Canalblog Tous les blogs Top blogs Environnement & Bio
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Accompagner écouter soulager… et vivre!

Accompagner écouter soulager… et vivre!
  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
  • Accueil du blog
  • Créer un blog avec CanalBlog
Archives
Visiteurs
Depuis la création 79 229
Derniers commentaires
Newsletter
254 abonnés
9 mars 2016

Histoire sans parole

Monsieur P. est aphasique. Aphasique... un mot dont je ne connaissais pas la signification avant d'arriver ici. «Aphasie : perte complète ou partielle de la parole ».

Ce monsieur que je rencontre a donc des difficultés à parler. Je sais que la rencontre risque d'être compliquée mais c'est aussi pour lui que je suis là. Et les mots ne font pas tout ; mais pour un premier contact, ils font souvent beaucoup. 

Cinquante ans, assis droit sur son lit, Monsieur P.  me regarde entrer en souriant. Il me montre la chaise près de son lit, prend la main que je lui tends pour un bonjour et ne la lâche pas. Je tente quelques paroles, essaye de deviner une réponse ; sa bouche fait quelques mouvements mais les mots ne viennent pas ; je sens aux mouvements de sa main qui deviennent plus brusques, et à son regard qui se noie qu'il est frustré de ne pouvoir répondre. C'est tellement difficile de ne pouvoir dire! Je comprends que la perte de la parole est totale et j'abandonne l'idée d'une conversation. C'est inutile et source de souffrance pour lui. Je lui propose de rester sans parler. Il me sourit, je crois deviner un oui dans son mouvement des lèvres, ou peut-être ai-je envie de le lire. Il ferme les yeux et repose sa tête sur l'oreiller. Je vois son visage se détendre et sens sa main bouger. Consciencieusement, il me parle avec sa main; Il touche chacun de mes doigts, qu'il prend entre le pouce et l'index, s'arrête sur chaque phalange, puis passe au suivant, comme un rituel. Je le regarde faire, un peu instable… Je me demande ce que verrait une personne qui entrerait, ce qu'il comprendrait de ce qui se joue. J’ai presque peur que quelqu’un arrive et pourtant il n’y a rien d’équivoque dans ses gestes ni dans son regard. Je prends conscience que c’est moi qui ai du mal à dépasser mes repères. Alors je décide de faire le vide, de ne pas chercher de mots, de ne pas vouloir maîtriser, je lâche prise et suis cet homme dans son histoire sans parole. Il abandonne mes doigts, touche ma paume, le dos de ma main, mon poignet. Il ouvre les yeux, me regarde et cherche mon autre main. Dans le silence, il passe de l'une à l'autre, comme une conversation qui ne peut se dire. Assise auprès de lui, le temps de l'étonnement et de l'ajustement passé, je regarde ses mains et les miennes qui semblent se parler.  Entre bien-être et frustration, nous restons tous les deux dans cet échange de gestes. Lui qui donne, moi qui reçois. Impuissants, silencieux, mais en relation. 

29 février 2016

C'était son projet

Madame Z a consacré toute sa vie à la peinture, « mon meilleur mode d’expression » me dit-elle à notre première rencontre. Elle vient d'Europe de l'Est, et a choisi la France comme patrie d’adoption. « C’était le pays des libertés ».

Il y a quelques mois madame Z. avait programmé une exposition, une sorte de rétrospective de son oeuvre, mais la maladie l'a prise de court. Maintenant elle est ici, ses toiles chez elle, et comprend bien qu'elle ne pourra pas faire cette exposition.

Madame Z. a une fille. Une quarantaine d'années, active voire débordée, elle tente de réaménager son emploi du temps pour cette étape imprévue et soudaine dans la vie de sa mère. C'est difficile mais elle y arrive petit à petit. Elle commence à comprendre que sa mère va rester là, qu'elle ne se remettra pas, et que ce séjour, prévu pour un traitement de la douleur se transforme doucement en accompagnement de fin de vie. Et cette nouvelle étape lui donne curieusement l'envie de faire des projets. Pour sa mère.

Cette exposition qui était prévue... elle va l’organiser.

- Bien sur ce ne sera pas dans une galerie; c’est dommage, elle avait mis tellement de temps à trouver l’endroit... Mais tout était presque prêt, le catalogue en cours de fabrication... il suffit de changer le lieu et les dates. Vous ne croyez pas ?
J’avoue mon manque d’expérience dans ce domaine ; mais ce projet me paraît irréalisable. La fille de madame Z. est enthousiaste à cette idée. Et sa mère, qui ne se lève presque plus aussi. Depuis, tous les après-midis, elle se libère pour venir parler avec elle de l'organisation. Qui inviter? Que prévoir? Quelles oeuvres choisir? Comment les exposer. Elles sont toutes les deux fébriles. Elles ont obtenu l’autorisation de l’hôpital, et chacun à sa façon porte sa pierre au projet. Des espaces se libèrent, des idées d'aménagement fusent, tout le monde échange sur le sujet. Une exposition? Ici? mais comment?

Et puis les semaines ont passé. La mère artiste ne quitte plus son lit. Sa fille continue à venir tous les jours, et lui raconte comment et où ça va se passer, ceux qui ont répondu, ceux qui vont venir... Sa mère écoute mais ne parle plus. Tout le monde a prévu de faire Madame Z. belle et chic pour le jour J, et de déplacer son lit dans l’espace prévu pour l’exposition. La fébrilité a gagné les couloirs, teintée d'un sentiment d'urgence qui ne se dit pas. 

Le vernissage a eu lieu hier. En présence de la fille de l'artiste. Dans les couloirs de l'hôpital où Madame Z., précaire, n'a pas pu sortir de sa chambre.

Sa fille, assise sur un banc devant la chambre de sa mère m’accueille avec un sourire triste.  

- j'ai eu le temps de lui raconter comment ça s'était passé. Et je sais qu'elle m'a entendue. Je lui ai lu des témoignages sur le livre d'or, j'espère qu'elle a compris. C'était bien vous savez, les gens ont beaucoup aimé. Et moi je suis contente d'avoir fait ça pour elle; C'était son projet d'exposer ses oeuvres.

Autour de nous, des tableaux sont exposés au mur, des paravents, et même des chaises. Rétrospective complète de ses créations. Certaines portent des pastilles rouges - elles ont trouvé acquéreur parmi les invités, mais aussi les soignants et quelques visiteurs.

La fille de madame Z. tient sur ses genoux un livre d'or, chargé de mots d'amis ou d'inconnus qui passent ou sont passés.

De l'autre coté de la porte, loin de cette explosion de couleurs, madame Z. a rendu son dernier souffle ce matin, près de ses oeuvres exposées.

 

16 février 2016

Mal du pays

Madame V. est philippine. Une quarantaine d'années et un corps d'enfant. Elle est assise dans son lit, les mains accrochées au pied de sa perfusion, comme à une bouée de sauvetage. Les soignants sont désarmés. Elle affiche une grande souffrance mais n'arrive pas à la localiser et aucun médicament ne marche. A la demande des soignants, je lui propose un peu de présence. Madame V. hoche la tête, et me montre la chaise installée tout près de son lit. J’ai à peine le temps de m’asseoir, qu’elle abandonne le pied de sa perfusion pour s'accrocher à mes mains et ne plus les lâcher.

Les mots sont difficiles; elle a besoin de se raconter mais chaque phrase est une souffrance. Elle a quitté les Philippines et ses parents à dix-huit ans pour rejoindre une de ses tantes et travailler dans une famille. Elle a découvert une belle et grande maison dans un quartier très chic, tellement grande qu’elle aurait pu y loger toute sa famille, ses grands-parents et tous ses cousins.

- même ma chambre était grande; j’avais de la chance par rapport à d’autres.

Elle semble se calmer un peu ; elle cherche un peu moins ses mots et son rythme ralentit. Je peux enfin me caler plus confortablement sur ma chaise.

- Je m’occupais des enfants; je les accompagnais à l'école, je rentrais pour ranger la maison, faire le ménage, les courses; et vers quatre heures, j'allais les chercher, et quand ils étaient petits on allait au jardin…

Cette évocation semble lui plaire. Son étreinte autour de mes mains est moins forte.

- Quand on rentrait, je leur donnais leur bain, leur repas, et les parents arrivaient quand ils étaient au lit. Certains soirs il y avait un diner que je devais  servir. J'aimais bien ça. Ils étaient gentils avec moi, leurs amis aussi. Et puis je parlais anglais avec leurs enfants; ils étaient très contents de voir leurs progrès. Ces enfants, je les aimais comme si c'était les miens. Le week-end je retrouvais ma tante. J’avais besoin de parler du pays ; tout est tellement différent ici.
Elle a un accent et une voix faible qui m’obligent à rester concentrée sur chaque mot.

- Je suis restée vingt-deux ans dans cette famille.  Quand je suis arrivée l'ainée avait trois ans. Il y en a eu deux après. Maintenant ils sont tous partis, et la plus grande est enceinte.

Elle parle sans s'arrêter, et sa voix se teinte à nouveau d’une urgence. Je réalise qu'elle a passé plus de temps dans cette famille que dans la sienne.

- Moi je n'ai rien, personne… Et ma famille est loin. Je ne les ai pas vus depuis quatre ans...Ma mère sait à peine que je suis malade; je devais rentrer chez moi mais le médecin vient de me dire que c'est trop tard. Je suis trop malade et j'ai tellement mal...

Son regard me transperce comme si elle voulait me faire éprouver son mal.

- Ici je n'ai pas de famille, je suis tellement seule. Ma tante est rentrée aux philippines il y a deux ans... J’ai peur..

Mes mains sont engourdies tellement elle les serre et je me sens totalement démunie face à sa solitude.

Je ne sais pas quoi dire. Je garde le silence et la laisse me broyer les mains.

Elle bouge sans arrêt ses jambes sous le drap, les remonte et s'assoit puis les rallonge frénétiquement; elle a l'air tellement mal.

Son visage grimace, je ne sais pas si c'est de peur ou de mal.

- Je voudrais voir mes parents; je ne vais pas les revoir vous comprenez.

Elle a l'air d'avoir douze ans.

La porte s'ouvre et un homme très grand d'une soixantaine d'années entre avec un sourire, un sachet de chouquettes, et une promesse d'air frais qui me fait du bien.

A son entrée la jeune femme me lâche les mains. Son menton tremble.

- C’est mon patron. Ils viennent toutes les semaines; les enfants aussi; mais ils n'ont pas beaucoup de temps.

L’homme se présente.

- Vicky a habité chez nous et s'est occupée de nos enfants pendant vingt ans; c'est grâce à elle si ils vont si bien. Elle fait partie de la famille..

Et s'adressant à la malade:

- Cécile va arriver.

En refermant la porte derrière eux, j'espère que la présence de cette famille aidera madame V. et lui permettra un au-revoir de substitution.

1 février 2016

Au delà du masque


Madame A est ici depuis dix jours, et son arrivée a bousculé le service. Non pas que cette dame soit difficile; elle est douce et reconnaissante à chacun du temps qu’il passe avec elle. Elle n’est pas exigeante non plus, ne se plaint presque jamais et ne sonne que très rarement. La difficulté des soignants est sur les soins dont elle a besoin. Atteinte d’un cancer ORL, sa prise en charge demande beaucoup de délicatesse, et confronte chacun à un visage qui s’abime chaque jour davantage. Il faut rassurer, essayer, s'adapter sans cesse à l'évolution de la maladie, cacher tout en laissant voir, risquer de faire mal, trouver les mots justes... Lorsque je vois les équipes sortir de la chambre, elles sont éprouvées, et leur regard est teinté de fatigue et de compassion.
Aujourd’hui, lors de la réunion de transmission, elles ont exprimé leur difficulté pour faire un pansement qui ne laisse voir que les parties encore reconnaissables du visage - c'est comme si on lui mettait un masque , on ne reconnait plus rien d'elle - Le médecin comprend, et tente d’accompagner. 

- Elle est très précaire aujourd’hui, nous allons la laisser tranquille cet après midi et assurer seulement une présence.
En disant cela il se retourne vers moi et me rappelle le numéro de la chambre.
- Mais ne t’inquiète pas on ne voit rien.
En entrant, j’ai quand même une petite appréhension. Peut-être parce que la chambre est plongée dans la pénombre, ou parce que la malade me tourne le dos et que j’ai du mal a dompter mon imagination ; le temps de faire le tour de son lit pour la rencontrer me paraît éternel.
Les deux tiers du visage de Madame A.  sont recouverts d’un pansement. Immobile, elle respire faiblement et difficilement. En m’asseyant auprès d’elle, j'ai une pensée pour son fils qui l'accompagne et qui a dû voir le visage de sa mère s'abimer chaque jour un peu plus. Jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière des bandes et des pansements. Depuis deux jours il a avoué au médecin avoir du mal à venir. Depuis qu’elle ne parle plus.
J’éprouve une grande compassion aussi pour elle, et les souffrances qu'elle a endurées ; il me semble que quitter le monde maintenant est ce qui peut lui arriver de mieux .
Assise à ses côtés je cale ma respiration sur la sienne; je cherche des yeux sa main mais les soignants ont remonté ses draps jusque sous le menton. Ne pas pouvoir lui signifier ma présence d'un geste me manque; je réalise combien ce contact, même bref, est important pour moi ; il agit comme une mise en relation.
Je l'accompagne du regard, parfois de quelques mots. Je trouve le seul coin d’oeil encore visible pour me raccrocher à une humanité, et le très léger mouvement de la paupière qu’elle semble faire me rassure. Elle est là, derrière un immense pansement qui agit comme un masque, en chemin pour quitter cette enveloppe corporelle qui l’a trahie. Le temps s'écoule lentement, sa respiration se ralentit, puis s'arrête. Un silence absolu envahit l’espace.
Je sens ma tension retomber d’un coup, remplacée par une émotion qui me prend de court. Je sonne et laisse ma place aux soignants.
En sortant l'une d'elle vient me retrouver :
- ça va toi ?
Je croise ses yeux vifs, sa peau fraiche et sa jeunesse éclatante. Je me raccroche à cette vie qui irradie.

18 janvier 2016

Secret...

C'est le couple fétiche dans le service; il a quatre vingt- huit ans, et accompagne sa femme atteinte de la maladie d’Alzheimer.

Chaque jour lorsqu'il arrive, elle lui rappelle qu'ils doivent partir à la campagne voir le jardin et se promener.

Elle lui parle des fleurs qui ont dû pousser, et des mauvaises herbes qu'il faudrait couper. Il lui prend la main, ne répond pas. Assis à côté d'elle, bien calé dans un large fauteuil, un journal sur les genoux il reste là toute la journée à la regarder avec amour. Elle l'appelle mon chéri avec un sourire lumineux et un regard émerveillé...Puis se reprend en me parlant :

- les enfants m'ont dit que c'était ridicule de l'appeler toujours comme ça ; vous trouvez vous aussi?

Je n'ai pas le temps de répondre; Son mari la regarde, et répond à ma place :

- moi c'est comme ça que j'aime que tu m’appelles.

Il a dit ça d'une voix profonde et douce;

Je suis presque intimidée d'être là, tant leur complicité et leur tendresse sont intimes.  Tant leurs sentiments ont l'air frais et neufs, comme deux jeunes fiancés qui se découvrent. Pourtant, les cartes et photos de la chambre racontent une autre histoire; des enfants, des petits enfants, une maison au murs de pierre, des arbres aux troncs noueux... Tout me raconte une longue histoire de vie qui vient doucement s'échouer ici. Je me demande quel est leur secret pour avoir l'air si amoureux et émerveillés, dans cette situation, au bout de tant d'années.

L'heure des soins est arrivée et nous sommes invités à sortir;

Lentement Monsieur T. s'extirpe avec difficultés de son fauteuil - n'oublie pas ta canne - heureusement que tu es là - à tout à l'heure mon chéri ! ... Et me rejoint d'une démarche glissante.

Il s'assoit immédiatement sur le banc; la position debout doit être pénible. En le regardant de plus près, je réalise que sa femme est beaucoup plus jeune que lui.

Assise à ses côtés, je l'écoute  me parler de leurs longues années de vie, riches et heureuses;

- Nous avons eu tellement de chance de nous rencontrer.

Il part silencieusement dans ses pensées; j'ai envie de lui demander combien de temps, mais je le sens déjà trop loin...

Puis il revient à moi et rajoute en souriant:

- Ce qui est merveilleux c'est qu'elle ne souffre pas; physiquement bien sûr et ça c’est essentiel,  mais aussi moralement... Elle ne se souvient pas qu'elle est paralysée. Du coup elle peut s'imaginer marcher avec moi... Et je la laisse rêver, ça ne fait pas de mal. Il faut bien que cette maladie ait des bons côtés.

Il soupire, et reprend avec un regard pétillant :

-  Je vais vous faire une confidence...Il y a une chose qui est très dure pour moi...  Vous savez ce que c’est ?

J’ai une multitude de réponses à faire, mais je choisis de n’en faire aucune.
- Ce qui est plus dur, c'est que comme elle oublie tout, je suis obligé de la séduire à nouveau tous les matins.

Et il éclate de rire.

C'est donc ça leur secret...

 

Merci à tous et chacun pour votre aide à la diffusion de ce blog

5 janvier 2016

Ma plus grande aventure

La chambre est dans la pénombre, et en entrant je mets un peu de temps à reconnaitre madame L. assise près de la fenêtre.

Elle me tend la main lentement, et me précise "je suis fatiguée aujourd'hui".

Nous avons déjà discuté quelques fois, de petits échanges faits de presque rien,  de presque tout. Un début de conversation, autour d’un livre, rien de très personnel mais assez pour se reconnaître aujourd’hui et me sentir accueillie.

J'essaie de savoir si elle a envie d'un peu de présence; après m'avoir dit qu'elle n'en avait pas besoin, elle me propose de m'assoir deux minutes. Je prends une chaise face à elle,  et les mots s'installent avec nous. Tous doucement, très pudiquement, elle raconte son quotidien ici depuis plus de quatre semaines;

Elle se rappelle de son arrivée, de son étonnement devant l’accueil, les sourires des soignants…

- vous êtes la deuxième personne que j'ai rencontrée. La première c’était un homme qui devait être infirmier, en tous cas il avait une blouse blanche, mais je ne l’ai pas revu depuis.  Et il faut quand même que je vous raconte….

 J'avais remarqué votre badge, avec votre prénom sur la première ligne et votre nom de famille en plus gros en dessous. Le lendemain j'ai rencontré un homme qui avait le même nom de famille que vous ... Ca m’a étonnée et je me suis dit qu'il était beaucoup trop vieux pour vous... j'ai mis trois jours à comprendre que ce n'était pas votre nom de famille mais celui de votre association !

Cette anecdote la fait rire aux larmes et semble libérer quelque chose chez elle; le rire crée une complicité parfois, et elle en profite pour me parler de son fils unique. Il a trente deux ans et vient de lui présenter son amie; et elle lui plait.

- Je suis contente de le savoir avec elle; c'est la première fois qu'il me présente quelqu'un. Il m'a dit qu'il voulait se marier.... c'est de la folie quand on y pense, moi je n'ai jamais franchi ce pas.... Mais pour lui, ça me rassure; parce que vous savez...Ici j'ai du temps pour réfléchir, et quand je regarde ma vie, ce que j’ai fait, ce par quoi je suis passée avant d'être malade, je peux vous dire... Mon fils c'est ma plus grande aventure. J'ai fait beaucoup de choses, beaucoup vécu, j'ai voyagé dans le monde entier, dans des conditions parfois assez périlleuses... Mais vraiment, la maternité.... quelle découverte! Je ne savais pas ce que c'était, n'avais aucune idée de toutes les difficultés que je rencontrerai, je n'imaginais pas à quel point son adolescence serait difficile, et à quel point je pourrais douter de tout. Mais je ne savais pas combien c'était la plus extraordinaire des aventures. Dire que pendant des années j'ai dit haut et fort que je n'aurais jamais d'enfant... Quel manque ça aurait créé dans ma vie!

Madame L. repose la tête sur son fauteuil, ferme les yeux et esquisse un sourire. Tout bas, comme pour elle même, elle rajoute :

- c'est vrai que c'était fou !

Dans le silence je la laisse s'évader. Il fait maintenant nuit dans la chambre. Les deux minutes proposées auront duré une heure; les bruits de la cuisine annoncent le diner. J'attends pour la quitter que les soignants apportent son plateau.

27 décembre 2015

Errance

J'erre.
Je ne suis pas venue depuis trois semaines. Vacances, maladie, débordée... Avec mon badge, le papier sur lequel j'ai noté le nom des malades, tellement mal écrits que j'ai du mal à les relire, j'arpente le couloir. J’essaye de me mettre en tête les noms des patients que je vais aller voir, mais aucun ne s'imprime. D'habitude je n'éprouve pas le besoin de retenir les noms. Je les retiens le temps d'entrer dans la chambre des malades, pour créer une relation singulière, pour qu'il sachent que c'est bien eux que je viens voir. Et je les oublie aussitôt ; Mais aujourd'hui sans comprendre vraiment pourquoi j'ai besoin de me les répéter. Peut-être parce que je n'en connais aucun. En trois semaine, aucun de ceux que je rencontrais n'est là. Ce n'est pas la première fois que cette situation se présente, mais je me sens pourtant totalement déstabilisée.
Comme chaque semaine je reprends mon rituel, qui m'aide à me mettre au rythme du lieu et à entrer dans mon bénévolat. Je fais le tour du service, lentement. Je m'arrête devant le poste des soignants, leur signifie ma présence d'un signe de la main ; exceptionnellement ils sont en réunion et je n'assiste pas à la réunion de transmission ; je ne les dérange pas, et reviens à mon point de départ.
Je m'arrête devant la chambre 1... je me souviens de la dernière personne que j'ai accompagnée. J'ai encore à l'esprit cette présence silencieuse que j'ai fait auprès d 'elle alors que la nuit commençait à tomber... Je relis le nom du nouveau malade. Je voudrais bien entrer, mais quelque chose m'arrête. J'irai un peu plus tard. Je vais continuer à marcher. Juste un peu, le temps de trouver le bon rythme. Dans le couloir je croise une jeune femme qui marche d'un pas décidée... Je la regarde, lui souris mais ne m'approche pas. Si elle a besoin de moi, je pense qu'elle viendra, mais au fond de moi, j'espère que ce ne sera pas tout de suite... 

Je ne comprends pas pourquoi je n'arrive pas à entrer dans les chambres. Elles me paraissent toutes inhospitalières. Je vais aller préparer un café… Cela me permettra de m'habituer. Au coin famille, la cafetière est déjà en route ; les tables sont occupées par plusieurs familles que je n'approche pas. Le groupe m'intimide. Ils me paraissent auto-suffisants. Il faut que je me recentre. Je ne suis pas au rythme d'ici, je n'y arrive pas. Comment je faisais déjà ? J'ai l'impression qu'il fait très chaud dans le service... Je fais un tour supplémentaire, je me fais l'effet d'un éléphant dans un cirque. Je tourne.  Je m'arrête. Je repars...

Une chaise m'attend, je m'assois dans le couloir... je voudrais être transparente. Je regarde le mur face à moi…inspirer... souffler... inspirer... trouver le bon rythme.  Habiter mon corps pour habiter les lieux.

- Excusez moi, je suis un peu perdu, vous savez où est la sortie ?

Je tourne la tête et rencontre un vieux monsieur au regard rassurant. Je me lève pour l'accompagner. Il ajoute:

- Heureusement que vous êtes là, j'ai l'impression de tourner en rond, je suis complétement perdu !

J'ai envie de lui dire que moi aussi je suis perdue aujourd'hui... S’il savait cet homme, le service qu'il me rend en me demandant de l'aide. Je sais où est la sortie… Je le racompagne, et peux enfin retrouver mon rôle de bénévole.

 

15 décembre 2015

Petite leçon d'humilité

Madame V. est devant la porte d’une chambre et attend la fin des soins ; elle semble impatiente de pouvoir entrer.
- vous connaissez mon mari ? Si vous saviez... C’est un homme tellement exceptionnel ! Vous allez voir, je suis sure que vous allez lui plaire !

L'homme que je rencontre a l'air d'un prince. A notre entrée, il fait un effort pour se redresser un peu dans son lit, me tend une main douce et brulante.

Ses mots sont posés et choisis, son élocution parfaite mais sa voix est très faible. Nous entamons un échange à trois, ils parlent à l'unisson, il finit les phrases qu'elle commence; puis c'est le contraire; petit à petit il parle de moins en moins ; il est épuisé.

Tout doucement il s'endort, bercé par la voix de sa femme, et nous restons de part et d'autre de son lit. Les voix se font plus feutrées, comme des confidences qui se disent ;  madame V. me dévoile une partie de leur vie, leur amour fou et leurs difficultés; les écarts de son mari, l'humilité et la patience dont elle a du faire preuve, l'attente insupportable et le bonheur de son retour; la reconstruction, le nouveau départ, leur amour encore plus solide.

Dans la pénombre qui commence à s’installer, elle se raconte, avec pudeur et liberté.

Tout en parlant, je la vois sortir du tiroir de la table de nuit une serviette blanche brodée, ainsi que des couverts en argent et un verre à pied. Doucement elle déplie la serviette, l'installe sur la table, et dresse un couvert.

Le diner est arrivé. Elle retire le plateau - c'est vraiment trop laid- pose les assiettes sur la table, enlève la "cloche" en plastique sur l'assiette, verse du bordeaux dans le verre et me sourit :

- c'est quand même plus agréable non? ça fait cinquante ans que nous vivons comme ça, ce n'est pas parce qu'on est ici qu'il faut tout abandonner !

Son mari se réveille doucement; il regarde la table, prend la fourchette, la soulève avec difficulté pour la porter à sa bouche puis la repose. Une seule bouchée, il est trop fatigué pour manger. Il approche lentement le verre en tremblant et trempe ses lèvres dans le vin, regarde sa femme avec un hochement de tête - très bon- et ferme les yeux. Il se rendort.


- Peu importe s'il ne mange rien; c'est une nourriture visuelle.

Madame V. le regarde avec tendresse; elle lui prend la main et tout doucement me confie:

- je ne suis pas prête. Je ne peux pas le perdre maintenant.

Et dans un sourire s'excuse de ses larmes.

Je les quitte chargée de tous ces fragments de vie racontés, touchée par cette confiance qu'elle m'a accordée.

La semaine suivante, en entrant dans cette chambre, je me fais une joie de les retrouver.

Madame V. me regarde, l'air absent:


- Bonjour madame, vous êtes bénévole ? c'est la première fois que nous nous voyons il me semble?

Faire de l’accompagnement c’est aussi apprendre l’humilité…

 

Vous aimez? n'hésitez pas à diffuser autour de vous et à faire connaitre ce blog.

 

6 décembre 2015

Trouver la clé

Monsieur F m’est présenté comme un homme très confus ayant besoin de présence. En entrant dans sa chambre et en tentant d'établir un début de relation avec lui, je remarque d'abord un regard très ailleurs, en constant mouvement, comme une agitation interieure qu'il ne peut maitriser. Je me présente, et lui précise la raison de ma venue... son agitation se change en interrogation, il me regarde avec application, comme un examen de passage - j'attends - puis pose un dictatorial :

 - asseyez-vous!

suivi d'un :

- vous êtes qui ?

Je m'assois et reprends ma présentation;

- je fais partie de l'équipe des bénévoles, je viens vous proposer un peu de compagnie si vous le souhaitez... 


Je ne suis pas sure qu'il le souhaite, ni même qu'il ne le souhaite pas. Il me dévisage encore -peut être cherche t-il une ressemblance- et me questionne :

 - vous êtes là pourquoi? 


Je reprends tout en ayant conscience que mes explications et ma présentation rodées n'ont aucun sens pour cet homme; les mots de bénévole, d'équipe, de présence ou de compagnie ne semblent pas évoquer quoi que ce soit de connu. Je lui propose alors de le laisser tranquille -peut-être êtes-vous fatigué- consciente que c'est avant tout à moi que j'offre une porte de sortie de cette chambre où je sens que la rencontre ne se fait pas.

Monsieur F. pour la première fois semble comprendre ce que je dis; non il n'est pas fatigué, il a dormi toute la matinée. 


Cette phrase cohérente est le début d'une conversation étrange mais touchante. 
J'ai face à moi un homme charmant au vocabulaire recherché et au discours très obscur. Les phrases se suivent sans aucun sens ni lien entre elles, qui n'attendent aucune réponse, il me manque les codes, j'aimerais trouver la clé pour pouvoir entrer dans son univers. Je ne sais pas de quoi ou qui il parle, je ne sais pas si il est dans le présent, le futur ou le passé, mais qu'importe, il a visiblement envie de parler et c'est pour ça que je suis là.

Après un silence, il me regarde plus attentivement, et me congédie gentiment pour pouvoir dormir. 


Quelques heures plus tard, alors que je m’apprête à retourner dans la salle des bénévoles, je m’aperçois que j’ai perdu ma clé. Je refais à l’envers le chemin de l’après-midi, de couloir en couloir, de chambre en chambre. Je finis par celle de ce monsieur qui est maintenant et train de dormir. Je n'aime pas entrer dans les chambres comme une voleuse, mais il a l'air tellement serein que je choisis de me faire silencieuse. Pour ne pas le réveiller, je rentre doucement regarde attentivement par terre, cherche ma clé sur le fauteuil, dessous, sous le lit … sans succès. Je rebrousse chemin tout doucement, monsieur F. a toujours les yeux fermés et le visage détendu. Mais au moment où je referme la porte, une voix claire m'interpelle

- vous cherchez vos clés ?

Devant mon air étonné il ajoute :

- vous les avez faites tomber sur le fauteuil, et quand les infirmières sont venues, je leur ai demandé de les ranger dans mon tiroir pour que vous les retrouviez. Je savais bien que vous alliez revenir.

Il a un sourire accroché aux lèvres et un air joyeux. Comme un enfant heureux de sa blague.  

Je reviens sur mes pas, et effectivement, je trouve mes clés bien rangées dans sa table de nuit. Décidemment j’ai encore beaucoup à apprendre des personnes dont je ne comprends pas tout. En sortant c’est moi qui ai une impression de confusion….

 

20 novembre 2015

Pour un flirt...

Samedi matin.

Il est neuf heures du matin. Le service est calme, les bruits encore feutrés. Les malades sortent de leur nuit, certains heureux de mettre fin à une nuit de cauchemar, d'autre regrettant d'être déjà réveillés. C'est le week-end, temps des visites des amis ou des familles; pour ceux qui en ont. Temps de l’attente pour ceux qui sont seuls ; moins de soignants, moins de bénévoles…

Je pousse la porte d'une des chambres dont la lumière est allumée. Une odeur de café m'accueille et Monsieur V. me fait signe d'approcher.

C'est la première fois que je le rencontre, mais les équipes m'ont prévenue qu'il était gentiment confus. A la fois parfaitement cohérent dans ses propos et décalé par rapport à la situation.

Sa tête de lit légèrement relevée, il est installé confortablement, les deux mains croisées sur son ventre, son pyjama à peine froissé.

Ses premiers mots sont pour me dire qu'il est très solitaire et qu'il n'a pas besoin de visite puis il ajoute:

- votre regard et votre sourire me font un bien fou;

Moi qui m'apprêtais à le laisser à sa solitude, je lui propose de m'assoir près de lui et de rester un peu. Il sourit:

- je n'osais pas vous le demander.

Dans le silence qui s'installe, il semble avoir un peu oublié où il est mais surtout qui je suis. Il s'adresse à moi courtoisement, ne dit que des choses douces, profondes, sur la vie en général d'abord, puis sur moi; il enchaine les compliments, les sourires, les regards; il a l’œil qui frise gentiment…

De temps en temps je tente de dépersonnaliser les propos, je parle de nous, les bénévoles, et de la richesse de ce bénévolat, de la valeur de ce que nous recevons grâce aux malades et leurs familles...  mais je comprends vite que c'est inutile. Il na pas envie de revenir ici, dans son lit avec une bénévole. Il a décidé de séduire, de s'imaginer probablement ailleurs, dans une autre époque, avec une femme , et il poursuit son flirt aux accents de dix-neuvième siècle, avec des mots choisis, délicats; il me parle de ce temps partagé comme d'un moment de grâce, voudrait que nous restions là, tous les deux, main dans la main à contempler l'univers. Ses mains sont pourtant tranquillement croisées sur ses draps ; les miennes sur les accoudoirs…

- c'est merveilleux, tout est merveilleux. Quel âge avez vous?

A l'annonce de mon âge, il a l'air étonné et très déçu.

- je pensais que vous aviez beaucoup plus; nous sommes très loin l'un de l'autre...

Dans un autre contexte cette réflexion m'aurait peut être vexée... mais là elle me touche; il commence peut-être à revenir dans une réalité.

Il continue néanmoins à s'émerveiller de notre rencontre.

- Et si nous écoutions du Bach ensemble;

Il me désigne un lecteur de CD posé sur sa table de nuit ; je mets un disque de Bach et nous restons là à écouter la musique. Chacun de notre coté de la frontière, dans notre réalité propre. Il a les yeux fermés et un sourire aux lèvres.

- Bach c'est notre maitre à tous.

A la fin du morceau, il me regarde avec insistance et me dit tout bas :

- Je crois que nous devrions en rester là avant que je n'en dise plus. Je pourrai regretter des paroles qui pourraient vous mettre mal à l'aise.

Je comprends qu'il est temps de le laisser seul.

Je prends le temps de l'au revoir, et celui de le remercier pour tous ces mots gentils qu'il m'a dits.

Je sais bien qu'ils ne s'adressaient pas à moi, que monsieur V était ailleurs, dans un autre temps et un autre lieu. Mais notre rencontre lui aura permis de voyager et d'exprimer; elle m'aura permis d'entendre des mots doux.

Un peu de douceur dans ce monde de brutes….

<< < 10 11 12 13 14 15 16 17 18 > >>