, comme si les mots qu'elle avait posé lui permettait de voir clair dans ce qu'elle veut vraiment. Elle se lève et m'emmène vers la chambre de son mari. Elle ouvre doucement la porte :

Quelle merveille d'être ici, de le regarder, d'être seulement là pour lui, le toucher, l'embrasser.  Vous avez vu comme il a l'air bien ?

Je regarde Monsieur H. dont les bras sont posés à plat sur des draps lisses, un visage émacié mais détendu, et la sérénité de son épouse me gagne. Je les quitte en sachant que quelques heures restent à vivre et qu'ils sauront les savourer, aussi étrange que cela puisse paraitre en ces lieux. 

4 avril 2024

Sans mots

Madame B. peut parler, et le fait d'ailleurs à mon entrée. Elle me désigne la chaise sur laquelle je m'assied, m'accueille d'un « bonjour madame » clair et joyeux, me regarde et prend ma main. 
Elle ferme les yeux, signe pour moi que les mots ne sont pas nécessaires pour le moment. Elle pose ma main sur son drap et caresse doucement le dessus de ma main, glisse ses doigts sous mon bracelet, prend son temps. Comme une exploration, elle me visite à sa façon ; en douceur nous faisons connaissance. Pendant plusieurs longues minutes nous resterons ainsi, sans parler, simplement dans un langage des mains, légères, confiantes. Puis madame B. ouvre doucement les yeux et me dit :

" il me semble que nous sommes dit bien des choses ainsi"

Je ne peux qu'acquiescer. Sans un mot, nous nous sommes dit bien des choses de ce qui peut circuler entre deux personnes, de ce réconfort que peut être de sentir un être présent auprès d'un autre, de cette communauté d'humanité que nous formons dans cette chambre, malgré nos différences, notre part d'inconnu. Nous n'avons pas besoin de mots pour savoir que l'une a besoin de l'autre et que le réconfort et le partage sont de part et d'autre. Par ce geste enveloppant, elle me donne accès à sa sensibilité, et rejoint la mienne.

Je regarde cette vieille dame qui s'assoupit. Ses doigts ne bougent plus, nous avons déjà fait connaissance, elle garde seulement ma main dans la sienne comme celle d'une vieille amie, et je profite de sa quiétude pour me ressourcer à son contact. Sa confiance, son silence et la douceur de sa main me font du bien. A l'entrée des soignants, elle ouvre un œil, retrouve sa voix claire et joyeuse, me remercie d'être venue et rajoute "je t'aime".

Il est clair que ce "je t'aime" s'adressait à la personne qui occupait son rêve, mais je le prends quand même...

12 août 2024

Sanatorium

Monsieur T. ne parle que de demain ; de la vie, du foot, de ses mots croisés. Assez isolé il est heureux du passage des bénévoles. Nous échangeons depuis de longues minutes, une rencontre légère, une discussion qui fait passer le temps. A aucun moment il n’évoque sa maladie ni les raisons qui l’ont amené ici.

Au milieu d’un commentaire sur le journal télévisé – qui accompagne notre échange -  il sort son portable et ouvre des applications.
- Attendez, il faut que je vous montre quelque chose.
Je m’approche de lui, pensant voir une photo en rapport avec son commentaire, et regarde l’image qu’il affiche. Une photo de son pied et d’une escarre digne des dictionnaires médicaux de mon enfance. Je sens son regard posé sur moi, peut être à la recherche d'une réaction de dégout. Je tente de ne rien montrer et lui exprime ma compassion.

Il fait défiler les images, du plus ancien au plus récent, - ça me permet de suivre l’évolution-  A chaque fois qu’ils viennent changer le pansement, je prends une photo. Impressionnant non ?

- impressionnant

C’est le mot…

- Ha mais je n’ai pas mal du tout vous savez !

J'ai du mal à le croire en voyant les dégâts, mais cette phrase me conforte un peu. J’ai quand même hâte que le défilé de photos se finisse.

Il repose son téléphone, l’air satisfait et regarde vers la porte de sa chambre.

- J’aime bien laisser ouvert et voir les gens passer ; c’est plus gai.

De  nombreuses personnes sont regroupées un peu plus loin.

- A les voir tous comme ça, passer et repasser, c’est qu’il doit y avoir un mort.

Je ne réponds rien; la malade de la chambre d'a coté est effectivement morte ce matin. Sa famille est nombreuse et occupe tout l'espace.

- vous savez, je suis là depuis un mois et à la chambre d’à côté, il y a déjà eu plusieurs malades qui sont passés, et ils ne sont pas repartis sur leurs deux pieds, vous pouvez me croire. Il y en a même un que j’ai vu partir sur un lit. Raide comme la justice. Maintenant je suis trop fatigué pour sortir de la chambre, même en fauteuil mais il y a encore quinze jours j’étais souvent au coin café.

 

Un jeune homme passe devant sa chambre, jette un œil vers nous ; ses yeux sont rougis.

- Lui il ne trompe pas, on voit bien qu’il a perdu quelqu’un

Monsieur T. est factuel, observateur.

- Ils attendent; je crois qu'il y a un  sanatorium à côté d’ici. En bas peut-être.

- Un sanatorium ?

- Non, pas un sanatorium, mais je ne trouve plus le mot !  Comment on dit déjà? Là où on met les morts.

- Un funérarium ?

- Ha oui c'est ça,  là où on fait bruler les corps. Il paraît qu’il  faut attendre trois heures pour bruler complètement un corps, vous le saviez ? Trois heures c’est très long quand on y pense. Surtout pour ceux qui attendent parce que pour celui qui brule faut espérer que le temps ne compte plus.

Je ne sais pas vraiment si il fait de l’humour noir ou s’il réfléchit tout haut.

- Alors vous voulez dire un crématorium?

- Voilà c'est ça; un crématorium. Tous ces gens qui sont là  doivent attendre que le corps ait fini de bruler

- Je pense qu’il n'y a pas de crématorium ici.

- Peut-être pas ici mais un peu plus loin. Ils attendent, ça se voit. Ils repartiront quand ils auront l’urne. 

Il ouvre le tiroir de sa table de nuit.

- A propos, il faut que je vous montre ma cigarette électronique. J'ai acheté ça depuis que je suis arrivé ici. C'est très bien, regardez!

Je ne suis pas sure d’avoir saisi le « à propos » mais pas mécontente de le voir changer de sujet, je le regarde me faire une démonstration.

Il ouvre la boite, me démonte sa cigarette et me décrit chaque partie. Vante l’efficacité du produit, le goût, la fumée…

- Je n’essaye pas, dans la chambre en principe je n’ai pas le droit, mais je vous assure que c’est très agréable.

Il est toujours aussi factuel et descriptif , quelque soit le sujet. C'est assez déroutant !
Nous sommes bien loin du sanatorium, du funérarium ou du crématorium. Bien loin du corps mort, des photos de ses escarres. Bien loin de la mort elle-même.

Je me demande souvent quel chemin prennent les pensés pour faire de telles associations.  

27 septembre 2024

Il fait si froid ici

Madame D est morte au petit matin. A ses cotés, sa fille l'a accompagnée depuis des semaines sans relâche. Chaque jour, elle arrivait - le plus tôt possible - disait-t-elle, et repartait après le diner. Discrète, elle ne posait aucune question ou presque. Sa mère et elle, c’était un couple depuis tellement d’années, qu’elle n’avait pas besoin de demander. Depuis quelques années, elle voyait, depuis quelques semaines, elle savait. Lorsque madame D. a rendu son dernier souffle, sa fille était là pour le recueillir. 

Le corps de madame D a été descendu il y a quelques heures au funérarium et l’agent funéraire vient de l’installer dans un salon de présentation. Comme chaque jour, depuis des années, madame D. attend sa fille. Sa fille qui est dorénavant seule. Pas de famille, pas d'enfant, pas de travail, tout ce qui faisait son quotidien depuis trois ans se retrouve étendu sous un drap. Assise devant le salon de présentation, elle attend que l’agent funéraire vienne la chercher. Face à son isolement, je viens lui proposer de rester près d'elle.

- vous feriez ça ? Parce que j’ai peur de rentrer dans cette pièce.  Il fait si froid ici.

Nous entrons et retrouvons sa mère, bien installée au milieu de la pièce. Sa fille choisit une chaise et la rapproche de sa mère.

Assise face à sa mère, je l’écoute me parler de ce qu'elle vit.

- Maman a tellement lutté pour moi ! Je lui ai dit qu'elle pouvait partir, que j'étais prête, qu'elle allait vers la lumière et la paix. Que papa l'attendait là-haut. Je l’ai bien vue, elle a combattu toute la nuit et c'est moi qui suis KO. Je suis comme rouée de coup. Je n'entends rien. Je me souviens, quand mon père est mort je n'étais pas là, mais il m'a envoyé un signe. J'étais chez moi, et je suis tombée sur une vieille photo de mon enfance, que j’avais complètement oubliée. Et au fond de moi, j'ai tout de suite su qu'il se passait quelque chose. Mon père s'est endormi pour sa sieste et ne s'est pas réveillé. C'était doux. J’étais en action de grâce tout le  temps. Il était beau, apaisé, il n'avait pas souffert. Et moi j'étais bien.

Elle se tait et regarde en direction de sa mère. Elle avance une main vers elle mais arrête son geste.

- Mais là, j'ai l'impression que c'est moi qui suis morte. Les soignants m'ont dit qu'elle n'avait pas souffert. Je les crois, elle a un beau visage paisible que je retrouve comme avant. Vous ne trouvez pas qu’elle a l’air bien ?

Elle a raison, le visage de sa mère est lisse, détendu, elle semble dormir paisiblement ;

- Mais si vous saviez, pour moi, c'est tellement dur. Je n'ai plus rien, plus personne. Et ce silence ! Je n’ai pas l’habitude, on parlait tout le temps quand on était ensemble ! Même hier, presque jusqu’à la fin elle m’a parlé !

Mais là, c’est tellement aride ce silence, de ne pas l’entendre.

Le ton de sa voix se fait plus ferme, suppliant :

- Parle-moi maman, dis-moi que tu es bien. Je ne sens rien. Seulement le bois. Je n'ai que la croix. Je suis cloué contre le bois de la croix.

Les Pompes funèbres m'ont dit qu'ils devraient à nouveau déshabiller maman pour lui faire des soins de conservation. Mais elle est tellement belle là, les soignants l'ont préparée, lui ont fait sa toilette, l'ont habillée, je ne veux pas qu'on l'embête à nouveau la pauvre. Mais je ne veux pas non plus la retrouver toute abimée jeudi pour la mise en bière. Je ne sais pas quoi faire. Si maman était là elle saurait; c'était une femme tellement vivante, elle prenait toutes les décisions pour nous, et moi je suis restée l'éternelle petite fille. Je ne vais pas savoir. Vous feriez quoi à ma place ?

La fille de madame D. parle, sans s’arrêter,  à moi, à sa mère, au ciel. Elle pleure et sourit en regardant sa mère, lui caresse le visage, remet le col de son chemisier.

- Tu es belle, je te retrouve. Regardez, elle n'a aucune trace d'agonie, et pourtant elle a tellement combattu.

- Ma mère et moi, nous savions toutes les deux que nous allions nous retrouver là. Elle allongée sans vie, et moi debout. Seule. Je vais avoir besoin d'aide. De tellement d'aide.

 

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