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Accompagner écouter soulager… et vivre!

Accompagner écouter soulager… et vivre!
  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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29 janvier 2015

Temps suspendu

Tout un étage pour un seul bénévole c’est beaucoup. Les rencontres s’enchainent, d’accueil en visite, de thé en gouter, des lettres à donner, des journaux à apporter, des malades à descendre dans le jardin où les familles les attendent ; j’ai rarement débuté une journée avec autant de "faire" et aussi peu "d’être".

En sortant d’une chambre, le médecin du service me rejoint:

- Vous êtes nombreux aujourd’hui ? Parce que j’aurais besoin de toi. Nous avons un malade qui est en train de mourir, et les infirmières n’arrivent pas à le laisser; mais nous avons beaucoup de soins à faire et les autres malades attendent…

Je la suis vers la chambre du malade. La porte est ouverte et j’ai l’impression de voir un tableau ou une photo posée ; debout, de part et d’autre du lit, deux infirmières au visage recouvert d’un masque tiennent chacune une main du malade, les yeux fixés sur lui.

Le médecin me précise à voix basse « pas besoin de masque » et il ajoute « dis-lui bien que sa sœur est prévenue et qu’elle pense fort à lui, qu’elle est avec lui par la pensée »

 Je m’installe à coté de ce malade, dont le visage est figé, les yeux entre-ouverts sur une pupille vide, un masque déjà installé. Je ne le connais pas, n’ai pas entendu parlé de lui, et me retrouve à ses coté pour partager avec lui un moment fondamental de sa vie, le plus intime aussi ; les dernières minutes ou heures passées sur cette terre.

 Je me concentre sur ce regard, essaye d’y lire une petite flamme, l’expression d’une conscience, d’un peu de vie, mais je n’y lis rien. Seule sa respiration indique que cet homme fait toujours parti du monde des vivants ; Je lui parle, cherche le bon ton de voix, pour lui rappeler que sa sœur est là par la pensée, puis je laisse le silence s’installer. Dans un coin de ma tête cette histoire de masque me perturbe. Qu’est ce que je risque si je n’en ai pas? J’ai beau avoir une totale confiance dans le médecin, une petite part d’irrationnel s’immisce… peut être est-il contagieux... Et si je contaminais les autres malades, ou mes enfants… Je ne suis pas totalement sereine et ne le vis pas bien. Je ressens une culpabilité à m’inquiéter pour moi alors que je suis au chevet d’un homme qui est en train de mourir, mais c’est plus fort que moi.

Quelque temps plus tard, une infirmière avec un masque entre pour faire des soins et me précise:

- Avec ce malade c’est important de mettre un masque. 

- Le médecin m’a dit que ce n’était pas la peine. Pourquoi faut il en porter un ?

- Ce patient est immunodéprimé…

L’infirmière regarde le malade, et rajoute à voix basse:

- Effectivement il n’y a plus besoin de masque, il est en train de partir. Je ne vais pas l’embêter.

Et elle laisse tomber les soins, lui caresse doucement le bras et sort de la chambre.

Je comprends que c‘était moi qui étais un danger pour ce malade et non l’inverse. Je peux reprendre mon accompagnement en étant enfin pleinement auprès de ce malade.

Le temps s’écoule lentement, rythmé par quelques poses respiratoires, chacune plus longue que la précédente, me laissant en apnée malgré moi. Je prends par moment sa main, pour lui rappeler ma présence, j’essaye de savoir où il est, sur ce chemin de vie ; son visage marqué très émacié, n’exprime pas de souffrance ; je fixe ses yeux, lui parle à nouveau de sa sœur, et l’espace de quelques secondes, son regard vide et lointain me semble revenir à moi, comme si sa conscience revenait... Puis plus rien. Son souffle s’est arrêté. Je ne bouge pas, le regarde. J’attends, guette une reprise qui ne vient pas. Nous sommes là, deux inconnus dans une intimité.

Moi ici. Lui ailleurs.

Deux minutes sont passées. J’appelle les soignants.

21 janvier 2015

Pourquoi êtes-vous là?

Il est assis au coin famille, immobile, les mains posées sur ses genoux, le regard dans le vague.

Par une rapide présentation je comprends que c’est le mari de la malade arrivée ce matin dans le service. Elle est arrivée seule, et il vient de la rejoindre. Il a installé ses affaires dans la chambre et sort d’un entretien avec le médecin. L’échange semble l’avoir épuisé.

-Je savais ce qu’il allait me dire mais c’est tellement difficile à entendre. Je vais avoir du mal à en parler avec ma femme. Pour le moment, je la laisse dormir, elle est fatiguée. Vous l'avez déjà rencontrée? Vous verrez... elle est tellement vivante !

Il me pose des questions sur l'établissement, et demande à visiter. Nous marchons côte à cote dans ce lieu qu'il tente d'apprivoiser. Chaque étage est l’objet de nouvelles questions sur les visiteurs, les malades, la vie qui s’écoule. Il me demande qui nous sommes, et pourquoi nous sommes là... les gens sont tellement seuls, vous devez être bien utiles pour eux. 

Peu à peu, il passe du « on » au « je », me parle de sa femme, rencontrée il y a vingt ans, de leurs deux enfants. Il me raconte les bonheurs mais aussi les difficultés qu'ils rencontrent avec eux, me parle de leur ainée qui ne veut pas venir voir sa mère - ils sont adolescents, vous savez ce que c'est ...

Il s'approche d'un banc et s'assoit. Après un silence, les yeux rivés sur ses chaussures, d'une voix plus grave il me dit:

- On lui a enlevé un sein.

C'est sa porte d'entrée pour me parler de la maladie.

- Mon meilleur ami m’a dit que ce serait difficile pour moi aussi de vivre ça. Mon meilleur ami, c’est son ex-mari ; oui je sais c’est curieux… Les hasards de la vie. Du coup nous sommes très libres ; je lui ai dit que ce serait au contraire un tout nouveau sein, tout beau, connu que de moi, rien que pour moi… mais il m’a dit « tu verras, tu préfèreras le vieux ».

L'homme lève la tête et me sourit:  

- Il avait raison. Je préférais l’ancien. Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça. Je deviens impudique. Je ne suis pas comme ça; Je ne pensais pas en parler. Je ne vous connais pas…C’est peut être aussi pour ça que vous êtes là. 

12 janvier 2015

Anniversaire

Monsieur D. est atteint d'une sclérose latérale amyotrophique aussi appelée SLA... Trois lettres, SLA; comme toutes les initiales, ça sonne moins violent, plus supportable.

Depuis maintenant six ans il se voit perdre en autonomie et en mobilité. Au moment où je le rencontre, il est totalement paralysé, a perdu l'usage de la parole et est assisté d'un respirateur. Dans la chambre, il y a ses parents, venus du Portugal pour quelques jours; Ils sont d'une tristesse contagieuse, et j'hésite un peu à rester, mais leur fils, d'un regard, m'invite à m'approcher. Son oeil, aujourd'hui, c'est la seule partie de son corps qui a gardé une mobilité. Avec lui il parle, sourit, communique, à sa façon. Il me montre son ordinateur, et comment d'un mouvement de l'oeil Il peut se connecter à internet, regarder des photos, ouvrir sa messagerie ... Il a l'air fier de cet outil et semble prendre un certain plaisir à me faire une démonstration; il commence un mail à sa fille, referme le fichier pour me montrer son visage en photo, écrit son age -15- à coté, puis fait défiler plusieurs photos pour me présenter sa famille; deux autres têtes blondes de treize et dix ans, et une ravissante femme. Il m'écrit que demain sa fille vient fêter son anniversaire ici. Il me dit que ça le rend heureux, et son regard s'éclaire. Mon esprit aussi. Je comprends que je suis face à l'homme dont j'ai entendu parler tout à l'heure: cet homme qui a demandé un arrêt de traitement et face auquel le service est en si grande souffrance. Equipé d'un respirateur qui a pris le relai de ses poumons, il a demandé à être débranché après l'anniversaire de sa fille. 
Je comprends aussi l'immense tristesse que j'ai lue sur le visage de ses parents. J'ai du mal à faire correspondre cette demande de mort avec le visage si jeune et le regard si vivant et rieur de cet homme.

Je sais que à sa première demande, les soignants ont été déstabilisés. Ils on tenté d'en comprendre les raisons profondes. Ils ont espéré pouvoir l'aider à trouver du sens, lui donner envie d'autre chose. Médecins et psychologues ont parlé avec lui, ont vu sa famille, ont écouté, échangé. Mais Monsieur D. a renouvelé sa demande. Plusieurs fois. Alors ils ont fait venir un médecin extérieur, n'ayant aucun lien avec les équipes en place, pour qu'à son tour il écoute et tente de savoir si une autre solution peut être proposée. Et Monsieur D. a confirmé sa demande : il veut un arrêt de traitement. Il n’en a pas marre de la vie. Il veut mourir parce qu'il n'y a pas de structure aujourd'hui qui puisse l'accueillir, et il ne veut pas faire vivre ça à sa famille. C'est son droit.

Les médecins vont le faire. Ils vont débrancher le respirateur, et pour que Monsieur D. ne souffre pas d'une sensation d'étouffement, ils vont auparavant l'endormir.

Debout à côté du lit de Monsieur D. je me sens soudain très démunie; partagée entre une immense empathie pour lui et le calvaire qu'il endure depuis toutes ses années, et une grande tristesse pour sa famille, ses enfants... J'essaie de faire taire dans ma tête les voix des soignants qui m'ont parlé de leur souffrance; depuis trois semaines qu'ils s'occupent de lui, ils ont tissé des liens qu’il va falloir couper d'une façon inhabituelle. Je ne trouve plus beaucoup de mots à partager avec lui, tous me semblent tellement dérisoires face à ce choix qu'il a fait. Je m’imprègne de la sérénité qu'il dégage en espérant qu'elle ne le quittera pas, et cherche sa main pour lui dire au revoir.

En sortant de la chambre je croise une infirmière. Nous échangeons un regard. Pas besoin de mot. Je n'en ai pas. J’ai besoin de silence. La semaine prochaine quand je reviendrai, le lit de Monsieur D. sera vide, et je serai là pour écouter les soignants. Certains auront posé un jour de RTT pour ne pas être là, d'autres auront choisi d'être là jusqu'au bout et d'accompagner au mieux; mais quelque soit leur rôle, tous me partageront leur souffrance.

6 janvier 2015

Au réveil

Le dimanche matin, la vie est un peu au ralenti.

Aujourd’hui, il fait beau, le service est clair et calme ; beaucoup de portes sont ouvertes, laissant passer la lumière du soleil jusque dans le couloir.

Les soignants, moins nombreux, semblent pourtant avoir plus de temps. Dans la salle de soin, les croissants circulent, et des rires joyeux remplissent l’espace.

Quelques personnes sont déjà là, certains ont dormi sur place, d’autres viennent d’arriver. Les visages des accompagnants son marqués, laissant deviner les traces d’une nuit agitée.

Dans le couloir, l’odeur du café domine. Les petits déjeuners ont déjà été donnés mais certaines chambres sont encore plongées dans l’obscurité. Chacun à son rythme se prépare à vivre une nouvelle journée.

Dans la chambre que je choisis, un vieil homme est couché sur le coté, un peu recroquevillé sur lui-même. Il m’accueille en esquissant un douloureux sourire. Je le sens inconfortable. A maintes reprises il tente de s’installer autrement, de se redresser, de se retourner… Mais par manque de forces revient toujours dans la même position.

J’hésite à l’aider, mais il me semble si douloureux que j’ai peur de lui faire mal. Les soins du matin n’ont pas encore été faits; je lui propose d’attendre avec lui les soignants qui sauront l’aider à trouver la meilleure position.

Il acquiesce d’un mouvement de tête.

Je rapproche un tabouret de son lit et m’assois à son chevet. Il me prend la main, la serre, puis bouge doucement son pouce sur le dessus de ma main,  comme la caresse d’un parent voulant calmer son enfant. A moins que ce ne soit le contraire. Je le laisse faire.  Il ferme les yeux. De sa main libre, il installe délicatement sa couverture sur lui, comme s’il se préparait pour la nuit, son visage se détend; nous n’avons prononcé que peu de mots. Je le regarde s’apaiser, j’entends son souffle devenir régulier, son pouce ralentit son va-et-vient sur ma main, puis s’immobilise… il semble dormir.

Après plusieurs longues minutes paisibles, il me semble que ma présence ne lui apportera plus rien.  Tout doucement je retire ma main… instantanément, l’homme ouvre les yeux…

- qu’est ce que vous faites ?

- je vais vous dire au revoir et vous laisser vous reposer ;

- pourquoi ?

- vous êtes en train de vous endormir tranquillement…

L’homme relève la tête, parfaitement réveillé.

- je ne dors pas du tout. Je ferme seulement les yeux.

- vous voulez que je reste encore?

- oui.  

Et avec une certaine autorité, il reprend ma main, repose sa tête et ferme les yeux.

Comme une évidence, sentir ma présence le rassure, caresser ma main l’apaise, lui permet d’oublier son inconfort en attendant les soins.

En fait, J’ai tout mon temps.

 

30 décembre 2014

Lui, la télé et moi...

En entrant dans sa chambre, je réalise vite que ma voix est couverte par le bruit de la télévision; monsieur F est assis dans son lit les yeux rivés vers son écran, et ne le quitte que pour me tendre une main à tâtons et me sourire:

- entrez, je suis en train de regarder le giro d'Italia!

 Je n'ai jamais entendu ce nom mais un coup d'oeil à l'écran me permet de voir des centaines de vélos se lancer dans une course poursuite.

Alors que je lui souhaite une bonne après midi et lui propose de le laisser tranquille, monsieur F. me retient :

- asseyez-vous!

C’est presque un ordre. Je prends une chaise et m'assois auprès du lit. Je le préviens quand même, espérant éviter ainsi la course cycliste:

-vous savez je n'y connais rien du tout; je ne suis pas vraiment fan de vélo...

-aucun problème, je vais vous expliquer!

Me voila donc auprès de cet homme, les yeux fixés sur un ruban d'hommes couchés sur leur vélo, avalant les méandres d'une route que je comprends être italienne. Les paysages sont beaux mais j'avoue être peu passionnée par le spectacle. Cette perspective d'une visite à trois, lui, moi et la télé ne m'enchante guère.


Monsieur F, tout à son sport, a le regard brillant. Il veut me faire participer, ne comprend pas que je ne sois pas captivée.

- c'est comme le tour de France. Vous connaissez quand même le tour de France. Mais là c'est en Italie. Regardez comme c'est beau! On approche des Alpes là..

Effectivement les images sont magnifiques et les pentes ont l'air rudes.

- Regardez, il va se lancer. Mais regardez, vous voyez, là en haut de l'écran? il va attaquer dans la montée, derrière le rouge.. Vous le voyez là.. ça y est, regardez, il y va là... il y va... il se rapproche ... regardez... il se met dans sa roue… Oh c'est magnifique!... Vous voyez là il est dans sa roue... il le rattrape...

Dans son lit,  Monsieur F. s'agite, se frotte les mains, veut absolument que je participe, et que je partage son enthousiasme. Après des premières minutes de solitude, les explications de Monsieur F. me permettent de mieux comprendre la course, et je commence même, à mon grand étonnement, à y trouver de l’intérêt.

Nous sommes maintenant tous les deux les yeux rivés sur l'écran, et je m'entends poser des questions et commenter ses propos... Je n'aurais jamais cru! Je ne sais pas qui je suis venue rencontrer, ni quelle maladie a cette homme; mais assise près de lui, il me semble plus vivant que moi. Chaque nouvelle image, chaque nouveau virage lui arrache un cri de joie ou de crainte. Je n'ai pas encore compris si il avait un cycliste préféré - une équipe peut être- mais ce dont je suis sure c'est que son coeur bat... qu'il vit... tellement fort. Une demi heure plus tard, je suis toujours auprès de lui, amusée par son enthousiasme, un peu moins ignare en cyclisme... La course est terminée, Monsieur F est ravi. Amusé autant pas le résultat que par mon ignorance, il me tend un verre un peu douteux qu'il me demande de remplir de coca;

- Ha ça donne soif!

Et il fait semblant de trinquer avec moi. Lentement, il lève son verre, le porte à ses lèvres... chaque gorgée est lente et appliquée. Je comprends que la fausse route est proche. Il tousse un peu, repose le verre, et me regarde l'air inquiet. En une seconde, nous quittons le monde des biens portants, des sportifs de haut niveau, de l'effort du vainqueur, pour revenir ici, dans cette chambre, retomber dans la fragilité humaine, et rejoindre le monde des malades.

- Je crois que je vais dormir un peu. C'est fou ce que ça fatigue le sport.  C’était une sacrée course hein !

20 décembre 2014

Elle ne fait plus semblant


Il est au chevet de sa femme depuis déjà de longues semaines. Avec sa famille, ils ont petit-à-petit investi le coin famille ; sa femme marche en poussant sa perfusion, sa fille vient avec leur petit fils de deux ans, gai, drôle, plein de vie ; il court partout, pousse sa poussette, fait la sieste, lové contre sa grand-mère malade… On dirait une famille ordinaire prenant un café tranquillement en racontant les nouvelles de la journée.
Depuis qu’ils sont là, ils ont sympathisé avec la famille de la chambre d’à-côté, partageant des gâteaux et des moments de découragement, échangeant des bonnes adresses, des sourires, et des regards de lassitude, de doute, devisant sur leurs petits-enfants respectifs, leurs bons mots, et l’évolution de la maladie de leur proche…. Plusieurs semaines pour ces deux familles dans une proximité du quotidien, face à la maladie.
Puis le malade de la chambre d’a coté est décédé, et ils ont dû se dire au revoir. Des au-revoirs difficiles pour la famille du défunt, mais aussi pour cette famille qui reste, et dont le décès rappelle à chacun le chemin à parcourir. Je les croise régulièrement, de poignées de mains en sourires, sans avoir réellement établi une relation.
Aujourd’hui monsieur M. est sur le banc en attendant la fin des soins. Sa femme va moins bien depuis cette semaine. Il a l’air infiniment triste et las. En m’approchant de lui, je devine déjà que notre rencontre sera différente des autres;
Il m’accueille avec son sourire lumineux malgré la gravité de son regard, m’invite à m’asseoir près de lui et me partage sa difficulté : Elle ne fait plus semblant.
« C’est tellement plus difficile de l’accompagner maintenant ; avant je pouvais faire des petites blagues, lui parler du jour où elle rentrerait à la maison. On parlait des vacances avec notre petit fils, des prochaines fêtes… Je ne pense pas qu’elle me croyait, mais elle faisait comme si. Mais depuis quelques jours, elle ne veut plus jouer. Elle me dit « tu sais bien que je ne rentrerai plus jamais ». Elle est plus grave, et je ne sais pas quoi lui dire ;
Je n’arrive pas à l’aider ; Je ne veux pas qu’elle parte, je ne suis pas prêt et elle est résignée. C’est le monde à l’envers, c’est elle qui me prépare à son départ. Je devrais être fort, savoir l’aider mais c’est elle qui m’aide. Je me sens tellement impuissant, inutile.»
Savoir qui accompagne l’autre… accepter de se laisser accompagner. Se reconnaître fragile et vulnérable… Peut-être est-ce offrir à l’autre l’initiative de l’accompagnement, une dernière maitrise de la relation dans cet ultime temps du lâcher-prise.

13 décembre 2014

Au revoir

Réunion de transmission. C’est une ambiance du vendredi. Les équipes sont fatiguées mais joyeuses. Bientôt le week-end ; la semaine a été longue et tout le monde a besoin de décompresser. Les échanges sont désordonnés, entrecoupés par la sonnette qui sollicite beaucoup.   Les soignants entent, sortent, le téléphone sonne, des familles frappent à la porte, questionnent,  les soignants tentent de garder le fil de leurs transmissions, et J’ai du mal à suivre et à savoir de quel malade ils parlent. Et puis je comprends. Un malade qu’ils vont descendre. C’est la limite de temps. Il faut prévenir la famille…. Je comprends que l’occupant de la chambre 1...  est décédé. Pourtant rien ne l’indiquait sur sa fiche.  Il faisait parti de ceux que j’avais prévu de rencontrer.  J’ai un petit serrement au cœur.  Je lui devais un au revoir. Les dernières rencontres avaient été interrompues par des visites, de médecins, ou d’amis. Et à chaque fois notre rencontre s’était écourtée sans que je puisse le remercier pour son accueil, sa chaleur, ses mots. Je me retrouve avec son visage en tête, son nom sur ma liste, le nom d’un homme déjà loin. Je sors de la réunion déstabilisée.  Tout le monde quitte peu à peu le poste de soin. Dans le couloir l’agent funéraire est déjà là avec son lit et se dirige vers la chambre 1... Derrière lui trois soignants viennent l’aider. L’une d’elle, me voyant près de la porte me fait signe.

- Tu le connaissais bien,  tu viens dire au revoir à notre chouchou ?
Une courte phrase qui m’offre la possibilité de dire cet au revoir qui me manque tant. Bien sûr je ne croiserai pas son regard, je ne verrai pas son sourire, je ne recevrai pas cette leçon d’humilité et de sagesse qu’il me donnait à chaque rencontre. Mais je vais rencontrer son visage. A la fois le même et déjà un peu autre.

Devant la chambre, des sacs à dos de ses amis qui sont restés dormir avec lui. Dans la chambre, seulement lui. Nous entrons doucement. Nous sommes quatre. Deux soignants, l’agent funéraire et moi. Ils sont tous là pour le préparer au départ. Mais ils prennent un petit temps pour rester sans rien faire. Peut être pour lui ; peut être un peu pour moi. Je le regarde, dans un au revoir silencieux.  Il est beau, le visage apaisé, lisse; plus d’oedème, plus de trace de souffrance. Face à moi, une infirmière le regarde avec tendresse; un adieu pour elle aussi.

Je les laisse préparer cet homme pour un nouveau départ. Je sors de la chambre assez émue, tant par cet au revoir que je ne pensais pas faire si vite, que par la délicatesse de l’infirmière qui ma permis de partager avec eux ce moment, qui m’a offert ce temps de l’adieu. A peine hors de la chambre, une femme s’approche de moi et me questionne sur les services, m’emmène dans les étages, me parle d’elle et de son mari. Je tente d’être le plus disponible possible, mais je manque d’un petit temps de solitude. Les rencontres se suivent, la journée s’accélère, de visites en diners. Je n’aurai pas l’occasion de remercier l’infirmière pour ce cadeau. Il faudra que j’y pense la semaine prochaine.

5 décembre 2014

Pas avant le 13 !

Aujourd’hui il fait trente degrés dans le jardin. Un homme est assis sur un banc, penché en avant, une perfusion en bandoulière, une cigarette à la main. Il a les doigts jaunes de celui qui a trop fumé et le teint gris de celui qui le paie. Il m’interpelle ;

- t'as l'heure ?

- Cinq heures ;

- J’ai chargé mon portable mais il ne marche pas »

C'est un homme de la rue, ou très proche, qui a le tutoiement facile.

- Tu peux t’asseoir sur le banc.

Il joue le détaché, celui qui commente le temps, la chaleur, l’indépendant qui ne dépend de personne…

- En fait il ne me sert à rien mon portable. Seulement pour lire l’heure. Je n’appelle jamais, il est quelle heure tu dis ?

J’ose à peine lui dire qu’il est toujours cinq heures.

- Mon fils devait venir. Et mon frère aussi. Ils sont pas venus »

Il allume une autre cigarette.

- Quand ils viennent on sort dans la rue, dans la vie. Ici c’est la chambre, l’ascenseur, le jardin. J’ai rien à faire. Dehors il y a les magasins, le monde ; les gens pas malades.  Les gosses qui me regardent. Ils sont mal élevés les jeunes d’aujourd’hui. Ils n’ont jamais vu un fauteuil roulant. Ils disent à leurs parents « t’as vu le monsieur en fauteuil » et moi je les fixe et je leur dis « ben oui, ça arrive ; je te le souhaite pas ». Et là ils se taisent.

Un médecin vient s’asseoir à quelques mètres de nous.

-Tiens ça y est, c’est la fin de ma permission. Il m'avait dit qu'il viendrait me chercher; Faut que je rentre.

Le médecin allume sa cigarette... Il a encore quelques minutes.

« J’espère que tout ce bordel que j’ai là (et il me montre son poumon), me laissera tranquille jusqu’au treize juillet.  Après je m’en fous ; mais quand même pas avant le treize!!

Alors que je l’interroge sur la signification de cette date, il me regarde surpris et éclate d'un rire sonore :

Le treize juillet ! ...  tu ne sais pas ce que c’est le treize juillet ? C’est la finale de la coupe du monde de foot !  Quand même, une coupe du monde ! ça ne se rate pas hein !

Et les yeux brillants, un sourire aux lèvres il partage une nouvelle cigarette avec son médecin venu le chercher.

 

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28 novembre 2014

Comment connaître l'heure?

En arrivant dans le service, je trouve une ambiance particulière. Des visages plus tendus, un silence feutré. Les soignants sont dans le poste de soin, ils discutent entre eux; une infirmière vient à ma rencontre, me préviens que Madame J. vient de décéder et qu’ils attendent sa fille qui n’est pas au courant.

Je connais la fille pour l’avoir accompagnée plusieurs semaines de suite auprès de sa mère. Nous savons tous qu’elle aurait voulu être là. 

A son arrivée, avec son bébé dans sa poussette, le docteur sort du poste de soin et l’accueille. Avec douceur, elle passe son bras autour de ses  épaules et regarde avec elle le bébé dans la poussette; je n’entends pas ce qui se dit, mais je vois le corps de la jeune femme se vouter. Le médecin l’accompagne jusqu’à la chambre de sa mère et entre avec elle. Je reste sur le banc, disponible. Quelques minutes après le médecin quitte la chambre, et vient s’asseoir près de moi. Elle m’exprime la tristesse du service de n’avoir pas pu prévenir la jeune femme à temps. « On voyait bien que l’état de sa mère avait évolué ; on avait prévu d’appeler sa fille après les transmissions. Et puis voilà ; elle est partie à deux heures dix, tout doucement sans prévenir ».

Je sens une frustration chez le médecin… comment connaître l’heure?

Le médecin retourne faire les transmissions, la vie du service continue, et après avoir laissé un temps de solitude à la jeune femme dans la chambre de sa mère, je vais à sa rencontre. Je la trouve assise en larmes à côté du lit. Elle m’accueille d’un geste et d’un sourire.  Elle a besoin de parler. De pleurer. Je lui tends des mouchoirs, et l’écoute. Que faire d’autre. Ensemble nous regardons le visage serein de sa mère partie pour un ailleurs – « je ne peux pas réaliser qu’elle est morte. On dirait qu’elle dort et qu’elle va se réveiller. Elle est partie toute seule... »- . Ensemble nous regardons sa petite fille de deux mois allongée dans un lit pliant sous la fenêtre ; raccourci saisissant d’un parcours de vie, entre cette jeune grand-mère immobile et ce presque nourrisson qui s’agite.

Grand écart difficile pour la fille - la jeune mère - qui doit se rendre disponible pour son bébé,  et aurait tant besoin de prendre soin d’elle. Prendre le temps du deuil, et trouver le temps de découvrir et d’éveiller  sa fille… Elle m’exprime toute cette difficulté, ses craintes de perturber sa petite fille par sa tristesse – « elle n’a pas l’air de réaliser, mais c’est une éponge » ;

Elle la regarde avec amour, de ce regard enveloppant et triste qu’elle vient de poser sur sa mère… « Et vous savez comment ça se passe après ? Combien de temps on peut rester dans la chambre ?... regardez j’ai sorti ce haut pour l’habiller, vous croyez que ça va ? Il est gai, elle aimait bien la couleur… »

Toutes ces phrases qui mêlent le chagrin, le spirituel, le pratique, le souvenir, l’émotion, le questionnement, les peurs , le futur… toutes sortent en désordre, dans le silence, dans les larmes, et parfois dans les rires. De mouchoirs en verres d’eau.

On frappe à la porte. Son mari entre. Je les laisse partager leur chagrin dans l’intimité de leur couple.

 

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22 novembre 2014

Ha Christine…!

Je rencontre Monsieur F. pour la première fois. Il est assis dans son lit, vêtu d'un pyjama sans un pli, des lunettes sur le nez.  Il m’accueille très chaleureusement et commence un échange courtois. La discussion est fluide, les mots viennent tout seuls sur des sujets divers. Je pourrais me croire dans un diner en ville. 

Au bout de quelques temps son regard change. En une seconde je deviens sa nièce Christine. Une nièce qu'il a perdue de vue depuis plusieurs années, et qui semble avoir mené une vie un peu dissolue. Abandonnant mari et enfant pour partir avec un très beau sénégalais qu'elle avait croisé. Il me raconte la tristesse de sa soeur, leur inquiétude, puis la gestion du quotidien... Et son propre rôle….

- Après tout ce que j’avais fait pour toi…. 

Il commence même à me faire la morale, mais avec un air un peu amusé et une certaine indulgence. le temps a passé et maintenant je suis revenue....

Face à lui je suis déstabilisée. Je lui précise que je ne suis pas sa nièce et tente de  faire un pas vers lui... Peut-être avons-nous un air de ressemblance? La couleur de cheveux? la voix?

Mais il n'en démord pas; il reste persuadé que je suis Christine, et me raconte en souriant ma jeunesse, mes vacances chez lui avec les cousins...

Je l'écoute et découvre avec amusement ma vie pour le moins agitée; après une hésitation, je renonce à entrer dans cette confusion et lui rappelle mon prénom, mais lui précise que je peux m'appeler Christine le temps d'une visite.

Ma remarque le fait sourire. Il me regarde avec bienveillance :

"Ha Christine ! tu nous en auras fait voir"!

Notre échange est interrompu par les soignants... Je lis dans ses yeux un éclair de frayeur. Retour à la vraie vie. Il s’agite, inquiet:

- Vous vous rendez compte !  je viens de prendre madame pour ma nièce... C'est effrayant! Mais qu'est ce qu'il m'est arrivé? Je ne comprends pas. C’est à cause de tout ce que vous me donnez

Il se tourne vers moi l’air désolé :

- Je suis confus madame, je vous présente toutes mes excuses... mon Dieu, tout ce que je vous ai dit!... c'est affreux!

Je le rassure. Sa nièce avait l'air d'être une forte personnalité... j'étais contente d'en connaitre la vie pas banale. Et puis, être pris pour quelqu'un de la famille c'est toujours agréable!

Nous nous quittons, moi bénévole valide, lui malade un peu confus. Dans tous le sens du terme.

En sortant de la chambre, je suis contente de ne pas l'avoir suivi dans sa confusion, de ne pas avoir fait "comme si". Le retour au réel aurait été encore plus inconfortable.

 

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