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Accompagner écouter soulager… et vivre!

Accompagner écouter soulager… et vivre!
  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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4 mai 2015

Cadeau...

Je sors de mon bénévolat après une longue journée. Il fait nuit, et froid,  et je suis fatiguée.  Certaines rencontres ont été longues, une a été éprouvante.  Je ne suis pas sûre d’avoir su trouver les mots justes, d’avoir compris la souffrance, d’avoir pu aider…  J’ai un sentiment d’inachevé.

Dans le jardin, je croise une jeune femme qui s’arrête en me regardant fixement. Elle m’interpelle :

-Vous êtes bénévole le vendredi n’est-ce-pas ; je voulais vous remercier »

J’essaye de mettre un nom sur ce jeune et beau visage mais je ne retrouve pas. Pourtant je connais son regard, son sourire et je sais l’avoir écoutée.

« Je suis la fille de madame C., qui était dans la chambre X… Je voulais vous remercier parce que grâce à vous j’ai pu dire tout ce que j’avais envie de dire à ma mère ; j’ai pu lui dire au revoir. Vous m’avez permis cela par votre présence ; sans vous je n’y arrivais pas.»

Les images me reviennent. Je vois la chambre, cette jeune femme auprès de sa mère ; elle lui tient la main en se confiant, et je comprends bien que ce n’est pas à moi qu’elle parle mais à sa mère qui garde les yeux fermés, mais les oreilles bien ouvertes.

Nous regardons toutes les deux vers elle et sur son visage passent des émotions palpables.

J’avais perçu  ce qui se jouait dans cette chambre devant moi, mais entendre cette jeune femme le formuler clairement et m’en remercier… c’est un tellement beau cadeau.

- je ne pensais pas vous revoir un jour, c’est une chance pour moi de pouvoir vous remercier.

Et pour moi ! Je peux à mon tour la remercier de sa confiance d’hier dans la chambre de sa mère, et de ses paroles aujourd’hui devant l'entrée.

Il fait beaucoup moins froid tout à coup.

Je suis aussi émue qu’elle par cette rencontre. Ses mots viennent conforter un peu plus mon bénévolat ; être simplement là, auprès de l’autre pour permettre de libérer une parole,  ouvrir un espace où des mots peuvent être posés, confiés, entendus… 

 

15 avril 2015

Saucisson et ballon de rouge...

Des projets il en a plein la tête ...

Mais pour le temps… C’est une autre histoire.

Alors il faut faire des choix.

Aujourd’hui, son choix c’est le marché campagnard qui s'installe à quelques rues d'ici. Il y a déjà plusieurs années que cette fête existe et pour rien au monde il ne raterait ça. C'est devenu un rituel pour lui et ses amis. Un week-end où la campagne monte à la ville, installe des tables dans la rue et fait déguster des produits du terroir. Cochonnailles et vin rouge, musique et fête… il se réjouit d’avance de ce projet qui l’éloigne un peu de son quotidien d’ici, et lui permet d'offrir à ses enfants un espace plus vivant que sa chambre d'hôpital. Toute sa famille doit venir, les soignants sont prévenus, le matériel est à disposition - Il faut m’installer dans un fauteuil coque; c’est toute une affaire !

Nous sommes descendus dans le jardin,  et il fume tranquillement ses premières cigarettes en attendant l’heure du départ. Il est joyeux, comme un pensionnaire qui part en week-end.

Son téléphone sonne – c’est mon fils - je commence à me lever pour le laisser tranquille mais il me fait signe de rester.

- Alors ma nouille tu viens de te réveiller ? 

« Sa nouille » a douze ans et un frère. Il est au collège, joue à la Wii, travaille le moins possible -mais ça passe- et adore le rugby. Hier son père lui a fait la surprise de venir le voir jouer au stade. Là aussi, toute une affaire, et beaucoup d’argent. Un taxi médicalisé, un fauteuil coque, des antalgiques, des bras pour porter, d’autres pour pousser…; Mais quel accueil à l’arrivée ! Quel sourire et quelle émotion…trop compliqué à gérer pour son fils devant ses copains, face au club adverse… Il s’en veut, il a mal joué… Son père le rassure - c’est pas grave, ils étaient forts en face… et t’as fait des bonnes passes... surtout à la fin… Ils étaient trop forts de toutes façons. Mais vous les battrez l’an prochain, vous avez bien progressé en équipe. C'était qui le petit blond à l'arrière? il a l'air sympa avec toi... Il est nouveau non? ... C'est vrai que ça faisait longtemps que je n'étais pas venu.. 

Il a les yeux dans le vague, un sourire bienveillant, et écoute son fils. Comme un père attentif; ils commentent ensemble son match, puis celui des six nations France- Irlande. - Laisse tomber il n’y avait rien à prendre... c’était pitoyable…

Il rit franchement.  Tu vas venir cet aprèm? ... Tout le monde vient tu verras ça va être sympa... Pourquoi?

De l'autre coté de la ligne, les choses n'ont pas l'air simples;  son fils n'est pas prêt, a d'autres projets peut-être, ou peur, ou pas envie... Le père écoute sans rien dire... son visage s'assombrit... son silence me semble soudain très long ... il me regarde et fait un mouvement avec sa bouche, comme pour dire tant pis et tire sur sa cigarette... Puis son visage  s'éclaire... de l'autre côté, le silence du père aura provoqué un changement d'avis. J'ai droit à un clin d'oeil.

- Genial!  Ne venez pas trop tard. Pas après quinze heures d’accord. Qu’est-ce-que tu fais là ? Tu vas déjeuner ou tu prends ton petit déjeuner ? Tu es habillé ? Ta mère est là ? Et ton frère qu’est ce qu’il fait ? Il est quelle heure ? Déjà midi… allez à toute à l’heure, je compte sur toi pour bouger tout le monde ; n’arrivez pas trop tard…

Il raccroche; il est joyeux, ses enfants vont venir, ils vont passer une journée normale avec du monde dans la rue, avec des amis, en famille, hors des murs... Il allume une nouvelle cigarette pour fêter ça...

-  Mon fils est dur parfois avec moi. Mais il a un bon fond. Il m’a dit qu’il ne voulait pas faire le même métier que moi. Il trouve que je voyage trop. Il m’a lancé ça l’autre jour; c’était dur à entendre… Une façon de me dire qu’il a souffert de mon absence… et c'est vrai que j'ai beaucoup voyagé...

Dur métier d’être père.

Mais aujourd’hui il est là, et il va passer l’après midi au soleil avec eux, à discuter, rire, manger du saucisson et boire du vin rouge.

Il va profiter de la vie, comme tout le monde.

 

 

 

7 avril 2015

la valeur du temps

 

Il ne parle plus. Ou si peu. J’ai déjà rencontré cet homme plusieurs fois ; de grandes discussions en petits silences… Aujourd’hui, le silence est encore plus grand. La maladie a progressé, et Monsieur P. ne trouve plus ses mots. Pourtant en  me voyant entrer dans sa chambre, il me fait un geste d’accueil ; il a envie de présence, et besoin de parler. Il a gardé le oui, le non, quelques rares mots. Et son sourire.

Il a quelque chose à dire. Je suis près de lui, il tente de parler, et je tente de comprendre. Nous sommes tous les deux face à nos limites ; je cherche, me trompe, il recommence, je me concentre, tente de deviner. Nous tâtonnons chacun de notre coté.  Lui par des gestes, moi par des mots. Mais l’un et l’autre nous avons décidé d’y arriver. Nous avançons, lentement, ensemble.  Après plusieurs échecs, je comprends qu’il a mal, qu’il voudrait être soulagé. Qu’il a besoin que j’appelle un soignant. Je lis une détente sur son visage. Une petite victoire sur la maladie. Il n’est pas totalement isolé ; il a pu dire, et j’ai pu prendre  le temps d’entendre.

A son arrivée, l’infirmière me demande de rester avec eux le temps de valider sa demande. Elle n'arrive pas à le comprendre, et à deux ce sera peut être plus facile.  A nouveaux l’échange tâtonne ; l’infirmière parle, questionne, elle lui prend la main pour qu’il puisse la serrer pour acquiescer; mais l'homme ne veut pas de ce mode de communication; pas encore. Il peut encore dire oui. Et non; et il fait cet effort pour lui signifier qu’il a compris ce qu’elle lui proposait. Et qu’il est d’accord. L’infirmière sourit. Elle a compris ce qu’il voulait, et elle a une réponse claire. Je reste avec Monsieur P. le temps qu’elle prépare le protocole.

Nous n’échangeons plus beaucoup de mots. Il a un visage apaisé, visiblement rassuré de se savoir compris. Nous avons passé beaucoup de temps, l’un et l’autre pour établir ce tout petit bout de communication;  mais au merci qu’il m’offre  dans un souffle à mon départ, je comprends que ce temps avait une infinie valeur.  Pour lui, comme pour moi.

 

30 mars 2015

En équipe - en confiance

Réunion de transmission.

Tous les soignant sont autour de la table ; l’un d’eux m'approche une chaise et se décale pour agrandir le cercle; c’est tellement agréable de se sentir accueillie, de trouver une place entre médecins, infirmiers, aide soignants, psychomotriciens parfois, kinésithérapeutes ou psychologues de temps en temps... et stagiaires. L’infirmière coordinatrice m’interpelle :

- avant de commencer les trans, il faut que je te dise quelque chose ; je voulais déjà te le dire la semaine dernière et j’ai oublié. 


L’espace d’un instant j’ai un peu d’appréhension… une maladresse est si vite arrivée; je me demande où j’ai dérapé…

Elle revient sur le cas de cet homme malade, arrivé avec son épouse, l’air très âgé et épuisé, qui avait inquiété les soignants. Chaque arrivée demande aux soignants un temps d'adaptation, de compréhension du malade pour le prendre en charge le mieux possible. Devoir s'occuper d'un accompagnant qui est lui-même fragile peut-être compliqué. Lors de la réunion de transmission, ils avaient exprimé leurs réserves quant à la prise en charge de la femme, leur ennui de la voir dormir dans la chambre, la crainte de devoir la gérer pendant le week-end où les équipes sont moins nombreuses…

De mon coté, j’avais entendu parlé de cette arrivée par la bénévole du matin qui m’avait raconté son étonnement face à la vivacité de l‘épouse, sa lucidité, son énergie, et la présence de ses deux filles en relais. Une famille qui lui avait semblé capable d'assurer une présence aidante pour les équipes soignantes.

Exceptionnellement, moi qui ne parle jamais en réunion de transmission, je m’étais permis de leur transmettre ce regard de bénévole, différent du leur.  

- nous on est parfois un peu angoissés, surtout le vendredi ; on se projette, on imagine le pire…on était complètement focalisé sur cette femme qui avait l’air épuisée. On était persuadé que la situation allait être compliquée ; Et le fait de t’entendre nous raconter comment vous l’aviez accueillie, et comment vous la perceviez, ça nous a fait du bien ; vous nous avez permis d'imaginer que les choses pouvaient être autrement que ce que l’on pensait ... Du coup on a changé notre comportement par rapport à eux et ça nous a beaucoup aidé dans cet accompagnement qui commençait mal. Alors je voulais te remercier.

Elle a parlé d’une traite, d’une voix douce. C’était bon d’entendre ça. Et c’était bon de pouvoir le leur dire. En confiance.

22 mars 2015

Je ne suis pas prêt

Il est appuyé contre le mur, devant la porte d'une chambre où viennent d'entrer les soignants. Il répond à mon bonjour d'un air las, m'écoute me présenter, et très vite se met à parler, dans un flot de paroles qui s'échappent comme si elles étaient restées contenues trop longtemps. Il m'explique que sa femme est ici depuis hier, et malade depuis deux ans. Au début, la maladie les a soudés, ils étaient deux à se battre, deux à s'aimer, deux à vivre, à échanger, à faire des projets pour après, parce qu’il y aurait un après. C’était un moment difficile à passer mais qui les renforcerait.  Il ne s'est jamais éloigné, s'est occupé d'elle pour tout. Ils ont maintenu cette complicité de l'amour, se sont aimés, au delà du mal.

Il me raconte combien elle a besoin de lui chaque jour, pour tous les gestes du quotidien. Au début, c’était sa façon à lui de « prendre sa part », de lui montrer qu’elle n’était pas seule à vivre ça. C'est toujours lui qui fait sa toilette; elle ne veut personne d'autre. De mois en mois, il a vu son corps si magnifique maigrir, il a soigné ses cicatrices. Il l'a lavée. Depuis quelques mois il l'aide aussi à s'habiller, à se lever, à marcher. Il vient de prendre sa retraite et se consacre à elle.

Il me raconte leur arrivée ici. Le choc pour elle, la réalité qui s'affiche crûment pour lui. Il sait, pour regarder sa femme chaque jour, que les jours sont comptés. Il tente de se préparer; trouver sa place ici est difficile, apprendre à laisser un espace aux soignants pour les toilettes - elles savent comment faire- Il comprend que pour lui aussi c'est mieux, même si ce corps meurtri est un peu le sien. Il ressent le besoin de se distancier, c'est instinctif. Mais pour sa femme, cette nouvelle organisation est difficile à accepter ; elle veut que ce soit lui qui s'occupe d'elle et personne d'autre.

- c'est lourd parfois pour moi, je sais que je ne devrais pas dire ça parce que c'est pour elle que c'est dur, mais depuis quelques temps, ces toilettes, j'ai du mal. Je ne reconnais plus son corps, j'ai mal pour elle, et peur de lui faire mal, j'ai même peur qu'elle tombe maintenant...

Ses yeux s'embuent et il s'excuse - c'est la fatigue.

Nous sommes tous les deux debout dans un couloir, des gens passent devant nous. L'homme baisse la voix à chaque passage mais ne s'arrête pas de parler pour autant, et je n'ose pas l'interrompre pour lui proposer d'aller ailleurs; il a besoin de me dire sa fatigue, sa dépendance vis-à-vis d'elle; cette ambivalence qu'il vit aujourd'hui, à vouloir continuer à faire tout pour elle, comme elle le demande, comme il a fait jusqu'ici, et son épuisement, son besoin de s'éloigner un peu.

- Parce que je ne suis pas prêt. Je sais que ça va arriver- elle est si maigre, elle ne mange presque plus- mais une part de moi refuse de capituler. Et je vois bien qu’elle aussi ; tant qu'elle veut se battre, je dois y croire aussi…Peut être pas y croire... mais au moins faire semblant, pour elle...

La porte de la chambre s'ouvre et une infirmière se dirige vers nous.

-Votre femme vous attend; Elle n'a pas voulu qu'on lui fasse sa toilette, elle préfère que ce soit vous.

L'homme me regarde, me sourit, et d'un pas lent et résigné se dirige vers la chambre.

 

N'hésitez pas à diffuser autour de vous. Ce sera votre contribution à une meilleure connaissance des soins palliatifs!

15 mars 2015

Pourquoi tout ce temps?

Je croise cette femme depuis déjà plusieurs semaines. Un bouquet de fleur, une tasse de thé, un petit bonjour… quelques contacts rapides et courtois, mais pas de rencontre. Toujours très droite dans son lit, ses lunettes sur le nez, un pull col roulé blanc cassé impeccable, un collier de perles … Elle a aménagé sa chambre, et a même demandé à son fils de lui apporter sa lampe de chevet dont la lumière chaude et tamisée contraste avec celle un peu crue des couloirs. Elle semble consciente que ce lieu sera le dernier. Entourée de sa famille, de ses amis, elle reçoit dans sa chambre comme chez elle, et me sollicite parfois pour leur apporter une tasse de thé. Sur sa table des paquets de macarons et autres sablés pour améliorer l’ordinaire…

Aujourd’hui sa chambre est vide et je frappe. Elle ne tourne pas son visage et reste allongée, le regard tourné vers la fenêtre. Pourtant, les soignants viennent de passer faire les soins et je sais qu’elle ne dort pas. Cette attitude contraste tant avec sa politesse habituelle que je pousse la porte et me risque à entrer. Sans réponse à mon bonjour, je fais le tour du lit et croise des yeux fixes et tristes.

- Vous avez pensé que j’étais une personne bien mal élevée de ne pas me retourner.

- Je me suis dit que vous n’étiez pas comme les autres jours;

Je lui propose de rester un moment près d’elle. 


- J’ai toujours trouvé que je manquais de temps. Je courais partout, tout le temps; les journées étaient trop courtes, je pestais, n’avais le temps de rien faire… et aujourd’hui c’est tellement long, beaucoup trop long. Je voudrais que tout soit déjà fini… Je n’aurais jamais pensé que j’aurais un jour trop de temps… 

Comment donner du sens à ce temps qui passe ou plutôt qui n’en finit pas de passer ?

- Je tente de mettre de l’ordre. Mais c’est dangereux, je soulève des coins de ma vie, je déplace, je bouscule, je creuse tout au fond … et c’est tellement en désordre chez moi. Dans ma tête, dans ma mémoire, dans mon coeur... Parfois ça m’arrête ; j’ai peur de ce que je vais découvrir… Les autres, les amis, la famille, comment les accueillir, les laisser être là, à coté de moi, les écouter me parler, leur donner l’impression de m’aider… ils ne peuvent rien comprendre… il ne savent rien de ce désordre.  Si ils savaient … ils ne le croiraient pas ! Mais pourquoi j’ai tout ce temps ?  

En silence, nous écoutons le temps passer. Lentement. Trop lentement.

6 mars 2015

Une vie d'amour

 

Cet homme est revigorant. Allongé sur son lit, en pyjama et robe de chambre, ses pantoufles bien parallèles au pied de son lit, un plaid sur les pieds, un livre à la main, il m’accueille d’un geste du bras et m’invite à m’asseoir. Son bonjour est joyeux et clair.

Il ne cesse de s’émerveiller ; devant ce lieu, devant le jardin fleuri, devant l’équipe soignante, si souriante, si disponible, devant les bénévoles qui lui rendent visite … et surtout devant sa vie. Une vie d’amour. Il pose son livre, se redresse un peu,  et commence à raconter.

-Vous vous rendez compte, j’ai rencontré ma femme alors que j’avais déjà cinquante ans. Je n’attendais plus rien, je ne pensais pas me marier ; elle a dit oui et d’un coup j’ai eu la chance d’avoir en même temps un grand amour et deux petites filles.

Ma femme était beaucoup plus jeune que moi, ses filles n’étaient pas les miennes, ça aurait pu être une catastrophe.  J’en connais beaucoup pour qui c’est le cas…Mais pas pour moi... Une vie d’amour je vous dis.

Cet homme exprime sa gratitude en une action de grâce permanente. Il me parle de sa foi, et comment elle le guide aujourd’hui. Il me raconte ses lieux de pèlerinage, notre Dame du Laus très haut dans la montagne, d’une certaine Benoîte à l’origine du lieu… Il est passionné par cette apparition et ses conséquences aujourd’hui. Il me raconte ses nombreux échanges avec des hommes de foi, ses lectures, son cheminement. Puis il sort de son tiroir une fiole en plastique.

- C’est une huile ; l’huile de notre Dame du Laus. Si je guéris, ma femme, qui n’est pas du tout croyante, m’a dit qu’elle irait avec moi en pèlerinage. Vous vous rendez compte de cette preuve d’amour ?

Il ouvre doucement sa petite fiole, met de l’huile sur ses doigts et prend ma main.

- Vous permettez ?

Avec une grande concentration et beaucoup de gravité, Il trace une croix dans ma paume. 

- Elle a des grands pouvoirs de guérison ; je sais que vous n’êtes pas malade, en tous cas vous n’avez pas l’air… mais nous avons tous besoin d’être guéris non ?

 

27 février 2015

Mon temps du désert

Aujourd’hui je n’ai rien à faire. Les malades dorment, les familles sont dans les chambres, le service est calme. J’ai poussé deux portes sans succès, je n’étais pas attendue ni souhaitée. Je suis assise sur le banc, position qui m’est tellement inconfortable. Etre là sans rien faire alors que je voudrais tant apporter une présence à celui qui en manque, à celui qui attend. Mais aujourd’hui, ni manque, ni attente. Sur mon banc je reste à l’écoute. Du silence, des pas dans le couloir, des phrases échangées dont je perçois les bribes, des paroles de soignants, des rires d’enfants, une conversation téléphonique. Je suis là, juste là. J’ai longtemps cherché le sens de cette présence. Et puis ça m’est apparu d’un coup. Comme une évidence. Ce banc, c’est mon temps du désert. Un temps pour réfléchir à ce bénévolat si particulier. Un temps pour relire les précédentes rencontres. Un temps pour me souvenir de certains visages, de certaines paroles échangées. Dans le silence qui s’installe au fond de moi, je sens une certitude s’installer. La conviction d’être à ma place dans cet endroit depuis presque cinq ans. Je revois le chemin parcouru depuis mon premier jour, tout ce que j’ai appris sur la maladie, la fragilité, sur la rencontre de l’autre, et surtout sur moi. Je n’ai pas besoin de «faire», juste envie d’être, ici et maintenant, disponible à celui qui viendra et dont j’ignore encore le visage. Je regarde cet homme passer ; il ne me voit pas. Il se dirige vers une chambre. La démarche est lourde, le dos vouté, il porte le poids de sa peine. Tout doucement il entrouvre une porte et une voix étonnamment joyeuse l’accueille. Il est arrivé, il est attendu. Le calme s’installe à nouveau. Je regarde les plantes, les chaises d’enfants, la fontaine à eau, tous ces petits riens mis à la disposition de tous pour aider les malades, ceux qui viennent les voir, leurs familles, leurs amis, et parfois même les soignants à vivre des derniers moments si douloureux, dans un cadre accueillant. Sur une table, des journaux à feuilleter. Pour passer le temps, se vider la tête, oublier une seconde que l'être aimé est là, juste à côté, oublier les mots du médecin que l'on vient de voir... Pour avoir des nouvelles de dehors, loin de la maladie. Ces journaux ne sont pas pour moi; ici je n'ai pas envie de lire; Je veux être disponible, sans écran entre l’autre et moi. Etre un veilleur. Une femme se dirige vers le banc d’en face. Elle s’assoit lentement, pose son sac, essuie ses lunettes, puis croise mon regard. J’y lis un appel.

Mon temps du désert est terminé. Il m’a ressourcée.

16 février 2015

Confidences

En poussant la porte de la chambre, je trouve Madame D. recroquevillée tout au fond de son lit, l’air triste et le regard perdu. Elle a remonté ses draps jusqu'aux oreilles, et serre ses mains l'une contre l'autre sous son oreiller.

Sa chambre est plongée dans la pénombre. En me voyant entrer, elle me montre le fauteuil d'un geste et me fixe de ses yeux gris.

Elle répond à mon bonjour dans un murmure, pousse un soupir, et se tait. Je m’assois sans savoir vraiment si elle a envie de parler ; je pose ma main près d'elle, et laisse le silence s’installer. Il ne faut pas beaucoup de temps pour qu'elle me confie ce qui la rend si triste.

- je ne peux plus marcher, je ne me lève plus, je n’ai même plus la force de me coiffer... Je ne peux plus rien faire toute seule.

Pour une personne comme elle, tellement indépendante, cette perte d'autonomie est insupportable. Elle me regarde les yeux embués:

- Et aujourd’hui ils m’ont mis une couche. Je me fais honte, je me sens indigne.

Elle laisse passer quelques secondes, ferme les yeux et ajoute :

- Je ne ressemble plus à rien.

Des larmes coulent sur son oreiller. Je me souviens des paroles des soignants à son propos. La matinée a été difficile ; elle n’est pas arrivée à se lever et ils ont du faire une toilette au lit. C’était la première fois . Face à elle, je me trouve totalement démunie, désarmée par ses larmes. Dans un silence je m'entends dire :

- vous ressemblez à ma grand-mère.

Cette phrase est venue spontanément, tant cette petite femme fragile au regard clair et au teint transparent m’y fait penser.

Madame D me regarde et esquisse un triste sourire.

-  Parlez-moi de votre grand-mère.

Je réalise que je ne suis pas tout à fait dans mon rôle. Je me rappelle l'espace d'un instant de mes formations… Ne pas parler de soi, rester neutre, laisser à l’autre un espace de parole, ne pas projeter… trouver une juste distance... je me souviens de tout ça... en un éclair … et je décide de l’oublier...  peut être aidée par cette obscurité qui commence à s’installer. Parler de ma grand-mère... ici... quelle idée... Mais c'est ce qui m'est venu à l'esprit... autant continuer... Alors je lui parle de cette petite et frèle grand-mère aux yeux "gris-pailletés-d'or" comme disait son mari. Je lui raconte sa tenue, toujours impeccable, bien coiffée,  et ses boucles d’oreilles qu'elle ne quittait jamais ; je me souviens de son odeur de poudre,  de sa voix encombrée. Je raconte ses crises d’asthme, et ces matinées où elle restait dans son lit, un chale sur les épaules, ses filles autour d'elle. Je parle aussi des vacances, où nous défilions tous dans sa chambre pour lui dire bonjour.... de sa façon d'appeler toutes ses petites filles ma perle et de nous faire chercher ses lunettes...Les plus grands racontaient leur soirée de la veille, elle s'interessait à tout,  les plus jeunes se dépêchaient pour aller jouer dehors. Le téléphone sonnait… Ses enfants qui étaient loin prenaient des nouvelles et en donnaient, tout le monde participait à la conversation… C'était un ballet incessant... Dans son fauteuil, à côté, mon grand-père lisait le journal et faisait du bruit avec ses ongles... Je luis dit combien ma grand-mère était une femme chic, et tellement digne. Même au fond de son lit, même à la fin, et combien tous ceux qui la croisaient disait qu’elle avait l'air d'une reine.  

Madame G. prend ma main et ferme les yeux. Je réalise que jamais je n'aurais osé tenir la main de ma grand-mère. Je ne sais pas pourquoi, ni comment j'en suis arrivée à parler d'elle. je ne suis pas sure que c'était très juste. Mais il me semble que madame G. a l'air moins triste.

- moi aussi je suis une grand-mère. D'ailleurs il me semble que ma petite fille ainée doit venir demain. Je m'entends très bien avec elle.

 

 

6 février 2015

Rien compris

 

 

Madame N. est là depuis plus de trois mois. Elle connait bien les lieux; elle a ses têtes, les bénévoles qu'elle aime, et ceux qu'elle ne veut pas voir. Elle nous sollicite souvent pour aller au jardin ou faire quelques courses. Elle a aussi des préférences pour certains soignants et leur fait sentir. C’est une forte femme, volontaire et drôle, que j’ai plaisir à retrouver chaque semaine.

Aujourd’hui sa chambre est dans l'obscurité et je la trouve confinée dans un coin, tournant le dos à la fenêtre, l'air fermé. Ses yeux bleus transparents ont perdu leur douceur et fixent la porte avec une dureté glaçante. Il me faut quelques minutes pour comprendre sa colère. Elle va repartir pour aller dans une maison de retraite, alors qu’elle avait toujours dit à sa fille qu'elle n'y irait jamais. Et pourtant elle part mardi. Elle était bien ici, elle ne veut pas partir. Elle voudrait mourir d'un coup là. Et personne ne comprend. Elle est impuissante, on ne l'entend pas.

Assise en face d'elle je la laisse exprimer sa colère que je n'ai pas de mal à comprendre. Je l’écoute me parler de sa fille qui ne l'entend pas – elle me dit que c'est la seule solution-  elle se plaint de son manque d'argent pour pouvoir retourner chez elle tranquille, de ces médecins sourds qui ne veulent pas comprendre. Elle trouve le temps désespérément long, et se sent tellement impuissante face à ce qui se présente.

- C’est la première fois qu’on m’oblige à faire quelque chose. C’est pourtant de ma vie qu’il s’agit non ? Et c'est ma propre fille qui décide ça!

Je reste longtemps près d'elle, sans avoir besoin de la relancer. Elle a tant à dire, et tellement besoin de le dire.

Il fait maintenant nuit dans cette chambre, je ne vois presque plus ses yeux. Je l’entends respirer plus calmement.  Les soignants entrent apporter son diner, allument la lumière et lui parlent gaiement, apportant un vent de fraicheur dans cette atmosphère confinée. Madame N. les  accueille avec un grand sourire et regarde son assiette avec gourmandise. Elle me semble mieux. J'ai l'impression de l'avoir aidée à dire sa colère et sa tristesse. 

En me levant pour lui dire au revoir,  je réalise que je ne la reverrai pas la semaine prochaine; c'est rare de le savoir au moment de partir; j'ai envie de la remercier des moments passés ensemble, dans sa chambre ou au jardin, pendant ces nombreuses semaines, de nos fous-rires à propos de son chat ou de sa coiffure, de m'avoir partagé tant de souvenirs, des heureux et de plus douloureux,  la remercier de sa confiance; j'ai envie de lui souhaiter que les semaines qui s'annoncent soient moins noires que ce qu'elle imagine.. J’ai envie  mais je n'en fais rien; son regard me rafraichit.

Elle me serre la main, me regarde de ses yeux si clairs qui sont devenus perçants et agressifs, prends un petit temps de silence et me dit:

-Je vous remercie de m'avoir écoutée, mais vous voyez, vous êtes comme ma fille, vous ne comprenez rien.

Je suis tellement surprise par cette phrase que je trouve rien à répondre.

Je sors de la chambre blessée.  J'avais cru...  J'ai du rater quelque chose...

Sa façon à elle de dire au revoir peut-être...

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